Une grande fête se préparait au palais. Jamais Julien n'avait vu un tel
luxe et de si folles dépenses. Personne ne pouvait plus aborder la
princesse s'il ne venait l'entretenir de chiffons, de lustres et de
musiciens. Le pauvre secrétaire intime, étranger à toutes ces choses,
errait pâle et triste au milieu de ce désordre, dans la poussière des
préparatifs et dans la cohue des ouvriers. Trois jours entiers
s'écoulèrent sans qu'il vît la princesse. Il tomba dans une noire
mélancolie et pleura son beau rêve effacé, ses douces illusions perdues.
Le matin de la fête, elle se souvint de lui et le fit appeler pour lui
remettre le costume qu'il devait porter; elle lui donna gravement les
instructions les plus frivoles, lui demanda conseil sur la coupe des
manches que Ginetta lui essayait; puis elle oublia sa présence et le
laissa sortir sans s'en apercevoir.
Le bal fut magnifique. Grâce à la plus bizarre et à la plus folle des
inventions de la princesse, toute la cour représenta une immense
collection de papillons et d'insectes. Des justaucorps bigarrés
serraient la taille; de grandes ailes d'étoffe, montées sur du laiton
imperceptible, se déployaient derrière les épaules ou le long des
flancs; et l'on ne pouvait trop admirer l'exactitude des nuances, la
forme des accidents, la coupe et l'attitude des ailes, et jusqu'à la
physionomie de chaque insecte reproduite par la coiffure du personnage
chargé de le représenter. Le bon abbé Scipione, métamorphosé en
sauterelle, gambadait agréablement dans son mince vêtement de crêpe vert
tendre. Le pimpant Lucioli, emprisonné dans une écaille bombée de satin
marron, et le ventre couvert d'un gilet rayé de noir et de blanc,
représentait admirablement un hanneton de la plus grosse espèce connue.
La grande et mince marchesa Lucioli, ex-mistress White, était fort
brillante sous un long corps de velours noir et de grandes ailes de
taffetas jaune rayé de noir. Avec sa longue face pâle, les déchiquetures
de ses ailes et sa démarche péniblement folâtre, on l'eût prise pour ce
grand papillon nommé Podalyre, qui est si embarrassé de sa longue
stature que les hirondelles dédaignent de le poursuivre et le laissent
se débattre contre le vent, pêle-mêle avec les feuilles jaunies et
dentelées du sycomore. Le beau page Galeotto représentait le charmant
papillon Argus; les pierreries de toutes couleurs ruisselaient sur ses
ailes de velours bleu tendre, doublées d'un satin nuancé de rose,
d'abricot et de nacre. La Ginetta portait un corselet d'azur rayé de
noir; elle était coiffée de ses cheveux bruns relevés en grosses touffes
sur ses tempes. Belle avec sa tête large et plate, mince dans son
corsage étroit, folâtre sous ses transparentes ailes de crêpe bleu, elle
offrait le plus beau type d'_agrillon-demoiselle_ qu'on eût vu depuis
longtemps. Quant à Julien, on l'avait déguisé en _antyope_, avec des
ailes de velours noir frangées d'or.
C'était la princesse elle-même qui avait présidé au choix et à la
distribution de tous ces costumes. Elle avait consulté vingt savants et
compulsé tous les traités d'entomologie de sa bibliothèque pour arriver
à une perfection capable de donner le délire de la joie au plus grave de
tous les professeurs d'histoire naturelle. Elle avait assorti chaque
rôle, ou au moins chaque couleur, au caractère ou à la physionomie de
chaque personnage. On voyait autour d'elle de belles Vénitiennes
déguisées en guêpes, en noctuelles, en piérides; de brillants officiers
convertis en cerfs-volants, en capricornes, en sphinx. On vit plusieurs
jeunes abbés en fourmis et le majordome en araignée. Ou admira beaucoup
le sphinx Atropos. La _manthe précheresse_ eut un plein succès, et les
femmes jetèrent des cris d'épouvante à l'aspect du grand bousier sacré
des Égyptiens.
Mais parmi ces cohortes aériennes, Quintilia se distinguait par la
richesse et la simplicité de son costume. Elle avait choisi pour emblème
le blanc phalène de la nuit. Sa robe et ses ailes de gaze d'argent mat
tombaient négligemment le long de sa taille. Elle avait pour coiffure
deux marabouts blancs qui, s'abaissant de son front sur chacune de ses
épaules, représentaient fort agréablement deux antennes moelleuses.
Les salles étaient tapissées et jonchées de fleurs; des échelles de
soie, cachées dans des guirlandes de roses, étaient tendues le long des
murs ou suspendues aux voûtes. Les plus hardis grimpaient sur ces frêles
soutiens, se tenaient accrochés, les ailes pliées, au-dessous des
plafonds, se balançaient entre les colonnes, ou s'élançaient de l'une à
l'autre en agitant leurs ailes diaphanes. C'était un spectacle vraiment
magique, et dont la nouveauté enivra Saint-Julien un instant. Mais des
angoisses inattendues l'arrachèrent bientôt à ces naïves satisfactions.
