C'était Martégas. Maître Augias guettait son arrivée. Il lui était venu
en l'esprit que, s'il n'était pas surveillé, ce Martégas pourrait bien
jouer un vilain tour à Pastorel,--ou à son cheval, ce qui serait même
chose.
Augias alla donc avec Martégas, qu'il ne quittait pas de l'oeil, soigner
sa bête à l'écurie.
Puis on rentra à la ferme, pour casser la croûte, boire un coup, «tuer
le ver». Et en route!
Martégas ne dit rien à Zanette, qu'un simple bonjour, mais il fut
content de voir qu'elle s'apprêtait au départ.
Et quand, après le café, on prit l'eau-de-vie, en bourrant la pipe:
--Nous n'aurons pas à aller bien loin, dit Augias, j'ai fait porter
l'ordre à la manade de se rapprocher le plus possible d'ici. Nous la
trouverons près d'une de nos vignes, au quartier du Campas.
--Bon! dit Martégas, mais ne sommes-nous que deux?
--Deux seulement, dit Augias.
--Qui commencera? dit Martégas, narquois.
--Pastorel! répliqua vivement Augias.
--Suis-je donc un âne?... Si Pastorel commence, je n'ai donc plus de
chance.
--C'est son droit, dit Augias gravement. Si tu commences, en aura-t-il
davantage?
--Peut-être, dit Martégas.
Pastorel savait bien qu'il n'avait aucun droit de priorité; il lui
déplut de demander le succès à la ruse. Il regarda Zanette....
--Commence si tu veux, Martégas! dit-il dédaigneusement, ce n'est pas
toi qui l'auras!
--C'est ce que nous verrons!
--Nous le verrons!
Augias trouva Pastorel imprudent:
--Commencez ensemble, dit-il. Chacun sur sa bête. A qui l'aura le plus
tôt.
Pastorel fronça le sourcil.
--Non! dit-il, chacun des deux pourrait faire du tort à l'autre. Il faut
être libre de ses idées en pareille affaire, et de ses mouvements....
Travailler ensemble à prendre le cheval ce serait se gêner, se
contrarier, et l'on n'en finirait plus, ensuite, de se faire des
reproches.
--Tu commenceras donc, Jean! dit le vieux.
--J'ai dit ce que j'ai dit. Martégas commencera.
Pastorel, qui connaissait à peine Martégas, le jugeait trop pesant pour
pouvoir évoluer à cheval avec la rapidité, la souplesse, la brusquerie
nécessaires ce jour-là.
Martégas se jugeait de même. De plus, il ne trouvait pas en assez bon
état son propre cheval, depuis la chute de l'avant-veille.
--Eh bien, dit-il, écoutez. Je commencerai le premier, ce sera mon
avantage. En échange, j'aurai pour désavantage d'être à pied. Si je
parviens à toucher de ma main le cheval qu'il faut prendre, sans
parvenir à le lier aussitôt, ce sera le tour de Pastorel, et de même il
en sera pour lui.
Ainsi fut convenu, malgré Augias, sur les instances de Jean.
Jean avait l'air plein de confiance, et cela réjouissait Zanette, qui,
comptant bien aussi sur Notre-Dame-d'Amour, regardait le séden de Jean
se balancer à l'arçon.
Quelques minutes plus tard, Zanette et son père, Jean Pastorel et Marius
Martégas, tous les quatre, galopaient dans la vaste plaine à la
recherche de la manade....
Sournoisement, la petite fille comparait Pastorel à Martégas, et
souriait, contente.
Les saladelles violacées s'étendaient devant eux comme un réseau frêle à
travers lequel on voyait la terre grise, parfois l'argile et parfois le
sable çà et là blancs de sel.
De loin en loin, des touffes de tamaris qui semblaient des bouffées de
fumée d'un vert pâle, un peu rosée, tant sont fines feuilles et fleurs.
