Quand la vieille Pastorel avait conté à son fils l'intervention de
Martégas dans la querelle de Zanette avec Rosseline, puis l'effronterie
de Martégas poursuivant Zanette, Jean avait montré quelque irritation
contre le mauvais gueux, le gardian de malheur, l'ivrogne, et il s'était
répandu en injures, disant: «Qu'il ne se trouve pas sur mon chemin!»
mais, quelque temps après, lorsque sa mère, croyant bien faire, lui
annonça que le bruit public accusait la cabaretière d'être la maîtresse
de Martégas, alors, il s'emporta bien autrement contre ce bandit, ce
voleur, ce coquin, qui poursuivait dans la campagne les honnêtes
filles, et les compromettait; il s'écria:
«J'irai le trouver! j'irai lui demander explication. J'irai! D'ailleurs,
ça n'est pas vrai, ce qu'on vous a dit de Rosseline et de lui; c'est
impossible! Ce serait, si elle avait fait cela, la dernière des
dernières!»
La vieille femme pensa: «Il a encore quelque chose pour elle.... Après
tout, c'est bien naturel.» Et elle ne dit plus rien, sinon qu'elle lui
défendait aussi de rechercher Martégas.
Quant à Jean, depuis ce temps-là, il ne parlait plus que de venger
Zanette des insolences du gardian....
La vérité, c'est qu'il crevait de rage jalouse, à l'idée que Rosseline
pouvait être à celui-là.... Un autre, passe, un surtout qu'il ne
connaîtrait pas. Mais à celui-là, à ce bandit, non! il n'en pouvait
supporter l'idée! il en voulait avoir le coeur net.... Et, un beau
matin, il se mit en route avec l'intention d'aller chercher, à Arles
même, des renseignements précis. Il est vrai qu'il avait, prétendait-il,
une affaire à la ville. Le quatorze juillet approchait, et un
entrepreneur projetait de donner aux Arènes d'Arles des «courses
monstres», comme disaient les affiches, «courses espagnoles avec mise à
mort des taureaux, précédées de courses provençales avec les meilleurs
taureaux de Camargue, etc.» Les affiches couvraient déjà les murs
d'Arles, d'Avignon, d'Orange, de Nîmes, de Montpellier, de Cette, d'Aix,
de Marseille et de Toulon. On en voyait dans toutes les gares de la
région, et même à Nice et à Monte-Carlo.
En réalité, Pastorel n'avait rien à faire à Arles: il avait vu aux
Saintes l'entrepreneur. Il était convenu qu'avec neuf ou dix autres
gardians il conduirait à Arles, la veille des courses, une trentaine de
taureaux. Il partit pour la ville où il n'avait rien à faire, avec le
secret désir d'entrevoir Rosseline, de savoir «ce qu'elle devenait», et
peut-être, malgré son serment, de lui parler.
Son serment? lorsqu'il y songeait:
--J'ai contenté la vieille, j'ai bien fait; c'est des enfantillages....
Si Martégas n'est pas encore avec Rosseline, c'est lui rendre un dernier
service, à la malheureuse, de la mettre en garde contre ce «marrias».
Et il essayait de se persuader qu'il accomplissait un devoir qui le
déliait de ses promesses à sa mère, et même de son serment.
Et de Zanette, que pensait-il?
--Elle n'en saura rien! que perd-elle à cela? Elle n'est pas encore ma
femme.... On sait bien que tous les jeunes hommes, à la veille de se
marier, ont «des adieux à faire».
Il se croyait ou du moins faisait semblant de se croire dans son droit.
En traversant le pont de Trinquetaille, le coeur lui battait. La petite
rue où était le café des Arènes s'ouvrait presque en face du pont. Il
eut toutes les peines du monde à ne pas courir à l'entrée de cette rue,
pour voir «au moins l'endroit». Il alla mettre son cheval à la remise
habituelle, courut fièvreusement la ville en attendant l'heure à
laquelle il supposait que le cabaret serait vide ou à peu près.
Il décida que trois heures et demie serait l'heure favorable.
A trois heures un quart, il poussait la porte vitrée aux rideaux rouges.
