LE GRAND JOUR.

Martégas était mort. Pastorel n'était blessé que légèrement. Avec l'aide

de Notre-Dame-d'Amour, il fut vite guéri.

Et tout de suite, il parla de fixer le jour du mariage. Hélas! le coup

de couteau de Martégas lui semblait la meilleure preuve de l'amour

brutal de Rosseline. Et il avait peur de lui-même; il voulait être

marié, être bien sûr que cette Rosseline ne pouvait plus empêcher le

mariage, puisqu'il serait accompli; être sûr de ne pas lui sacrifier la

jolie Zanette, qu'il aimait vraiment, d'un autre amour, meilleur... et

moins fort! Surtout, il voulait contenter sa mère.

--Tu sais, Jean, tu m'as promis, le jour du mariage, de me prendre avec

toi, en croupe, sur le Sultan?

--Le jour du mariage, Zanette, c'est promis. Mais ce jour-là seulement!

Il est toujours terrible, sais-tu? je ferai cependant ce que je t'ai

promis. C'est un peu une folie. Mais je veux qu'à te voir sur une telle

bête arriver en ville, devant Saint-Trophime, toutes les filles d'Arles

meurent de jalousie!

Ce grand jour arriva. Comme ils se l'étaient promis, ils le firent: ils

allèrent en Arles, dans leurs plus beaux costumes, tous deux montés sur

le Sultan, suivis d'une troupe de gardians à cheval, en vestes neuves,

la taïole aux reins, bleue ou rouge, visible sous le gilet, le petit

feutre bien planté sur la tête,--et chacun ayant en croupe, sur son

blanc camarguais, sa promise en bonnet d'Arlèse. Le père Augias, la mère

Pastorel arrivaient ensuite avec quelques vieux, dans des carrioles.

Cela fit un superbe cortège. Les gens d'Arles vinrent l'attendre sur le

quai, à l'entrée du pont.

Quand le Sultan, quittant le pont, mit le pied sur le quai, Zanette, qui

tenait son bras passé autour de la taille de son fiancé, vit tout

d'abord, au premier rang des curieux, la belle Arlèse, blanche comme la

dentelle de sa coiffe, les dents serrées, les lèvres minces, dardant sur

Jean des yeux de braise. Et le petit bras de Zanette sentit avec douleur

qu'un tressaillement avait, sous ce regard, secoué le beau gardian, son

fiancé, son époux!... Puis, Rosseline regarda Zanette, et si ses regards

eussent été des couteaux, ils l'auraient percée à mort!...

On se retournait, on accourait, pour voir passer cette troupe.

En tête, marchait Sultan qu'on suivait à distance respectueuse. Sur les

petits pavés pointus des rues d'Arles, en quittant la lice pour aller à

Saint-Trophime, le Sultan marchait de méchante humeur, avec ses pieds

sans fer; il y écaillait sa corne; et de temps en temps, virant sur

lui-même, il semblait valser.

--C'est, disait-on, sa danse de noce!

On avait, la veille, réglé toutes choses à la mairie; il n'était plus

question que de l'église.

Le vieux porche de l'église regardait venir cette cavalcade. On était en

août, et il y avait des hirondelles au fond des trous de la pierre,

entre les têtes des saints sculptés dans l'ogive. Les statues mutilées,

sur la tête desquelles se perchaient des moineaux, revivaient au toucher

des ailes.... Et les petits cris des moineaux et des hirondelles

semblaient dire l'indulgence et la gaîté des vieux saints et du cloître

antique, à la vue de cette jeunesse si gaie et si forte qui s'en venait

pour des épousailles.

Tous les chevaux restèrent là, sur la place, gardés par des valets de

ferme, venus aussi à cheval. Le Sultan, à part des autres, fut surveillé

par un gardian ami de Pastorel; il fut promené à la main, sur les lices,

aux Aliscamps, et la ville entière vint l'admirer.... Rosseline osa

l'approcher un peu, par côté, lui flatter l'encolure et même la croupe.

Elle fut, pour cet acte de courage, admirée par les autres filles.

En riant, elle disait au cheval:--C'est un gueux, ton maître.

Pendant ce temps, dans l'église, Pastorel était bien distrait!

A genoux devant le prêtre, qui lui parlait de ses devoirs envers

Zanette, sa femme, il pensait à Rosseline, sa maîtresse.

Rosseline l'avait ressaisi tout à l'heure, d'un regard. Il avait, sous

le coup d'oeil ensorcelé qu'elle lui avait lancé, frémi dans tout son

être; Zanette ne s'y était pas trompée.

Et voici qu'au moment solennel où il s'engageait à aimer Zanette, une

enfant... une véritable enfant,... à l'aimer comme sa femme, à la

protéger en toute occasion, toute la vie, voici qu'il s'effrayait,--se

jugeant incapable de demeurer fidèle à un tel engagement! Pour sûr, il

irait encore à l'autre, à celle qu'il détestait d'amour, à celle qui

l'attirait haineusement, et qu'il sentait bien la plus forte!...

N'aurait-il pas mieux fait de ne pas se marier?...

«A quoi bon ces pensées... c'est trop tard maintenant!» se dit-il. Et il

détourna son esprit de sa destinée; il fit comme ceux qui, menacés d'une

mort inévitable, ferment les yeux....

La cérémonie achevée, quand Pastorel voulut reprendre son cheval, la

bête enragée résista. Elle refusa absolument de se laisser monter.

Habitué à ses folies:

--Nous verrons bien! dit Pastorel, attendez-moi un peu, les amis, cinq

minutes seulement.

Furieux de voir sa volonté mise en échec par son cheval, et ce jour-là,

sous les yeux de toute la ville, Jean le prit par la figure et l'emmena

vers le champ où se tient à l'ordinaire le marché aux chevaux, aux

Aliscamps--dans l'allée sablonneuse et isolée que bordent les

sarcophages antiques, près de la chapelle de Notre-Dame-des-Guerres, et

de celle que Saint Trophime dédia à la Vierge encore vivante,

c'est-à-dire à Notre-Dame-d'Amour, _Deiparæ adhuc viventi_.

Là, que se passa-t-il entre le cheval et le cavalier? On prétendit que

les vieilles rancunes du cheval syrien s'étaient tout à coup exaspérées.

Jean était parvenu à le monter, mais l'animal furieux l'avait envoyé se

briser les reins sur le couvercle anguleux d'un sarcophage. C'est là

qu'on le trouva, évanoui, mourant.

Quant à Sultan, comme il s'en revenait au galop, entre les hauts

peupliers, vers la ville, un forgeron qui passait, portant sur son

épaule une clef de fontainier, un T de fer énorme, lança ce poids à la

tête du cheval qui, frappé à l'épaule, s'arrêta net et fut repris par

les gardians accourus.

Quand on vint chercher Pastorel avec une civière, il respirait encore.

Il eut le temps de dire quelques paroles au prêtre qui l'avait marié, et

qui lui donna l'absolution. On conduisit le jour même le corps de Jean

Pastorel aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Son cercueil s'y rendit, déposé

dans un char à boeufs, et toute une longue journée, le char funèbre

chemina dans le désert camarguais, sous un ardent soleil, suivi de

Sultan sellé et bridé, accompagné des gardians qui entouraient la

carriole de Zanette. Elle était assise près de son père, et toujours

vêtue de la robe blanche qu'elle n'avait pas voulu quitter.

Elle avait le regard fixe. Ses yeux noirs disaient la stupeur. Elle ne

pleura pas. Elle ne dit rien. Et de la voir ainsi, tous avaient peur,

craignant la folie.

Notre-Dame-d'Amour · 第 63 / 69 题