Dévoré de colère et de haine, le pauvre Julien entra dans la chambre de
Galeotto. Le page s'était endormi sur un roman.
«Ah! c'est toi, lui dit-il en balbutiant, d'où viens-tu donc? On ne t'a
pas vu de toute la soirée.
--Je viens de chez la Cavalcanti, répondit Julien.
--Oh! oh! qu'est-ce? dit le page en se mettant sur son séant. Vous venez
d'être chassé, monsieur le secrétaire intime, ou vous êtes le plus
heureux des hommes! Alors, permettez-moi d'ôter mon bonnet de nuit pour
saluer votre Altesse! Prince pour trente-six heures au moins!
--Je ne descendrai jamais si bas, répondit Julien.
--Qu'est-il donc arrivé?
--Rien, Galeotto, sinon que je sais maintenant à quoi m'en tenir sur le
compte de cette femme. Vous lui faisiez trop d'honneur quand vous la
traitiez de pédante, quand vous disiez qu'il était fort possible qu'elle
n'eût jamais eu assez de sensibilité pour commettre une faute. Non, non,
ce n'est pas cela. C'est une rouée impudente qui se passe toutes ses
fantaisies, qui se livre en secret à tous ses vices, et qui a la
prétention d'être un modèle de chasteté virginale et de sentimentalité
allemande. C'est une effrontée courtisane avec des prétentions d'abbesse
et la moqueuse hypocrisie d'une marquise de la régence. C'est ce qu'il y
a de plus hideux au monde, le vice sous le masque de la vertu.
Après cette préface, Saint-Julien fit le récit de la soirée.
«Je suis bien aise d'apprendre cela, répondit Galeotto d'un air pensif;
mais, en vérité, j'en suis étonné. Cette femme est donc bien habile; car
il y a eu des jours où elle m'a imposé à moi-même. Vous pouvez m'en
croire, Julien; je ne suis pas crédule, et pourtant il y a eu des jours
où, en l'entendant parler comme elle fait, j'ai presque eu des remords
de mes jugements de la veille... Il est bien vrai que ces jours-là
étaient rares, et que je me moquais de moi-même le lendemain. Eh bien!
ce que vous me dites m'étonne comme si je m'étais attendu à autre
chose... Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Saint-Julien?
--J'en suis très-sûr, Galeotto; et comme j'étais aussi dans une
continuelle alternative de confiance et de méfiance (à l'exception que
les jours de méfiance étaient rares, et les autres fréquents), il se
trouve que je suis encore plus consterné que vous.
--Consterné! s'écria Galeotto. Est-ce que je suis consterné, moi? Non?
certes, je ne le suis pas. Que m'importe? je n'ai jamais été amoureux
d'elle. Et voulez-vous que je vous dise ce qui se passe maintenant dans
mon cerveau? C'est singulier, mais c'est réel. Je crois que je suis
capable maintenant de devenir amoureux de cette femme-là.
--Quoi! à présent que vous devez la mépriser?
--Je ne la méprise pas, tant s'en faut! oh! à présent, c'est bien
différent! Je la croyais pédante, absurde, je la trouvais ridicule, et
je me moquais d'elle. Je ne m'en moquerai plus; car elle n'est plus rien
de tout cela à mes yeux. Elle est adroite, menteuse, impudente; elle
sait jouer tous les rôles, si bien que son véritable caractère échappe
aux regards. Savez-vous que c'est là une femme supérieure, une vraie
femme de cour, propre à remuer le monde, si elle était à la tête d'un
vaste empire? Avec une conscience si flexible, tant d'art, tant de
sang-froid, tant de perfidie, on peut aller loin... Et qui nous dit
qu'elle n'ira pas loin? Qu'il se présente une bonne occasion, et elle
fera parler d'elle. Savez-vous quelle est la première des facultés?
celle d'imposer aux autres. La véritable grandeur, c'est la puissance
qu'on exerce sur les esprits; c'est ainsi qu'on arrive à l'exercer sur
les choses. Allons, c'est dit, me voilà réconcilié avec elle. Je ne
rougis plus d'être son page. Je pourrai prendre de bonnes leçons auprès
d'elle, et, pour mieux profiter à son école, je veux à mon tour être son
amant...» Il garda un instant le silence, puis il ajouta d'un air
réfléchi: «Si je le peux; car la chose m'est démontrée à présent plus
difficile que je ne pensais, et vaut la peine d'être tentée... Peste!
c'est quelque chose que d'y parvenir!