Rosseline était seule, tout près de cette porte, assise, une chaise
devant elle, sur laquelle traînait un interminable ouvrage de
couture,--un livre à la main, les _Mystères de Paris_.
Il s'arrêta, saisi. Elle laissa tomber son livre.
En se voyant, tous deux, subitement, venaient d'oublier tout. Une
volupté singulière les prit, qui était le souvenir de leur passé. Sur
le moment, ni l'un ni l'autre ne se rappela rien de leurs querelles, de
leurs rancunes, rien. Ils se souvenaient seulement que le temps de la
séparation avait été long, très long. Et ce qui les dominait, c'était
une brusque joie de renouveau, comme le sourd tressaillement de la
terre, au premier beau jour, après quelque horrible hiver.... Cette
impression fut si forte chez elle qu'elle ne sut que dire, et baissa
presque la tête, embarrassée, la lèvre un peu tremblante. Toute sa
physionomie, son attitude, prirent le charme que donne aux vierges le
premier aveu de l'ami.... Sa beauté ferme, délibérée, fut transformée,
sembla timide, durant une seconde.... Et lui, comme s'il osait pour la
première fois, s'avança lentement. Il semblait craindre d'être repoussé.
Elle ne dit rien.... Il prit, d'un mouvement lent, prêt à la retraite,
la jolie tête entre ses deux mains, et, s'inclinant, chercha les
lèvres....
Ils ne pensaient à rien, pas même à eux. Le goût de la vie, à la source,
est aussi délicieux que l'avant-goût du néant.
--C'est toi? dit-elle enfin, que me veux-tu? Tu me reviens donc? Comment
est-il possible que tu m'aies quittée! Je le savais bien, moi, que ce ne
pouvait être pour toujours. Nous sommes si bien faits l'un pour l'autre!
Quelqu'un ouvrit la porte banale, un client.
--Un verre de vin, la belle.
Le client but et sortit.
Pastorel avait eu le temps de se ressaisir.
Alors, il s'expliqua, et put dire ce qu'il avait depuis longtemps
préparé:
Il avait voulu lui annoncer lui-même son mariage, il ne voulait pas
qu'elle le sût par d'autres. Voilà pourquoi il était venu. Malgré ses
griefs, il l'aimait encore assez pour la traiter en brave fille qui ne
voulait pas le rendre malheureux. Il était donc sûr qu'elle resterait
tranquille, qu'elle ne ferait pas de bruit. S'il disait cela, c'est
qu'il avait appris comment elle avait interpellé et injurié dans la rue
la pauvre petite qui allait devenir sa femme. Du reste, il avait vu là
surtout une marque d'amour de la part de son ancienne maîtresse! Il
comprenait; mais il comptait bien que cela ne recommencerait
pas,--jamais. Enfin, il l'engageait à vivre pour le mieux, à ne pas se
fermer à toujours un avenir d'honnête femme. Belle comme elle était,
elle pouvait choisir parmi de braves garçons, et surtout éviter de se
compromettre davantage avec un mauvais diable qu'on lui avait nommé...
ce Martégas.... On le disait son amant?... il n'en croyait rien! et
pourtant, il la savait si coquette, si facile à entraîner, si peu sûre
d'elle-même?...
--N'est-ce pas que tu n'es pas tombée à celui-là! un homme sur qui
courent tant de mauvais bruits? Réponds! mais réponds-moi donc!... tu
ne comprends donc pas?... Eh bien, oui... je suis jaloux!
Il la couvait d'un oeil ardent.
Elle, toutes ses mauvaises pensées l'avaient reprise. Elle écoutait,
tête basse, l'air farouche, les lèvres pincées, le sourcil froncé,
l'oeil en feu,--plus belle encore de sa colère qu'avec son air
tranquille, virginal, de tout à l'heure,--belle d'une autre beauté,
celle qu'il revoyait toujours, quand il pensait à elle, là-bas, dans la
solitude du désert, même, surtout peut-être, quand il embrassait
l'enfant, la pauvre Zanette.
--As-tu tout dit? fit-elle.
--Oui!
