Pendant le reste de la nuit, Saint-Julien fut en proie à des angoisses
plus vives que toutes celles qu'il avait déjà éprouvées. Décidément il
méprisait Quintilia; car la découverte de cette dernière turpitude
confirmait toutes les autres. Pour mentir ainsi, il fallait avoir
l'assurance que donne une longue carrière de vices. «Mais, se disait
Saint-Julien, pourquoi prendre tant de soin aven moi et si peu avec les
autres? Pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi comme elle se confie à
Spark? Elle ne le connaît pas, et elle se jette dans ses bras
aujourd'hui sans avoir le moindre souci du mépris qu'il aura pour elle
demain matin. Assez orgueilleuse pour repousser les insolentes
prétentions de Gurck et de Steinach, elle se livre le même soir à un
pauvre étudiant dont elle sait à peine le nom. Pourquoi ne s'est-elle
pas montrée à moi telle qu'elle est? Je l'aurais aimée peut-être, et du
moins l'affection que j'aurais eue pour elle ne m'aurait pas rendu
malheureux. Franche, hardie et galante, je l'aurais aimée comme un
homme. J'aurais été discret comme la Ginetta, s'il l'avait fallu; et du
moins, lorsque j'aurais causé avec elle, je n'aurais pas été sur un
continuel qui-vive. Je n'aurais pas joué un rôle ridicule; je ne me
serais pas laissé subjuguer par de fausses vertus. Une telle femme ne
m'eût pas inspiré d'amour; mais, du moment qu'elle m'aurait loyalement
avoué ses faiblesses, je ne me serais pas cru en droit de la mépriser.
Par combien de hautes facultés et de qualités nobles ne pouvait-elle pas
racheter un vice! J'aurais été tolérant, l'amitié peut l'être.
Croyait-elle ne pouvoir faire de moi son ami sans monter sur un
piédestal et sans diviniser en elle la boue humaine? Elle n'est pas si
craintive, elle qui fait gloire de pardonner à ceux que les hommes
condamnent. Croyait-elle pouvoir se farder de tant de perfections sans
me forcer à l'aimer passionnément? Oh! elle n'est pas si ingénue; elle
sait ce qu'elle veut et ce qu'elle peut. Mais que voulait-elle de moi?
Elle m'a pris par caprice comme elle avait pris Dortan, comme elle prend
Spark; et pourtant elle n'a pas fait de moi son amant. Elle m'a traité
comme un personnage politique dont l'estime lui serait utile, et elle a
mis en œuvre toute l'habileté d'une fille de Satan pour me fermer les
yeux à l'évidence. Oh! la savante comédie que de me jeter une clef qui
ouvrait sans doute un coffre vide, et de me dire tout ce qui devait
empêcher un homme d'honneur de la ramasser! Elle a pleuré vraiment! et
moi aussi. Ô dérision! Est-ce ainsi, mon Dieu, qu'on se joue de ceux qui
croient en votre nom! Mais enfin pourquoi ces raffinements d'hypocrisie
avec moi? Elle laisse croire aux autres tout ce que bon leur semble;
elle ne s'est jamais expliquée avec Galeotto, et c'est pour moi seul
qu'elle s'impose un rôle si magnifique.»
Julien rentra au palais et se retourna cent fois dans son lit, cherchant
toujours une réponse à cette question. Il n'en trouva pas d'autre que
celle que Galeotto lui avait faite: c'est que Quintilia, en femme
raffinée voulait essayer de tout, même de ce dont elle n'était pas
capable; c'est qu'elle voulait satisfaire sa vanité ou sa curiosité en
inspirant un véritable amour, en contemplant du sein de la débauche le
spectacle, nouveau pour elle, des souffrances timides d'un cœur pur. Ce
n'était qu'un essai à faire, une scène ou deux a bien jouer, un
amusement à se donner gratis; c'était une partie engagée avec un
partenaire qui mettait tout son avoir et qui devait perdre ou gagner
sans qu'elle risquât rien au jeu.
Cette idée transporta Julien de colère; il ne put dormir et alla courir
les bois toute la journée. Il aperçut Spark dans un sentier et s'éloigna
précipitamment. Il ne savait plus que penser de son ami. Tantôt il le
regardait comme un intrigant spirituel, capable de parler des jours
entiers sur la vertu, mais capable aussi de frayer gaiement avec le
vice; tantôt il le regardait comme un intrigant plus fourbe que
Quintilia elle-même et faisant pour elle le métier d'espion.
Il rentra le soir, harassé de fatigue, et monta à sa chambre, incertain
s'il se coucherait ou s'il se ferait servir à souper. Il trouva sa porte
fermée en dedans au verrou, et une espèce de voix de bal masqué lui
glissa _qui est là_? au travers de la serrure.
«Parbleu! qui est là vous-même? répondit-il, je suis moi, et je veux
rentrer chez moi.»