--Ce n'est pas si difficile, reprit Julien. Il suffit que vous passiez
dans la rue auprès d'elle, et que votre figure lui plaise. Vous
n'attendrez pas longtemps avant d'être enlevé dans sa voiture et
introduit dans ses appartements secrets.
[Illustration: Il s'étendit sur la bruyère... (Page 28.)]
--Eh bien! raison de plus! vive Dieu! des femmes qui ont de pareils
désirs et qui les contentent d'une façon si dégagée ne sont pas
abordables pour tout le monde. On peut vivre dix ans sous le même toit
sans obtenir de leur baiser la main. Elles peuvent résister au plus
séduisant et au plus habile des hommes. On ne les prend pas par
surprise, celles-là. Elles se donnent ou se rendent; le plaisir est à
celui dont la mine leur plaît; l'honneur, à celui dont l'esprit les
subjugue. Maintenant, je mettrais ma main au feu que le Lucioli n'a
jamais été son amant. Il était trop maladroit, le cher homme! Elle
aurait pu lui ouvrir la porte du boudoir, s'il avait su cacher
l'intention qu'il avait d'entrer dans la salle du conseil. Pour moi, qui
ne me soucie guère d'être prince de Monteregale, je viserai plus haut
désormais. Je tâcherai qu'elle me donne sa confiance, et qu'elle
m'apprenne à régner sur les hommes par le mensonge.
--Ainsi ce qui me guérit de mon amour allume le vôtre? dit Saint-Julien.
--Appelez cela de l'amour, si vous voulez. Je l'appellerai autrement:
curiosité, aptitude, amour de la science, comme il vous plaira.
--Et ce qui fait que je la hais et la méprise vous réconcilie avec elle?
--Complètement; mais je n'en continuerai pas moins la petite guerre
d'observation que nous lui faisons. Tout au contraire, j'y mettrai plus
de zèle que jamais, et mes découvertes auront plus d'importance à mes
yeux. Sois tranquille, Julien, je ne te trahirai jamais, quoi qu'il
m'arrive.
--Vous pouvez me trahir tant qu'il vous plaira, je ne resterai pas
longtemps ici. Mais écoutez; avant que je vous souhaite le bonsoir, il
faut que vous me racontiez cette histoire de Max.
--Ce ne sera pas long. Max était l'amant de Son Altesse. Lorsqu'à la
mort du duc son époux, qu'elle n'a jamais vu, comme je vous l'ai déjà
dit, elle devint souveraine libre et absolue, Max était tellement en
faveur auprès d'elle que, suivant l'opinion de toute la cour, il allait
l'épouser. Il était donc traité ici avec le plus profond respect, tout
bâtard de seize ans qu'il était. Mais une nuit, à souper, comme la
gloriole et le marasquin de Hongrie portaient à la tête du jeune favori,
il lui arriva de débiter je ne sais quelle rodomontade en présence de
Son Altesse. Son Altesse fronça, dit-on, le sourcil d'une manière
imperceptible, et ne dit pas un mot. Le lendemain matin, les serviteurs
de Max ne le trouvèrent ni dans son lit, ni dans sa chambre, ni dans son
palais, ni dans la ville, ni dans la province. On le chercha et on
l'attendit vainement. Il ne reparut jamais, on n'a jamais entendu parler
de lui; il paraît que ce fut un assassinat fort bien exécuté.
[Illustration: Il le trouva déjà à table, fumant... (Page 34.)]
--Et personne n'a demandé vengeance de cet attentat?
