«Comment! mon cher Cantharide, disait le lendemain Quintilia à son
savant bibliothécaire, toute cette scène tragique n'était qu'une
moquerie?
--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, très-illustre princesse.
--Mais sais-tu, mon cher maître, que je pourrais bien m'en fâcher, et
trouver ta comédie un peu impertinente?
--Elle a pu être de mauvais goût; mais Votre Altesse doit m'excuser en
faveur du dénouement.
--Sans doute, sans doute, mon ami, reprit la princesse; mais garde-toi
de jamais te vanter devant qui que ce soit de cette mauvaise
plaisanterie. Tout le monde en a été dupe comme moi, et personne n'a les
mêmes raisons pour te la pardonner. À l'heure qu'il est, je suis sûre
qu'il n'est question d'autre chose dans toute la résidence que de la
manie singulière dont, par suite de trop graves études, ta pauvre
cervelle a été atteinte hier au milieu de la fête.
--Déjà, répondit le savant, plus de trente personnes sont venues ce
matin s'informer de ma santé; et pour ne pas me trahir, tout en
déclarant que j'étais infiniment plus calme, j'ai affecté d'éviter avec
horreur de parler d'aucune chose qui eût rapport à l'histoire des
insectes.
--C'est pourquoi les bonnes âmes, répliqua la princesse, ont dû chercher
avec affectation tous les moyens de ramener la conversation sur ce
sujet, afin de satisfaire leur curiosité au risque de te rendre tout à
fait fou. Mais explique-moi une circonstance que je ne comprends pas
bien. Notre ami m'a raconté comment, voulant me surprendre, il t'avait
prévenu de son arrivée; comment tu l'avais reçu et caché dans ton
pavillon du parc, où tu l'avais déguisé avec soin sous ce costume de
criocère. Je conçois pourquoi, voyant que je ne faisais aucune attention
à lui, tu as débité ce grotesque monologue qui a tant diverti toute la
cour et moi-même, tandis que tu t'enorgueillissais intérieurement de
notre crédulité et de ta fourberie. Mais dis-moi pourquoi, au moment où
je courus après toi, et où le criocère, s'approchant de ton oreille,
parut te dire une parole mystérieuse, tu fis un grand cri de surprise et
te jetas à son cou comme à la nouvelle d'une joie inespérée?
--C'était, très-illustre princesse, répondit le professeur, pour fixer
encore plus votre attention sur lui; et si vous eussiez bien voulu
écouter mes paroles, vous eussiez deviné sur-le-champ quel était ce
personnage mystérieux. Je vous disais alors textuellement les paroles
que voici: «Il n'est personne qui ait assez bien observé une physionomie
d'insecte pour la reproduire ainsi; je n'aurais pu le faire moi-même, et
cependant il n'est qu'un homme au monde qui soit supérieur à moi dans
cette science...»
--Je me souviens fort bien du reste de la phrase, interrompit la
princesse; tu ajoutas: «C'est un jeune homme que j'ai connu à Paris, et
qui s'appelait...» Ici, je te pinçai le bras; car, te croyant
véritablement en délire, je craignis que tu ne vinsses à prononcer ce
nom qui ne doit jamais sortir d'aucune bouche... Le cri plaintif qui
t'échappa en recevant ce conseil de prudence fut aussitôt étouffé par
les embrassements de notre ami...
--Et j'espérais, gracieuse princesse, interrompit à son tour le
professeur, que, ramenant votre esprit vers cette personne dont j'ai eu
le bonheur de faire la connaissance à Paris, et pour laquelle j'ai conçu
tant d'estime et d'admiration, vous seriez en même temps frappée de me
voir m'élancer dans les bras du criocère, objet jusque-là de mon
épouvante. Toute cette scène était concertée entre lui et moi. Il
devait, en passant entre Votre Altesse et l'oreille de son très-humble
sujet, prononcer son propre nom assez haut pour qu'il fût entendu de
deux personnes. Mais, par malheur, Votre Altesse fut importunée en cet
instant d'une fadeur du duc de Gurck; et notre ami, qui voulait surtout
éviter les regards de ce seigneur, m'entraîna un peu plus loin,
remettant à un moment plus propice...