Aussitôt la parte s'ouvrit, et il recula de surprise en voyant Galeotto.
«Silence! pas d'exclamations! dit le page; j'ai trouvé plaisant de me
cacher dans le palais même et de choisir ta chambre pour mon asile. Je
me suis glissé, avec la nuit, par les jardins, et j'ai pris le petit
escalier. Me voici installé, personne ne s'en doute; mais que Dieu te
maudisse pour m'avoir fait attendre ainsi ton retour! Je n'ai pas soupé,
je meurs de faim. Ah ça! toi qui peux circuler dans les corridors, va me
chercher bien vite quelque perdrix froide aux citrons, avec deux ou
trois bouteilles du meilleur vin qui te tombera sous la main; et si dans
ton chemin tu vois passer quelque gelée aux roses ou quelque pastèque
confite d'Alexandrie, ne néglige pas de t'approprier ces douceurs. Un
page italien ne se nourrit pas comme un groom anglais; et depuis que
j'ai changé de régime, je me sens tout spleenétique.»
Saint-Julien ne fut pas fâché de retrouver son malicieux compagnon;
l'ironie était la seule distraction dont il se sentît capable en cet
instant. Il se glissa dans les offices, et revint avec un faisan, deux
bouteilles de vin de Chypre et un gâteau de pistaches.
Ils fermèrent les fenêtres, baissèrent les rideaux et poussèrent tous
les verrous, après quoi ils se mirent à souper. Les railleuses folies de
Galeotto et la chaleur du vin fouettèrent peu à peu les esprits de
Julien, et, au lieu de s'endormir sur sa chaise, comme d'abord il en
avait menacé son compagnon, il tomba dans un état d'exaltation moitié
fébrile et moitié bachique qui divertit singulièrement le malin page.
Après une heure de babil, il se calma tout à coup, et devint si sombre
que Galeotto, n'en pouvant plus tirer une parole, prit le parti de se
jeter sur le lit et de s'assoupir.
Saint-Julien ressentait d'assez vives douleurs à la tête et à la
poitrine; mais il était tout à fait dégrisé, il ne lui restait qu'une
exaltation nerveuse qui le disposait à la colère.
«Non, se disait-il en marchant lentement dans sa chambre, à la lueur
rouge d'une lampe prête à s'éteindre, non, il n'en sera pas ainsi. Je
n'aurai pas été pris pour jouet et pour passe-temps; on ne m'aura pas
mis dans une collection pour me regarder à la loupe comme un des
insectes de M. Cantharide; je ne m'en irai pas sottement promener au
loin la blessure que m'a faite une flèche empoisonnée, tandis qu'on fera
la description de mon cerveau lunatique et la dissection de mes phrases
de roman entre une séance métaphysique et une joyeuse prouesse de nuit.
Je ne laisserai pas incruster l'épisode du secrétaire intime dans les
annales galantes de la cour ou dans les mémoires secrets de la
princesse. Si M. Spark ou quelque autre rédige le chapitre, je veux lui
fournir un dénouement digne de l'exposition. Voyons! voyons! Galeotto,
ne dors pas comme une huître, et dis-moi la première parole qu'on
adresse à une princesse quand on sort de dessous son lit.
--Ah! c'est selon, dit Galeotto en bâillant; on se jette à genoux et on
demande pardon d'une voix étouffée; ou bien, et c'est le mieux, on ne
dit rien, et on demande pardon plus tard.
--Si elle crie, que fait-on?
--Fi donc! est-ce qu'une femme crie?
--Mais si elle se met en colère?
--Est-ce qu'on est un sot?
--On n'en est pas dupe, bien. Mais si la crainte d'être surprise et
l'inopportunité du moment lui donnaient de la vertu...
--Quand on a entrepris de pareilles choses, on n'hésite pas, quels que
soient les premiers obstacles. Être insolent à demi, c'est faire la plus
sotte figure possible; il vaudrait cent fois mieux ne l'être pas du
tout. En toutes choses, pour réussir il faut oser; et quand on est
audacieux on a quatre-vingt-dix-neuf chances pour soi, tandis que la
vertu des femmes n'en a qu'une.
--Soit... Bonsoir, Galeotto. Dans une heure j'aurai disparu comme Max le
bâtard, ou je serai vengé comme il convient à un homme.
--Par le diable! es-tu devenu fou, Julien? Où vas-tu? qu'as-tu dans la
cervelle?
--De quoi parlons-nous depuis deux heures?
--Ma foi! je n'en sais rien. Nous parlons sans rien dire, en conséquence
de quoi tu vas te faire assassiner.
--Il me faut ce danger pour me donner du cœur. Si ce n'était pas un acte
de témérité, ce serait une lâcheté insigne. Je n'aurais jamais le
courage d'embrasser cette femme si je n'y risquais pas un coup de
poignard.