--Eh bien, si tu es venu pour ça, tu aurais mieux fait de rester auprès
d'elle. Tu parles comme un curé! Il n'y a pas à dire tant de paroles.
Quand on aime vraiment, on aime jusqu'au crime.... Ah! tu as un beau
sang-froid!... Moi je la déteste, cette fille, entends-tu, et je suis
capable de tout, oui, de tout contre elle parce que je t'aime!... Si je
ne la détestais pas, c'est que je ne t'aimerais pas. Et je t'aime,
oui!... c'est vrai pourtant que je t'aime! Je m'en aperçois surtout
depuis que tu m'as quittée.... Aux plaines de Meyran, le jour de la
fête,--quand tu m'as insultée,--quand tu m'as dit: «De toi, je m'en
moque!» j'ai senti combien je t'aimais. Devant le monde, je n'ai rien
dit, j'ai avalé ça! je ne pouvais, je ne voulais rien dire, par fierté,
mais, depuis, je pense à toi, rien qu'à toi, jamais ma pensée ne t'a été
si fidèle. Les hommes? ce Martégas? Tu es fou! Allons donc! Tous, tant
qu'ils sont, est-ce qu'ils comptent! Et puis, il m'a maltraitée, ton
Martégas, il m'a menacée... j'ai vu le moment où il m'aurait battue!...
Et pourquoi? Pour défendre cette Zanette, qu'il aime! Ta future!
entends-tu? il l'aime! Il ne m'aime pas, lui;--je ne lui en veux même
pas, à lui, car c'est à cause de toi que j'ai été injuriée et menacée
par lui, puisque c'est à cause de toi seul que j'ai parlé à cette fille.
Oui, c'est à cause de toi, que j'ai souffert ça!... Oh! Jean! comme tu
as été méchant! Et maintenant, voilà tout ce que tu viens me dire!
d'être tranquille, de te laisser marier tranquille! Ah bien! n'y compte
pas!
Elle mêlait le mensonge à la vérité. Et elle pleurait, sincère, oubliant
même ses propres torts, dans le désir pressant de le ressaisir.
--Ne pleure pas! dit-il, ne pleure pas. Je t'ai toujours aimée, je
t'aime.
Sa douleur ne le touchait pas; il n'y croyait pas, mais ses larmes la
lui rendaient désirable en la lui montrant nouvelle, si émue! plus
vivante!
Avec ses lèvres, il essuyait les yeux rougis, buvait les larmes sur la
bouche, se sentait ivre de l'ancienne ivresse, qui recommençait.
L'amour qui le reprenait, à cette heure, c'était le mauvais amour,
l'amour purement physique, l'amour égoïste, le plus puissant parce qu'il
est selon la nature aveugle, instinctive. L'autre est presque toujours
vaincu parce que, contenant le don de soi, le sacrifice, le dévouement,
il est d'ordre surnaturel, divin,--ou, si l'on veut, idéal. L'amour pur,
unique, éternel, c'est le désir, le songe créé par les coeurs, par les
cerveaux humains. On s'y efforce, trahi par soi-même. On s'y élève, et
l'on tombe. Et du bouvier ou du roi, on ne sait qui en approche
davantage, le bouvier peut-être, le coeur simple, celui qui suit le
mieux le naïf conseil des vieilles bonnes mères,--ces modèles réels
d'après lesquels se règlent tous les rêves d'affection véritable.
Le gardian ne se connaissait plus.
--Ne pleure pas, je t'aime!
Les larmes lui allaient si bien qu'il était ravi de la voir pleurer!
Loin d'éprouver pour elle de la compassion, volontiers il l'aurait fait
souffrir pour jouir de la beauté particulière que lui donnait ce genre
d'émotion.
Chacun d'eux n'aimait que soi.
Rosseline cria:
--Alors, laisse-la! ne l'épouse pas! je ne veux pas, entends-tu, je ne
veux pas!
Il eut peur de lui, vit sa lâcheté, eut honte; il crut entendre sa mère
lui dire: «Tu as juré!» il crut la voir lever au ciel ses mains
amaigries, en lui répétant: «Moi morte, Jean, tu te repentiras!... Que
t'a fait cette enfant, pour la tromper lâchement?»