--Ne vous semble-t-il pas, interrompit Quintilia, que quelqu'un vient de
passer devant la fenêtre? J'ai cru voir une ombre sur le mur derrière
vous.
--Je ne le pense pas, interrompit le professeur; mais, pour plus de
prudence, fermons les portes et les fenêtres.»
En parlant ainsi, le professeur alla gravement fermer la fenêtre auprès
de laquelle le petit Galeotto, accroupi dans les jasmins, avait écouté
l'entretien précédent. C'est pourquoi il n'en put entendre davantage, et
revint au palais assez mortifié d'avoir été dérangé au moment où
peut-être il allait s'emparer du fameux secret.
Ce jour et le lendemain se passèrent sans qu'il fût possible à
Saint-Julien et au page d'approcher de la princesse autrement qu'en
public. Le premier ne s'étonnait pas d'être banni des appartements
particuliers, et tout ce qui lui passait de bizarre et d'alarmant par la
cervelle sur le compte de la princesse l'empêchait de se livrer au
chagrin qu'il éprouvait, malgré lui, d'avoir perdu sa faveur. Je ne sais
si ce fut un reste d'attachement pour elle, ou son avidité d'apprendre
ce qu'il désirait tant savoir, qui le fit céder aux conseils et aux
prières de Galeotto. Quoi qu'il en soit, il ne quitta pas la résidence.
Le page mettait tant d'activité et d'espièglerie dans ses recherches,
qu'il avait réussi à griser en quelque sorte le mélancolique et
nonchalant Julien; il lui avait communiqué un peu de sa gaieté méchante,
et le jeune homme, croyant toujours faire un rêve, se jetait
ironiquement dans un caractère fantasque et affecté.
Cependant, au bout de quarante-huit heures, le rôle qu'il jouait lui
devint insupportable. Sa gaieté tomba tout à coup. Tout ce qui se
passait autour de lui lui causa une sorte d'horreur. Il se sentit
suffoqué d'ennui et de tristesse; et comme les premiers sons du concert
de la cour commençaient à s'élever dans la brise du soir, il s'enveloppa
de son manteau, et, s'éloignant rapidement, il traversa le parc et gagna
une grille qui donnait sur la campagne. Alors il monta sur une des
collines qui entouraient la résidence, et s'égara pendant une heure
environ dans les bois dont ces collines sont revêtues.
Quand il fut las de marcher, il s'arrêta au hasard, dans le premier
endroit venu, et s'aperçut qu'il était dans un lieu découvert, beaucoup
plus près du palais qu'il ne pensait l'être d'abord. Il s'étendit sur la
bruyère et contempla, dans le vague de la nuit, le paysage incertain qui
se déployait sous ses yeux. Le parc ducal était jeté au bas des
montagnes par grandes masses noires, traversées ça et là d'une allée de
sable blanchâtre, et semées de rotondes de gazon, de temples, de
kiosques, d'autels emblématiques, et de statues de marbre qui
apparaissaient dans l'ombre comme des fantômes immobiles. Le palais
tremblait avec ses mille fenêtres illuminées dans les eaux de la Célina.
Un grand cercle de brume enveloppait la ville jetée en amphithéâtre
autour du parc; et quelques fusées silencieuses, lancées dans les airs,
partaient à intervalles réguliers des divers points de la résidence.
Le sirocco, qui jusque-là avait soufflé avec force, tomba tout à coup,
et le temps devint serein; les étoiles brillèrent, et la nuit fut assez
claire pour que Saint-Julien pût saisir davantage les détails de ce
tableau magique. À mesure que ses yeux s'en emparaient, l'air, devenant
plus sonore, lui permit d'entendre le son des instruments monter jusqu'à
lui. Il se coucha tout à fait contre terre, et remarqua que, plus on
baisse les yeux au niveau du sol, plus la campagne prend un aspect
magique et délicieux. Les plans semblent se détacher les uns des autres;
les masses se découpent plus nettement, les ombres se distribuent avec
plus d'harmonie. On est comme les spectateurs placés au parterre d'un
théâtre, pour les yeux desquels tous les effets de décorations sont
calculés, et qui jouissent mieux que ceux des loges de toutes les
illusions de la scène.