Puis, une roubine ou un fossé à traverser. On lâchait la bride aux
chevaux qui, à leur gré, sautent les fossés ou y descendent, la tête au
fond, la croupe en l'air, par des sentiers qu'ils connaissent pour les
avoir fréquentés au temps de leur enfance sauvage et libre. Aussi loin
que la vue s'étend, la plaine plate, l'île à peine élevée au-dessus du
niveau de la mer, de la mer qu'on devine là-bas, vers le sud, à la
couleur du ciel qui se colore imperceptiblement des transparentes buées
sans cesse exhalées des eaux. Au nord, le feston estompé des Alpilles.
A l'est et à l'ouest, au bord des deux Rhônes, la dentelure des aubes et
des ormeaux, noyée dans le brouillard qui s'élève du double fleuve.
--La manade! cria le père Augias.
Dans un marais en contre-bas, parmi les canéous et les siagnes, la
manade paissait. Les aigues, le cou allongé vers le sol, arrachaient à
lèvres tendues les tiges menues des roseaux, puis, relevant la tête, les
oreilles attentives et mobiles, regardaient l'espace, humaient l'air
salin, respiraient la vie, en fouettant de leurs queues traînantes leurs
croupes et leurs flancs grisâtres. Des poulains se mordillaient l'un
l'autre au cou, à la crinière. Des étalons, inquiets d'eux-mêmes,
tournaient autour des cavales avec de petits hennissements sourds, comme
s'ils voulaient plaire, et préluder par des grâces à la violence des
caresses. Les taureaux, pour la plupart, s'étaient couchés, leurs pieds
sous le poitrail, les genoux sous le mufle qui bavait en longs fils de
cristal étincelant. Trois gardians droits sur leur selle, la pique à
l'étrier, regardaient, immobiles, le troupeau qu'ils trouvaient beau, la
lumière dont ils étaient réjouis.
Tout à coup, au beau milieu du troupeau, une tête de cheval émergea.
--C'est lui! dit Augias.
--Pardi, répliqua Pastorel. Pas difficile à deviner. Je n'ai jamais vu
son pareil. Comment l'appelez-vous, ce cheval?
--Le Sultan, firent d'une seule voix Zanette et son père.
L'oeil de Martégas s'alluma de convoitise.
--Je le vendrai bien mille francs! songeait-il, en maquignon.
On ne s'occupait pas de lui.
Le Sultan, flairant les nouveaux venus, donna des signes d'inquiétude.
En quelques bonds il s'écarta du troupeau, puis s'arrêta bien campé sur
ses quatre jambes nerveuses, le col haut, la gorge renflée, toute
frémissante. Il était sorti du fond du marais et, ainsi debout sur un
monticule du bord, il se découpait en plein ciel, et l'on voyait son
poitrail bien large et la courbe fière de l'encolure et la finesse de sa
petite tête sèche et sa queue très relevée, qui frappait sa croupe avec
une allure féline....
--A moi! dit Martégas.
--C'est convenu, dit Pastorel. Que veux-tu qu'on fasse?
--Faisons-le rentrer parmi le troupeau; c'est là que j'irai le prendre.
Les gardians obéirent. Le troupeau fut cerné. Le Sultan se réfugia au
beau milieu.
Martégas attacha son cheval à un tamaris, prit son séden, qu'il garda
dans sa main gauche tout prêt à être passé au cou de l'étalon, et marcha
vers le troupeau, lentement, l'oeil sur l'animal qu'il voulait
capturer.
Les six cavaliers, Zanette comprise, devaient se porter ici ou là, selon
les mouvements de la manade qu'il fallait empêcher, s'il était possible,
de se dérober. Si elle s'échappait, on la rejoindrait.
--Souviens-toi des conditions! cria Pastorel. Si tu le touches sans le
lier, s'il t'échappe, c'est mon tour!... Je cours dessus tout de suite!
Attentif à sa manoeuvre, Martégas ne répondit pas.
En ce moment, la passion du chasseur l'occupait seule; il oubliait tout
le reste.