--Et si tu n'avais pas bu une dose exorbitante de vin de Chypre. Est-ce
que ces entreprises-là te conviennent? Allons donc! tu es fou Julien.
Regarde-moi en face, ne me vois-tu pas double?»
Julien s'arrêta et le regarda en face.
«Ma foi! tu me fais peur, dit le page, tu as l'air d'un spectre
très-sournois. Mais songe que si tu n'es gris qu'à demi... il y a encore
du vin, achève la bouteille.
--Je ne suis pas gris du tout, dit Julien; je suis offensé. Je veux me
venger, voilà tout.
--Eh bien! s'écria Galeotto, tu as raison. Par la barbe que j'aurai
peut-être un jour, c'est une idée que tu as là! Si j'étais dans la même
position que toi, je l'aurais déjà risqué. Pour moi qui veux réussir
pour mon compte, c'est bien différent. Mais tu es trop vertueux, toi,
pour y chercher autre chose qu'une sainte vengeance. Va, mon fils, et
que Dieu te protège! Mais prends mon stylet et laisse-moi aller avec toi
jusqu'à la porte.
--Non, dit Julien, il ne faut pas qu'on te voie; et quant à ce poignard,
si je l'avais, je serais trop tenté d'assassiner la femme au lieu de
l'embrasser.
--Un instant, un instant! pour Dieu, un instant! dit Galeotto, c'est une
idée plaisante; mais ne te dépêche pas comme si c'était une idée
raisonnable.
--Était-ce une idée raisonnable que de jeter l'argent au nez du
trésorier et de partir les mains vides? Je puis bien risquer ma vie pour
sauver mon honneur, quand vous sacrifiez votre fortune pour satisfaire
votre vanité. Allons, c'est assez.
--Mais, Saint-Julien, songez un peu à ce que vous allez dire d'abord. Ne
soyez pas impertinent pour commencer. Flattez, pleurez, et puis tombez
dans le délire; sanglotez, menacez, demandez pardon, et que des paroles
humbles et suppliantes fassent passer les actions les plus hardies.
Entendez-vous, Saint-Julien? c'est le rôle que vous devez jouer. Si vous
preniez un air de matamore, cela ne vous irait pas du tout, et elle
verrait que vous vous moquez. Laissez-lui croire jusqu'à la fin que
c'est elle qui se moque de vous; et quand elle vous aura pris en pitié,
quand elle croira que vous êtes transporté de joie et de reconnaissance,
alors dites tout ce que vous voudrez. La colère parle toujours bien,
mais elle écrit encore mieux. Écrivez, Julien, et sauvez-vous.
--Oui, demain, répondit Saint-Julien.
--Et ce soir priez et sanglotez.
--Laissez-moi faire, je n'aurai qu'à me rappeler ce que j'ai été, et je
dirai mon amour passé comme on récite un rôle; adieu.»
Il prit la lumière, et, sans faire attention à Galeotto, qui continuait
à lui donner ses instructions, il sortit et le laissa dans l'obscurité.
À peine le page fut-il seul, qu'il se demanda si Julien ne faisait pas
la plus grande sottise du monde. Il l'avait un peu poussé pour voir
comment l'événement justifierait ses idées générales sur les femmes,
qu'il jugeait depuis longtemps et ne connaissait pas encore, et pour
savoir quelle dose de fierté et d'effronterie possédait Quintilia. Il
s'était promis de profiter également des succès ou des fautes de
Saint-Julien, et il n'était pas fâché de le voir se mettre en avant et
accaparer tous les dangers de l'entreprise.
Néanmoins la peur le prit en songeant qu'au cas où Saint-Julien ferait
une maladresse, il serait perdu par contre-coup, si on le trouvait dans
sa chambre. Il pouvait passer pour son complice; et quoique Galeotto eût
souvent traité l'histoire de Max de conte de bonne femme, il y croyait
fermement. Il n'était pas très-brave, et sa délicate constitution
excusait assez cette faiblesse d'esprit. Il songea donc à se mettre au
large pour commencer et à s'enfuir par le petit escalier; mais, à sa
grande surprise, il le trouva fermé en dehors, et tous ses efforts pour
ébranler la porte furent inutiles; alors il se décida à traverser
l'intérieur du palais, au risque d'être rencontré et reconnu dans les
corridors. Il n'y avait probablement pas d'ordre donné contre lui, et
dès qu'il aurait gagné les jardins, il était bien sûr de s'échapper;
mais une secrète terreur le pénétra lorsqu'il vit que Saint-Julien, dans
sa distraction, avait fermé la porte en dehors en retirant la clef. Il
fallut se résigner à l'attendre, et il se rassura un peu en se disant
que Saint-Julien était capable de revenir amoureux après s'être
prosterné devant la princesse. «Au fait, se dit-il, j'aurais une bien
pauvre idée de Quintilia si elle ne réussissait à jouer encore une fois
un fou qui a la bonté de la prendre au sérieux.»