En même temps, Saint-Julien saisit distinctement toute la mélodie du
concert. Les sons lui arrivaient faibles, mais purs, et les vibrations
de certaines notes et de certains instruments étaient si aériennes et si
pénétrantes, que tous ses nerfs en furent détendus et soulagés. Il
commença à respirer plus librement, et des larmes coulèrent sur ses
joues brûlantes.
Un rinforzando de tous les instruments lui annonça que le concerto
arrivait au _tutti finale_, et en effet les derniers accords s'élevèrent
dans l'air et s'évanouirent. Saint-Julien écouta encore longtemps après
que la musique eut cessé; enfin, n'entendant plus que le murmure
uniforme d'un petit ruisseau qui s'échappait du taillis auprès de lui,
il se leva pour s'en aller. C'est alors seulement qu'il aperçut un homme
d'une taille élégante qui était debout à quelques pas de lui, et qui
semblait partager son extase. Lorsque Saint-Julien passa près de lui, il
s'inclina poliment pour le saluer, et le suivit à quelque distance.
Comme Saint-Julien avait pris le devant et descendait assez lestement
parmi les rochers au travers desquels passait le sentier, l'inconnu
l'appela du titre de signore et le pria de l'attendre un peu.
«Que désire Votre Seigneurie? répondit Saint-Julien.»
L'inconnu reconnut à ce peu de mots italiens l'accent français de
Saint-Julien, et, s'exprimant en français avec beaucoup de facilité,
quoiqu'il eût pour sa part l'accent allemand, il lui demanda la
permission de retourner avec lui à la ville.
«Excusez l'indiscrétion de ma demande, ajouta-t-il. Je suis étranger et
nouvellement établi dans ce pays-ci. Ce sentier, que j'ai parcouru
lorsqu'il faisait encore jour, ne m'est pas aussi familier qu'à vous,
et, de plus, j'ai la vue très-basse. Si je ne vous semble pas importun,
je marcherai derrière vous et profiterai de votre expérience.
--De tout mon cœur, répondit Saint-Julien, qui fut gagné sur-le-champ
par le son de voix et les manières de l'étranger. Je vais ralentir mon
pas, et je suis sûr que votre conversation m'empêchera d'apercevoir ce
petit retard.»
En effet, la conversation fut bientôt engagée en commençant par la
musique; elle parcourut toutes les choses générales dont peuvent
s'entretenir deux personnes qui ne se connaissent pas.
Cette conversation fut tellement agréable pour l'un et pour l'autre,
qu'une sorte de sympathie s'établit entre eux, et qu'ils éprouvèrent le
besoin de prolonger leur rencontre. L'étranger proposa à Saint-Julien
d'entrer avec lui dans une birreria. Saint-Julien accepta; et son
compagnon ayant demandé de la bière et du tabac, ils passèrent encore
une heure ensemble. Ils s'apprirent mutuellement leurs noms et leur
profession.
«Je suis de Munich, dit l'étranger, je me nomme Spark, et j'ai trente
ans; je suis étudiant et rien de plus. Je ne suis pas riche, mais je
suis assez studieux et assez économe pour me contenter de mon sort, et
trouver la vie une assez bonne chose. Je voyage depuis quelque temps
pour mon instruction, et le hasard m'a amené dans cette petite
principauté, dont j'ai trouvé l'aspect si beau et le séjour si agréable,
que j'ai résolu d'y passer quelques semaines. Je serai heureux si vous
me permettez de vous rencontrer de temps en temps à cette taverne ou de
faire un tour de promenade avec vous à vos moments perdus.»
Saint-Julien accepta avec empressement, et ils se donnèrent rendez-vous
à la même table pour le lendemain, à la même heure.
Lorsque Saint-Julien rentra au château, le concert était terminé. Minuit
sonnait, et la princesse, fatiguée des veilles précédentes, se retirait
dans ses appartements. À peine le jeune secrétaire était-il rentré dans
le sien, qu'on frappa doucement à sa porte, et la voix de Ginetta lui
dit à travers la serrure que Son Altesse le demandait.