Très lentement il entra dans la manade où se firent des mouvements
inquiets et confus. Il était là dedans, pressé parfois par les flancs et
les encolures, effleurant des crinières de sa main droite, s'abritant
derrière une croupe pour avancer d'un pas vers Sultan sans être vu, sans
l'effaroucher. Et si lentement, si posément il marchait, que bientôt le
calme se fit dans le troupeau, dont plusieurs bêtes étaient à demi
familières. Celles-ci, Martégas les reconnaissait à leur allure; il les
approchait, les flattait, les mettait en confiance. Et comme c'étaient
elles qui, le plus souvent, menaient les autres, la manade entière
restait là, en attente.
A ce moment Martégas était arrivé à quelques pas de Sultan. Sultan
regardait, la tête haute, immobile, les gardians qui cernaient la
manade. La manade tout à coup se resserra un peu autour de l'étalon. Il
ne bougea pas. Martégas, pour le tromper, s'éloigna de lui, puis tourna
de manière à aller sur lui de face.... Sultan le laissa approcher, puis
marcha vers l'ennemi. Martégas prépara son lasso.... On vit le séden
onduler en l'air... mais le diabolique cheval avait fait une brusque
volte-face et, d'un coup de pied médité, il frappait l'homme à la
cuisse; aussitôt il détala, au trot.
La manade le suivit; les chevaux sautaient par-dessus Martégas blessé,
hors de combat, gisant en silence dans la fange du marais. Il n'avait
rien de cassé.... On ne songea plus à lui.
La manade s'arrêta devant les six cavaliers accourus, mais l'étalon
passa à travers la ligne de l'ennemi. Il choisit pour s'échapper le côté
qui, à dessein, semblait le moins gardé; il vint passer près de
Pastorel.
Dès que Sultan eut pris son parti, Pastorel enleva sa bête au galop,
joignit en quelques bonds le cheval sauvage et lui jeta autour du cou
son séden, dont l'autre extrémité était solidement fixée autour du haut
troussequin qui forme le dossier des selles à la gardiane. Pendant que
le séden se déroulait, Pastorel manoeuvrait son cheval de façon que la
corde se tendît progressivement, sans secousse, sans rompre; elle se
raidit enfin; ils s'arrêtèrent.
...Oh! comme Zanette, là-bas, attentive, immobile, les yeux ardents et
fixes, remerciait Notre-Dame!
La bête était prise. Ce n'était rien. L'homme regardait le cheval
hagard. Tout à coup, Pastorel lança sur Le Sultan son cheval enlevé sur
place au galop. Le séden détendu toucha la terre, entre eux. Le Sultan
bondit pour fuir, mais le cavalier avait tourné bride, et quand la corde
se raidit de nouveau, elle attira brusquement le cheval sauvage au
moment où il n'avait plus de point d'appui.... Il s'abattit, étonné, et
demeura sur place, vaincu.
Pastorel se rapprocha de Sultan, prêt à recommencer cette manoeuvre s'il
se relevait; il ne se releva pas.
La violence de la secousse et de la chute, l'étonnement, la terreur
visionnaire, paralysèrent une seconde l'animal étouffé, car il avait été
pressé à la gorge rudement.
Alors, sautant à bas de son cheval, à l'arçon duquel il prit bride,
filet et caveçon, Pastorel, tenant le séden, s'assit par
surprise,--pesant de tout son poids,--sur l'encolure de la bête couchée.
Les quatre pattes étendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en
un clin d'oeil, passa le fer d'un filet dans la bouche béante du cheval,
et le coiffa de la têtière.... L'animal, toujours sur le flanc, se
débattit sous l'homme qui comprimait sa tête contre terre, il chercha à
se soulever, raclant la terre de ses sabots, piétinant le vide, ruant.
--«Notre-Dame-d'Amour!» cria tout haut Zanette tremblante et pleine
d'admiration, les yeux démesurément ouverts comme pour mieux voir. Elle
admirait, bouche bée, et son fichu aux mille plis se gonflait et
s'abaissait par coups précipités.
Tout sellé comme il était, le cheval de Pastorel courut se mêler à la
manade, broutant avec elle.
Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel était sur son dos!