--Max était un bâtard dont on avait été sans doute bien aise de se
débarrasser en l'envoyant dans une petite cour où il semblait prendre
racine. Qu'il eût fini par un meurtre ou par un mariage, on fut sans
doute bien aise de n'avoir plus à y songer, et l'on n'y songea plus; et
l'on n'en parla plus que tout bas, afin de n'avoir pas à le réclamer ou
à le venger. Mais il arrive qu'à présent on veut se servir de son nom
comme d'un épouvantail pour forcer Son Altesse à acquiescer à des vues
politiques, et l'envoyé Gurck machine une fort belle réclamation de la
personne de Max, si sa beauté personnelle échoue dans les premières
entreprises. Tu sais cela?
--C'est une justice du ciel qui tombe à l'improviste sur le crime
impuni, s'écria Julien.
--Bah! bah! à présent que je vois les choses sous leur vrai point de
vue, dit Galeotto, je trouve que ce fut un coup hardi pour une princesse
de seize ans.
--Elle avait seize ans! quelle horreur! dit Julien.
--Bah! bah! reprit Galeotto, les crimes des princes ne sont pas ceux de
tout le monde. Vous savez ce qu'il y a à dire là-dessus. Il y a dans les
grandes destinées des résolutions inévitables, et c'est quelque chose
que de savoir les prendre à temps et les accomplir habilement. Un
enlèvement qui ne fait pas de bruit; un meurtre qui ne fait pas de
taches; un homme qu'on anéantit comme on raierait un chiffre, et qui
s'évapore au milieu d'une ville comme une goutte d'eau sèche au soleil!
Allons, ce n'est pas maladroit, il faut en convenir. Et pas l'ombre d'un
remords sur un front de seize ans! et jamais la trace d'un souvenir amer
dans toute une vie traînée en public! c'est là de la force, et bien des
hommes ne l'auraient pas.
--J'espère que vous ne l'auriez pas vous-même, dit Saint-Julien en lui
tournant le dos.
--Attendez! encore un mot avant d'aller vous coucher, lui cria Galeotto.
Avez-vous découvert quelque chose sur le Rosenhaïm?
--Rien sur celui-là, répondit Saint-Julien.
--Que sera-t-il devenu? dit Galeotto. Maître Cantharide est dans ce
secret: il aura piqué ce criocère avec une épingle, et il l'aura mis
dans un de ses cartons.
--Faut-il s'inquiéter de ce que devient un homme, dit Saint-Julien, dans
une cour où un importun s'évapore comme une goutte d'eau sèche au
soleil?
--Je crois que tu tournes mes métaphores en ridicule, dit le page; je te
pardonne si tu te charges de pénétrer dans le pavillon du parc.
--Dans le pavillon où le professeur d'histoire naturelle fait ses
expériences, et s'amuse à trancher, la nuit, de l'astrologue et de
l'alchimiste en braquant son télescope vers la lune, et en effrayant les
chiens par d'innocentes explosions d'électricité?
--Il y a autre chose dans ce pavillon, dit le page, qu'une vieille
parodie de sorcier et un tonnerre de poche.
--Madame Cavalcanti fait-elle semblant d'aller s'entretenir avec les
ombres, en y traitant ses galants la nuit? Bah! c'est là qu'est caché
l'amant mystérieux du trimestre, le monsieur de Rosenhaïm?
--Peut-être! Mais cet amant-là est peut-être plus qu'un amant... Il y
avait peut-être quelque principe politique, quelque projet diplomatique,
sous ce masque de criocère. Ce n'est pas moi qui ai été dupe des
jongleries du professeur. Ce Rosenhaïm me fait l'effet d'un antidote
opposé aux philtres de Gurck et de Steinach... Mais enfin il n'est ici
que depuis trois jours, et depuis trois ans je vois la princesse
fréquenter le pavillon. Sais-tu un conte étrange que m'a fait la
Ginetta?
--Voyons.
--Un jour que, selon sa coutume, elle défendait sa maîtresse avec
chaleur, elle crut m'ôter toute envie de croire à l'assassinat de Max en
me disant que Son Altesse l'avait aimé passionnément, et que c'était le
seul homme qu'elle eût aimé ainsi. Je lui répondis que je le croyais
comme elle, et d'autant plus que c'était le seul que Son Altesse eût
fait assassiner. Alors Ginetta se mit tout à fait en colère, ce qui la
rendit bavarde une seule fois en sa vie. Elle me dit que non-seulement
Son Altesse avait aimé Max, mais qu'elle l'aimait encore, tout mort
qu'il était. La preuve, ajouta-t-elle, c'est que tous les jours elle va
s'enfermer dans le souterrain du pavillon auprès d'une tombe de marbre
qu'elle y a fait secrètement construire, et... Mais vraiment, Julien,
vous me regardez d'un air si dédaigneux que je n'ose pas continuer cette
histoire. Elle est fantasque à tel point que vous allez me rire au nez
si j'ai seulement l'audace de la répéter telle qu'on me l'a donnée.