--Ne l'épouse pas! répétait Rosseline.
--Pas ça! dit-il lentement. Ça, non, je ne peux pas! mais tout le reste,
oui, si tu veux, tout!... tout, entends-tu? Maintenant et après mon
mariage, tout ce que tu voudras... tout!
Il se penchait sur elle, ardent. Elle le repoussa d'un bras détendu,
furieux:
--Compte là-dessus, menteur! La voilà, ton honnêteté! Et ça parle des
autres! ça méprise Martégas! ça me méprise, moi! Ah! je ne suis qu'une
fille,--mais je n'en veux pas, de toi, à ce prix!... Sors d'ici,
menteur! sors d'ici!
--Rosseline!
Il restait là, l'air bête, les bras ballants, comme enchaîné d'une
invisible chaîne incassable.
--Alors, promets que tu ne l'épouseras pas?
--Pas ça! non pas ça! Ça, je ne peux pas.... Il en arriverait trop de
malheurs à la fois! je ne peux pas.
--Alors, prends garde à toi!
--Que feras-tu donc?
--Je n'en sais rien. Va-t'en. Je t'aime, et je te veux, et je te chasse.
Tu réfléchiras, tu obéiras ou sinon....
--Sinon?
--Prends garde! je ne réponds plus de moi.... Promets-tu?
--Non!
Rosseline était hors d'elle. Orgueil humilié, passion dupée, jalousie
bestiale, impatience devant les obstacles, tout se fondait en une grande
haine qui lui venait pour celui qui était là! Elle l'aimait à condition
seulement qu'il servît ses instincts, qu'il lui fût asservi, obéissant,
assimilé.... Et de tout cela, elle ne se doutait pas; elle subissait
passivement ses instincts.
Elle était, à ce moment-là, hideuse. Son visage démonté n'était plus
qu'une face convulsive, aux plis tourmentés, bouche tordue, l'oeil
démesurément ouvert, lançant la colère....
Il fit mine de la saisir.
Elle prit ses ciseaux, serrés à plein poing:
--Va-t'en! je te tuerais!
Elle se vengeait des violences de Martégas. Et puis elle se plaisait à
le provoquer, lui, Jean.
Pourquoi ne la frappait-il pas? Avait-il donc du sang de poulet! Un
lâche! Il la faisait battre par d'autres!
--Va-t'en! va-t'en! cria-t-elle.
Il eut peur du scandale, se tourna vers la porte. Sur les rideaux rouges
se dessinaient les vagues ombres mouvantes des passants. A la veille de
son mariage, il fallait éviter le bruit. Il prit un ton de prière:
--Rosseline....
--Tu connais mes conditions. Si tu ne romps pas ton mariage....
--Eh bien? dit-il, se redressant à la fin dans sa force d'homme
ressaisie.
--Eh bien... nous verrons!
Elle hocha la tête d'un air de défi.
--Ah! tu menaces tout de bon? hurla-t-il.
Il leva les mains. Elle fut contente.
--Frappe! mais frappe donc! dit-elle.
Les mains de Jean ne s'abattirent point sur elle. Il les laissa
retomber, et reprit froidement:
--Tu menaces? tant mieux. Cela me décide à faire mon devoir. J'avais
promis à ma mère de ne plus te parler: j'ai manqué à ma promesse
aujourd'hui, mais ce n'est rien puisque je sors d'ici plus décidé que
jamais à ne plus même te regarder!... jamais!... jamais!... jamais!
Il sortit. Une heure après, Martégas entrait.
--Tu ne sais pas? lui dit-elle, j'ai changé d'idée. Arrange-toi
seulement pour me venger de Pastorel... bats-toi avec lui, empêche-le,
par les moyens que tu voudras, de faire le fier dimanche aux grandes
fêtes des Arènes, de lui offrir, à elle, des cocardes et des
honneurs,--et, alors... ce que je t'avais promis si tu lui prenais
Zanette... je te le donnerai, tu entends?
--Je ne demande pas mieux, dit le bouvier tranquillement. En attendant,
donne-moi à boire.
C'était l'heure de l'absinthe. Des clients entraient....