Alors, une véritable fureur saisit l'étalon. Il se secoua, se cabra,
s'enleva en des ruades folles, se détacha de terre, les quatre pieds en
l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin,
en brusques saccades des reins et des flancs, retombait à terre pour
rebondir.
Jean, son petit feutre cloué sur la tête, laissait faire, rivé au dos de
la bête, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme vissé
par les genoux, les mains hautes et légères, un peu narquois jusqu'à
laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une
détente des reins de la bête lui faisait quitter le cheval.... On voyait
le cavalier lancé en l'air, jambes ouvertes, et il retombait à cheval
avec une telle précision qu'on eût dit un jeu appris et souvent répété
par avance. Sultan, mâté tout debout, fit mine de se renverser en
arrière. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage
appuyé contre le col de sa bête, il tendit le bras droit et tira de haut
en bas sur la bride. Dix fois au même mouvement de l'animal il fit la
même réponse. Une fois, il saisit à poignée le séden et le mit comme une
menace sous l'oeil du Sultan qui se reprit à trembler. Sultan voulut
tout à coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le
maintint. Alors la bête dansa sur place, relevant alternativement chacun
de ses quatre pieds avec une rapidité extrême, sans avancer ni reculer
d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements dès qu'il les vit près de
s'arrêter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait
de l'éperon légèrement; puis, quand il le jugea un peu dominé déjà, il
le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolèrent.
En un clin d'oeil, les six spectateurs, du haut de leurs bêtes, ne
virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible
cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournèrent et décrivirent
autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se
rétrécissant en spirale jusqu'à revenir juste au point de départ.
Le Sultan était couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se
fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il
suait. L'écume tombait à gros flocons de sa bouche. Son oeil dur lançait
une flamme oblique. Les quatre pieds étaient comme enracinés au sol. On
voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui,
ne semblait pas plus fatigué qu'au départ, ni plus étonné.... Il se mit
à rire.
--Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers.
--Bravo, Pastorel! dit le père Augias. Le cheval est tien, mais
crois-moi, je connais la bête, ça n'est pas fini entre elle et toi. Le
Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, étant le cavalier que
nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras à terre,
méfie-toi!
--Maître Augias, dit-il, je vais emmener le cheval, il est mien
maintenant, et j'en suis fier. C'est un fameux présent que vous m'avez
fait là!.. Je vous remercie. Je l'emmène donc tout de suite, pour le
dépayser dès le premier jour. Voulez-vous faire ramener le mien chez
moi? J'aurai demain matin besoin de ma selle pour Sultan.
--Ce soir, dit Augias, ton cheval sera chez toi. Regarde-le; il broute
tout sellé parmi les aigues et les taureaux....
--Tiens! fit un des gardians, où donc a passé celui de Martégas?
Tous s'aperçurent alors que Martégas, sans doute pour ne pas assister au
triomphe de son rival, avait disparu.
--Que Dieu le bénisse, dit Augias, ou que le diable l'emporte! Il a
bien fait. Je l'avais assez vu. Adieu, Pastorel.
--Adieu, monsieur Pastorel, fit Zanette... je suis bien contente que ce
soit vous!... Oh! de sûr, bien contente!
Ils se parlaient de loin; Pastorel flattait légèrement de la main Sultan
dont toute l'attitude, dont le regard surtout, disaient la méfiance et
la rancune.
--Adieu tous, merci; je reviendrai bientôt vous voir, maître Augias....
Bientôt... insista Pastorel en regardant Zanette dont le coeur
sautait.... Il faut, aujourd'hui, que je le fatigue.... En avant,
Sultan!
--Dzira! susurra Zanette, en voyant Sultan s'élancer, après quelques
bonds désordonnés, dans une course furieuse.
Griset se porta en avant comme pour suivre Pastorel. C'est qu'il
imitait, ce Griset, le coeur même de Zanette qui, d'un élan fou, suivait
Sultan et son nouveau maître....
Elle retint son cheval et aussi son coeur, mais non ses regards qui ne
se détachèrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y
fondit comme un flocon nuageux emporté par le mistral.