--Comme je pense que vous n'y ajoutez pas foi... dit Julien.
--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page. Les femmes sont si
romanesques, et les vastes cerveaux tiennent tant de choses! Chez les
êtres doués d'intelligence et de force, il y a de si singuliers
contrastes, de si ténébreuses rêveries! Bah! dans ce monde, il faut tout
croire et ne rien croire. Il faut voir!
--Mais enfin, dit Julien, cette tombe de marbre?...
--Contient une boîte d'or, s'il faut en croire la Ginetta.
--Et cette boîte d'or, que contient-elle?
--Je n'en sais rien, et la Ginetta prétend n'en rien savoir; mais elle
dit que cette boîte a la forme et le volume de celles dans lesquelles on
embaume des cœurs humains...
--Cette histoire est dégoûtante, dit Julien d'un air sombre, après un
long silence. Assassiner un homme et le pleurer, lui faire percer le
cœur à coups de poignard, et faire ensuite arracher de ses entrailles
pour l'embaumer et le conserver comme une relique ou comme un trophée;
s'enfoncer tous les jours dans une cave avec un tombeau et un remords,
et en sortant de là se prostituer au premier passant... si tout cela est
possible, à la bonne heure. Il frappa du pied le parquet avec violence,
et, portant sa main à son front, il s'écria avec angoisse: «Ô mon père,
mon vieux château, mes laboureurs, mes bois, mes livres, mon pays! où
êtes-vous? où est le temps où j'ignorais tout ce que je sais à présent?»
Il était si triste et si abattu que Galeotto n'osa pas le railler, comme
il faisait ordinairement lorsqu'il se livrait à sa sensibilité. Julien
se promena en silence dans la chambre, puis il ajouta d'un ton amer:
«Si cet amant inconnu est caché dans le pavillon, ce doit être une
savoureuse émotion pour elle que de recevoir ses caresses auprès du
mausolée de Max. Peut-être est-ce dans cette cave que le malheureux a
été massacré? Peut-être que sa tombe sert de lit aux monstrueux plaisirs
de Quintilia? Quelle horreur! Il me semble que je rêve. En effet, elle
s'est vantée à moi aujourd'hui d'avoir enseveli son propre cœur dans un
cercueil. C'est là une belle métaphore! mais elle n'a pas dit qu'elle y
eût enseveli son corps, et pardieu! elle a bien fait, car il y aurait
assez de gens pour lui donner un démenti... Tenez,... levez-vous et
venez à la fenêtre. Voyez-vous cette étincelle pâle et furtive qui court
le long des allées du parc? C'est la petite lanterne sourde qu'on a
donné ordre à Ginetta d'allumer pour aller au rendez-vous.
--En vérité? cria le page en s'habillant précipitamment.
--Oui, dit Julien, c'est une distraction qu'on a eue devant moi. Mais
que faites-vous donc?
--Parbleu! je m'habille et j'y cours. Quoi! il y a un rendez-vous à
épier, et vous ne me le dites pas! et je reste là à babiller quand je
devrais être sur la piste de la louve!
--Voilà le seul mot à propos que vous ayez dit de la journée, dit
sèchement Julien en le voyant s'enfuir à demi habillé et se glisser
comme un chat dans l'ombre des corridors.»
Julien alla se mettre au lit; mais il eut un sommeil affreux. Il rêva
que des assassins se jetaient sur lui, lui ouvraient la poitrine et en
arrachaient son cœur tout palpitant, tandis que Quintilia, debout,
immobile et pâle, vêtue d'une grande robe rouge, les regardait opérer
avec un horrible sang-froid en leur tendant une boîte d'or ciselé toute
pleine de sang.