Quintilia, entourée d'hommages et de vœux, se livrait au plaisir d'être
admirée avec tant de jeunesse et d'enivrement que Saint-Julien crut ne
plus pouvoir douter de l'erreur où six mois de retraite et de bonheur
calme l'avaient plongé. «Insensé! se dit-il, comment ai-je pu croire que
cette femme avait autre chose dans le cœur que la vanité de son sexe et
l'orgueil de son rang? comment ai-je pu m'abuser à ce point sur la
galanterie et le désordre qui règnent ici? Quel plaisir a-t-elle pris à
me duper et à se duper elle-même sur de prétendus projets
philanthropiques, sur les hautes ambitions d'une âme généreuse, lorsque
le plus ardent de ses vœux, la plus enivrante de ses joies, c'est une
fête ruineuse et le fade hommage des cours!»
Et malgré ces tristes réflexions, il la suivait avec anxiété; il épiait
tous ses regards, il se glissait à son insu sur tous ses pas.
Lorsqu'elle semblait s'occuper d'un homme plus que d'un autre, son cœur
battait, sa tête s'égarait, il était prêt à faire une scène ridicule;
puis il s'arrêtait pour se demander compte de ses propres agitations et
pour s'effrayer de ressentir l'amour en même temps que l'aversion.
Dans le mouvement d'une valse, la coiffure de la princesse s'étant un
peu dérangée, elle s'esquiva et entra dans ses appartements pour la
réparer. Elle ne voulut pas appeler à son secours Ginetta, qui était
emportée par la danse au fond des salles du bal. Elle se retira donc
seule et sans bruit dans son cabinet de toilette; mais au moment d'en
fermer la porte, elle vit derrière elle une pâle figure: c'était
Saint-Julien qui l'avait suivie. Dans le délire de son chagrin, il
s'était imaginé lui voir échanger un signe avec Lucioli, et il avait
perdu la tête.
«Et que veux-tu, Giuliano? lui dit-elle avec surprise; tu sembles triste
ou malade! As-tu quelque chose à me dire? Que puis-je faire pour toi?
--Je vous dérange, Madame, répondit-il d'une voix entrecoupée;
ordonnez-moi de vous laisser seule.
--Non, reprit-elle avec une parfaite insouciance, assieds-toi sur ce
divan pendant que je vais raccommoder ma plume; et si tu as quelque
confidence à me faire, je t'écoute.»
Julien s'assit et garda le silence. Quintilia, debout devant son miroir
et lui tournant le dos, refit sa coiffure tranquillement. Quand elle eut
fini, elle pensa à lui et le regarda dans sa glace. Il était prêt à se
trouver mal.
Elle vint droit à lui, et lui prenant la main avec une assurance qui
semblait partir de la bonté de son cœur au moins autant que de la
hardiesse de son caractère: «Tu as quelque chose, lui dit-elle, tu
souffres, tu es malade ou malheureux, lequel des deux? Parle, je suis
ton amie, moi.»
Saint-Julien pencha son visage sur les belles mains de Quintilia et les
couvrit de larmes.
«Tu es amoureux, lui dit-elle en les lui pressant avec affection.
--Oh! Madame!
--Oui, n'est-ce pas?
--Eh bien! oui!
--De qui?
--Je n'oserais jamais...
--C'est de la Ginetta?
--Non, Madame.
--Alors c'est de moi?
--Oui, Madame.
--Et bien! tant pis pour toi, répondit-elle avec un geste d'impatience
voisin de la colère; tant pis pour nous deux!»
Saint-Julien crut l'avoir blessée dans l'orgueil de son rang.
«Pardonnez-moi, lui dit-il, je suis un sot et un insolent. Vous allez me
chasser; mais je préviendrai vos ordres à cet égard: tout ce que
j'aurais osé désirer était un mot de pitié avant de perdre pour jamais
le bonheur de vous voir.
--Eh! mon Dieu, tu ne sais ce que tu dis, Saint-Julien. Je ne te
chasserai pas, et si tu pars, ce sera bien contre mon gré. Tu me crois
offensée, tu te trompes. Si je t'aimais, je te le dirais; et si je te le
disais, je t'épouserais.»
Saint-Julien fut tout étourdi de ce discours, et faillit se frotter les
yeux comme un homme qui vient de rêver. Mais il sentit aussi tout ce que
cette franchise avait de mortifiant pour lui. Il baissa les yeux et
balbutia quelques paroles.
«Allons, ne prends pas cet air désespéré. Vois-tu, Julien, tous les
jeunes gens sont fats ou romanesques. Tu n'es pas fat, mais tu es
romanesque; tu te crois amoureux de moi, tu ne l'es pas. Comment le
serais-tu? tu ne me connais pas.
