X.

Il eut soin de ne pas se montrer devant la princesse, et se contenta de

rôder autour de la salle où elle se tenait, tantôt la regardant valser

au travers des guirlandes enlacées aux colonnades, tantôt s'enfonçant

sous les galeries où les lumières commençaient à s'éteindre, à la suite

de quelques groupes mystérieux qui semblaient s'occuper d'affaires plus

graves que la danse et la musique. Saint-Julien, transformé

volontairement en espion, était triste et mal à l'aise. C'était la

première fois qu'il voulait arriver à la connaissance de la vérité par

des moyens que sa conscience désavouait. En même temps il trouvait dans

l'agitation de la curiosité quelque chose d'aiguillonnant et d'inconnu

qui n'était pas sans plaisir.

Il se sentait un peu blessé d'avoir été traité comme un enfant, d'avoir

vécu six mois enfermé dans un coin de ce palais, où lui seul peut-être

ignorait ce qu'il avait intérêt à savoir. Maintenant il croyait

travailler à une belle vengeance, il croyait presque remplir un devoir

envers lui-même, en repoussant de toute sa force des convictions qui

l'avaient rendu heureux, mais qui peut-être l'avaient trompé.

Saint-Julien avait à un degré éminent cette morgue brutale que nous

avons tous à l'égard des femmes. Nous ne voulons les estimer qu'autant

que le monde les estime, et nous rougirions d'être seuls à leur rendre

justice. Chez Julien, la méfiance, propre aux caractères timides et

concentrés, et cet orgueil presque monastique qui est comme un revers de

médaille chez les hommes austères, ajoutaient une nouvelle force à sa

résolution. Sombre, honteux et palpitant, il croyait sortir d'un rêve,

et regardait comme autant de choses nouvelles tout ce qui se passait

autour de lui. Il ne pouvait entendre murmurer à son oreille une phrase

insignifiante sans y chercher un sens profond et une lumière inconnue.

Il croyait voir sur tous les visages qui le regardaient une expression

de sarcasme ou de mépris. Il fallait qu'il fût étrangement troublé; car

rien n'était plus compassé, plus prudent et plus grave que toute cette

petite cour imbue de principes d'obéissance passive, et pénétrée des

avantages positifs de sa dépendance. Saint-Julien, bien convaincu qu'il

ne tirerait aucun éclaircissement de tous ces valets, se mit à observer

de près les figures étrangères. Celles-là n'étaient pas moins composées

devant la princesse; mais peut-être ces vassaux des autres maîtres se

permettaient-ils _in petto_ une manière de voir quelconque sur madame de

Cavalcanti.

Saint-Julien avait remarqué, dès le commencement du bal, les assiduités

du duc de Gurck, jeune et beau Carinthien qui était arrivé la veille à

la résidence, et en l'honneur de qui, se disait-on tout bas, la superbe

fête avait été ordonnée. Il remarqua depuis, que la faveur du duc

pâlissait sensiblement, que sa conversation s'appauvrissait, que ses

bons mots baissaient de plus en plus, que sa valse se ralentissait;

enfin que dans le cercle étincelant où, comme un radieux soleil,

Quintilia entraînait ses dociles planètes, l'astre du charmant comte de

Steinach brillait d'un éclat plus vif, et l'étoile pâlie du duc allait

toujours s'éloignant du centre d'attraction comme un monde abandonné du

céleste foyer de vie et de lumière. En deux mots, le comte de Steinach

était entré dans l'orbe de Mercure, et le duc de Gurck accomplissait

péniblement la vaste et froide rotation de Saturne.

Saint-Julien vit le duc frapper doucement l'épaule de Shrabb, son

conseiller privé; et, un instant après, tous deux, s'esquivant par un

côté différent, avaient disparu de la salle.

Saint-Julien suivit avec précaution Gurck, qui était sorti le dernier,

il le vit rejoindre son compagnon au bord de la pièce d'eau, et protégé

par les sombres bosquets du parc, il entendit la conversation des deux

Autrichiens.

«Eh bien, dit Shrabb, je crois que notre mission est terminée et que

Steinach l'emporte sur nous.

--Je pourrais désespérer comme vous, dit le duc d'un ton piqué, si je ne

m'intéressais dans cette affaire qu'aux projets de notre maître; mais il

s'agit pour moi d'une ambition plus personnelle. La princesse est

éblouissante, et après m'être chargé par soumission d'un rôle dont

j'ignorais les avantages, je soutiendrai désormais ce rôle pour mon

comte.

--J'entends: pour votre gloire! dit Shrabb.

--Et pour mon plaisir, dit Gurck.

--Et si elle se moque de Steinach et de vous? reprit Shrabb.

--Nous avons toujours un moyen, répliqua Gurck, c'est de redemander

l'_homme anéanti_.

--Mais elle dira qu'elle n'a pas de comptes à nous rendre, qu'elle ne

sait ce qu'il est devenu...

--Je la sommerai, au nom de mon souverain, de représenter la personne de

Max, ou les preuves de sa mort...

--Mais, enfin, c'est une exigence absurde et injuste; elle répondra

que...»

Ici la voix de Shrabb fut affaiblie par un coup de vent qui passa au

bord de l'eau; et, comme les deux interlocuteurs s'éloignaient de

Saint-Julien, il n'entendit plus que cette phrase de Gurck, commencée

d'une voix brève, mais dont le vent emporta le reste...

«Trois cents cavaliers qui sauront bien réduire...»

Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert où la lune commençait à

donner. Saint-Julien n'osa les suivre et prit le parti de retourner au

bal. Comme il montait le grand escalier, il rencontra Galeotto, qui le

cherchait. Celui-ci l'emmena au fond de la galerie, et lui dit d'un air

triomphant:

«Vivat! je viens de découvrir un secret d'État...

--Et moi, dit Julien, je viens d'entrevoir un mystère d'iniquité, et je

reste glacé d'horreur au bord du précipice, n'osant me pencher pour y

regarder.

--Oh! oh! reprit Galeotto, ton histoire me paraît plus grave que la

mienne. Qu'est-ce? qu'as-tu appris? Raconte le premier.»

Saint-Julien rapporta mot pour mot ce qu'il avait entendu. «Ceci ne

m'apprend rien, dit le page. Je sais tout ce qu'on pense de la

disparition de Max, et ces gens-là ne sont pas mieux informés que nous.

Quant aux projets de M. de Gurck et de son très-gracieux souverain, je

vais te les expliquer. La petite principauté de Monteregale, que nous

avons le bonheur d'occuper sous les lois augustes de notre adorable

princesse...

--Fais-moi grâce de tes phrases, et vas au fait.

--Je viens d'entendre parler diplomatie, je ne peux m'exprimer

autrement. Cette charmante principauté, quoique enfouie comme un diamant

dans les sables du littoral, a eu l'honneur d'attirer les regards d'un

voisin puissant qui n'en a que faire, mais qui, étant sans doute

embarrassé de récompenser toutes ses créatures, a pensé naturellement à

en coiffer quelqu'une avec ce joyau. À cet effet on a envoyé ici le

comte de Steinach, homme irrésistible de profession, qui doit subjuguer

la princesse, l'épouser, et devenir notre très-gracieux seigneur. D'un

autre côté, un autre voisin non moins puissant voudrait faire entrer

dans je ne sais quelle prétendue ligne d'alliance tous les principicules

des États illyriens. Sachant que notre Quintilia est, après tout, une

femme volontaire et opiniâtre qui ne manque pas d'influence sur ses

petits voisins, il a employé, pour déjouer les projets du comte de

Steinach, dont les opinions lui seraient contraires, l'inimitable duc de

Gurck et son auxiliaire le profond Shrabb. Ces deux héros doivent, l'un

par son encolure magnifique, l'autre par son éloquence entraînante,

détourner la princesse d'une autre alliance que celle de leur maître.

Or, pour résumer cette importante complication, je t'annonce que la

princesse, objet de ces entreprises gigantesques et de ces graves

combinaisons, est placée entre deux feux, le comte de Steinach et le duc

de Gurck, qui tous deux aspirent au bonheur d'être ses amis intimes. Ce

qui prouve que tu n'as pas pris absolument le temps convenable pour lui

faire ta déclaration, et qu'après six mois passés dans un respectueux

tête-à-tête dans le cabinet particulier de Son Altesse, monsieur le

secrétaire intime n'aurait pas dû attendre précisément le jour où madame

prend ses habits roses, et jette par-dessus les toits sa plume et la

clef de son cabinet pour aller danser déguisée en phalène avec deux

princes étrangers parfaitement brodés et admirablement impertinents...

--Mais comment, dit Julien cherchant à arracher le dépit de son cœur,

as-tu fait pour découvrir toutes ces choses?

--J'ai été séduit.

--Comment cela?

--Je me suis vendu.

--Juste ciel! qu'est-ce à dire?

--C'est-à-dire que j'ai fait semblant de me vendre. J'ai bavardé à tort

et à travers avec le page du comte de Steinach; je lui ai inspiré de la

confiance, je lui ai fait dire ce qu'il me fallait savoir pour deviner

le reste. Et puis j'ai fait semblant d'être pénétré d'admiration pour la

chevelure et les manchettes du comte, d'avoir conçu la plus haute estime

pour son jabot, enfin d'être fasciné par lui, de le désirer ardemment

pour souverain, de lui être tout dévoué, etc.; si bien que le page,

enchanté de me voir dans les intérêts de son maître et s'exagérant

beaucoup mon crédit auprès de la princesse, doit me présenter au comte

dès demain et lui faire agréer mes services. Enfin, je vais donc remplir

mon rôle de page tel qu'il est tracé dans toutes les chroniques, drames,

ballades et romans! Je vais donc remettre les billets d'un galant

chevalier, chanter ses romances aux pieds de ma souveraine, et faire

l'éloge de sa valeur dans les combats! Comme je vais m'en donner et

m'amuser d'eux tous! _à l'opra_! Julien, tâche de devenir l'auxiliaire

du duc, et ce sera une comédie à en mourir de rire.

--Je ne suis pas assez spirituel pour feindre, dit Julien; d'ailleurs tu

me dis que tu t'es vendu...

--Oh! doucement, je te prie. Le page m'a promis monts et merveilles de

la part du comte. J'ai fait semblant d'accepter; mais je ne suis pas

Italien à ce point-là. Je dois déjà recevoir demain un très-joli cheval

dont j'ai paru prendre envie; je le rendrai certes au comte quand

j'aurai réussi à faire manquer son mariage; mais je me servirai si bien

du palefroi qu'il aura à peine la force, quand je le rendrai, d'aller

des écuries de monsieur le comte à l'abattoir.

[Illustration: Ils gagnèrent en marchant un endroit découvert...! (Page

23.)]

--Mais cette histoire de Max? dit Julien préoccupé.

--Ah! tu n'as en tête que des idées lugubres; amusons-nous aujourd'hui,

sauf à nous envoler comme lui par les airs demain matin!...»

Le secrétaire intime · 第 16 / 37 题