Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de
rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser
au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant
sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite
de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus
graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé
volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la
première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par
des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans
l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu
qui n'était pas sans plaisir.
Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir
vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être
ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait
travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir
envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui
l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé.
Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous
avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant
que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre
justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et
concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de
médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa
résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve,
et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait
autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase
insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue.
Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression
de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car
rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette
petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des
avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il
ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer
de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées
devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se
permettaient-ils _in petto_ une manière de voir quelconque sur madame de
Cavalcanti.
Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités
du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à
la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe
fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc
pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses
bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait;
enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil,
Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de
Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait
toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du
céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach
était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait
péniblement la vaste et froide rotation de Saturne.
Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son
conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un
côté différent, avaient disparu de la salle.
Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier,
il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé
par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux
Autrichiens.
«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que
Steinach l'emporte sur nous.
--Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne
m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il
s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est
éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont
j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon
comte.
--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.
--Et pour mon plaisir, dit Gurck.
--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.
--Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander
l'_homme anéanti_.
--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne
sait ce qu'il est devenu...
--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de
Max, ou les preuves de sa mort...
--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra
que...»
Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au
bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de
Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée
d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste...
«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...»
Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à
donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au
bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le
cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air
triomphant:
«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État...
--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je
reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y
regarder.
--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la
mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.»
Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne
m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la
disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous.
Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je
vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous
avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable
princesse...
--Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait.
--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer
autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant
dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un
voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute
embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à
en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le
comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer
la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un
autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer
dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules
des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une
femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses
petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de
Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de
Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un
par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante,
détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître.
Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la
princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves
combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc
de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce
qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui
faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux
tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le
secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame
prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la
clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux
princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents...
--Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son cœur,
as-tu fait pour découvrir toutes ces choses?
--J'ai été séduit.
--Comment cela?
--Je me suis vendu.
--Juste ciel! qu'est-ce à dire?
--C'est-à-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort
et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la
confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner
le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la
chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime
pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment
pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page,
enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant
beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte
dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir
mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames,
ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant
chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire
l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et
m'amuser d'eux tous! _à l'opra_! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire
du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire.
--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu
me dis que tu t'es vendu...
--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de
la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas
Italien à ce point-là. Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval
dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand
j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien
du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller
des écuries de monsieur le comte à l'abattoir.
[Illustration: Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...! (Page
23.)]
--Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé.
--Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui,
sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...»