--Eh bien, Madame, s'écria Saint-Julien, vous avez raison en ceci; je ne
vous connais pas, et si je vous connaissais, je serais ou radicalement
guéri ou décidément incurable. Je vous aimerais au point de me brûler la
cervelle, ou je vous haïrais assez pour vous fuir sans regret. Mais le
fait est que je ne sais point qui vous êtes, et l'incertitude où je vis
me dévore. Tantôt je vous prie dans le secret de mon cœur comme un ange
de Dieu, et tantôt... oui, je vous dirai tout, tantôt je vous compare à
Catherine II.
--Sauf les meurtres, les empoisonnements et autres misères semblables,
qui, après tout, ne constitueraient pas une grande différence, dit la
princesse avec une froide ironie.» Alors, prenant son éventail de
plumes, elle s'assit en ajoutant avec un calme dérisoire: «Continuez,
monsieur le comte, j'écoute votre harangue.»
--Raillez-moi, méprisez-moi, dit Julien au désespoir, vous avez raison;
traitez-moi comme un fou, je le suis. Et que m'importe votre colère? que
m'importe votre mépris? Au moment de vous perdre à jamais, et ne
risquant plus rien, je puis bien tout vous dire.
--Dites, Julien, répondit-elle tranquillement.
--Eh bien, je vous dirai, Madame, que cela ne peut pas durer et qu'il
faut que je parte. Vous me traitez avec confiance, et je n'en suis pas
digne; vous m'accablez de bontés, et je suis ingrat. Au lieu de me
borner à vous servir et à vous chérir en silence, je m'inquiète de
toutes vos actions. Je vous soupçonne des plus infâmes turpitudes, je
vous épie comme si j'étais chargé de vous assassiner. Je questionne vos
gens, j'interroge vos regards, je commente vos paroles, je hais votre
parure; je voudrais tuer tous ceux qui vous admirent. Je suis jaloux,
jaloux et méfiant! Moquez-vous! oh! oui, moquez-vous! Je me moque de
moi-même bien plus amèrement que personne ne le fera. Depuis trois jours
surtout je suis fou, complètement fou. Je suis à chaque instant sur le
point de vous adresser des reproches et de vous demander compte de mes
tourments! Moi à vous! moi, votre valet!... Madame, je sais que je suis
votre valet...
--Vous prenez trop de peine, interrompit la princesse. Je ne pense pas à
vous humilier, ces moyens sont bons pour qui n'en a pas d'autres. Vous
n'êtes point mon valet, Monsieur, et vous ne le serez jamais. Je croyais
m'être expliquée assez clairement tout à l'heure à cet égard.
D'ailleurs, quand même vous le seriez, il y aurait un cas où vous auriez
le droit de me parler comme vous le faites. Savez-vous lequel?
--Dites, Madame, je n'ai plus peur: je suis perdu!
--Je vous le dirai sans colère et sans mépris. Ce cas, Julien, c'est
celui où je vous aurais encouragé pendant seulement... combien dirai-je?
cinq minutes?... Est ce trop?
--Votre moquerie est sanglante, Madame, et je l'ai méritée! Non, vous ne
m'avez pas encouragé pendant cinq minutes; vous ne m'avez pas adressé un
regard, pas une syllabe qui m'ait donné droit d'espérer...
--À moins que vous n'ayez pris pour des preuves de mon amour ou pour des
avances de ma coquetterie les attentions et les soins d'une honnête
amitié, les témoignages d'une loyale estime... On m'avait souvent dit
que les femmes au-dessous de cinquante ans n'avaient pas le droit d'agir
comme je le fais; que la franchise ne leur servait à rien; que leur
témoignage n'était pas reçu devant la prétendue justice du bon sens:
j'en avais fait l'expérience... mais avec qui? avec des sots et des
lâches. Je vous prenais pour un homme capable de me juger.
--Madame, Madame, vous êtes injuste! Vous m'avez interrogé d'un ton
d'autorité, vous avez été au-devant de mes aveux. Tout mon tort est donc
de n'avoir pas menti quand vous m'avez dit tout à l'heure: Si tu es
amoureux, c'est de moi.
--Votre tort n'est pas de me le dire, Julien, mais c'est de l'être.
--Croyez-vous donc que de tels sentiments se commandent?
--Peut-être! si j'étais homme, je serais l'ami de Quintilia. Je la
comprendrais, je la devinerais, et je l'estimerais peut-être!...
--Eh bien! laissez-moi vous comprendre, dit Julien en se jetant à genoux
sans s'approcher d'elle, et peut-être pourrai-je être votre ami en même
temps que votre sujet.
--Monsieur le comte, dit la princesse en se levant, je ne rends compte
de moi à personne. Depuis longtemps j'ai appris à mépriser l'opinion des
hommes. N'avez-vous pas lu la devise de mon blason: _Dieu est mon
juge_?»
Elle sortit, et Julien, toujours à genoux, resta atterré à sa place.