LE SÉDEN.

Jean Pastorel soupa avec eux, et plus d'une fois Zanette,--toute

confuse, à cause du souvenir de la journée,--surprit le regard du

gardian posé sur elle avec une attention profonde. Quand il s'apercevait

que son regard était surpris par elle, vite, il le détournait. Mais

plusieurs fois il continua de regarder «fixe et profond».... Il était,

comme on dit là-bas, «dans ses pensées».

Il voyait, d'un côté, Rosseline et l'amour tourmenté qu'elle

représentait; de l'autre, la vie d'amour tranquille qu'on pourrait mener

avec cette petite si attentive auprès de son père, si ferme et si douce

en même temps lorsqu'elle commandait valets et servantes, si adroite

aussi, et encore si prompte à faire elle-même les choses qu'il fallait.

Il la félicita.

--Vous êtes dégourdie, demoiselle! dit-il.

--C'est toute sa mère, fit le père Augias.

Et Augias parla de sa femme. Il conclut:

--J'ai perdu l'âme de la maison. Mais Zanette se forme. Elle la

remplacera. Cependant elle est encore, pour certaines choses, trop

jeunette. Ainsi, je n'ai pas cru qu'elle pût élever sa petite soeur. Et

je l'ai envoyée, ma pauvre cadette, habiter chez ma soeur à moi, aux

Saintes; ça m'est un crève-coeur.

--A moi aussi, fit Zanette.

Et Pastorel pensa que, s'il se mariait avec cette enfant, sa mère à lui

pourrait s'installer ici.... On lui rendrait la petite, à ce brave

Augias.

Zanette, pendant ce temps, se demandait si, toute petite comme elle

était, elle pourrait longtemps lutter, dans le souvenir de Jean, avec la

beauté de cette Rosseline, car, de loin maintenant, cette fille lui

apparaissait belle, beaucoup trop belle.... Un peu de jalousie la

poignant, elle se surprit elle-même à faire la coquette, à répondre plus

aimablement qu'elle n'eût fait sans cela. Et surtout elle sentait que

dans son propre regard, elle mettait une force, une expression vive,

particulière à ce jour, destinées à entrer par les yeux de Jean, au plus

profond de lui, pour lui prendre le coeur. Cela se faisait non pas à son

insu, mais malgré elle, c'était plus fort qu'elle; c'était, aussi, plus

fort que lui.

Cette soirée décida de leur destinée. Rosseline méprisée, fut, au moins

ce soir-là, vaincue par l'enfant qu'il avait vue chaste et nue, qu'il

voyait pudique et coquette, qui parlait bien et qui, après avoir

regardé clairement, en face, baissait les yeux au bon moment. Ce

soir-là, ils s'aimèrent.

Le père Augias le vit bien et s'en réjouit.

Puis Zanette monta se coucher; les deux hommes restèrent seuls.

--Écoute, Pastorel, dit Augias. Il faut aller prendre du repos, je vais

te montrer ta chambre, mais, avant «d'aller à la paille», écoute un mot

sur ce Martégas. C'est un «marrias». Il ne faut pas qu'il ait le cheval.

--Il ne l'aura pas.

--Et pourquoi?

--Puisque je l'aurai avant lui.

--Bien! mais en même temps, je crois, il ne faudrait pas l'irriter et

s'en faire un ennemi comme moi j'ai fait.

--Peuh! dit Pastorel dédaigneux, soyez tranquille, je sais ce qu'il

vaut. Demain le jour me conseillera.... A demain, maître Augias.

--Sois tout le temps en méfiance, voilà ce que je voulais te dire. Le

monstre est capable de tout.

Ils allèrent dormir. Zanette, elle, ne dormit guère. Sa tête

travaillait, travaillait. Un petit sommeil la prenait parfois, puis elle

s'éveillait en sursaut bien contente d'être tirée d'un cauchemar. Tantôt

elle voyait Rosseline la menacer, tantôt Martégas la poursuivre,

d'autres fois un taureau géant courir contre elle, les cornes basses,

dans la mer où, pour le fuir, elle se noyait! mais un sauveur arrivait

toujours, du fond du ciel, avec des ailes et une lance.... C'était Saint

Michel lui-même, comme il était représenté sur une image coloriée et

encadrée, où on le voit terrassant le dragon, dans la chapelle de

Notre-Dame-d'Amour.... Et, dans son rêve, le chevalier Saint Michel

portait toujours un trident camarguais au poing, et, sur son visage la

ressemblance de Jean.

--Il vaincra le cheval méchant, ce chevalier-là, pour sûr!... Si je

n'avais pas été là, il aurait été maître du taureau.... Il n'y a rien à

craindre pour lui demain.... Il prendra le cheval du premier coup. Que

dira Martégas? il voudra se venger.... Il faut prendre garde!...

Notre-Dame-d'Amour nous protégera...»

Le lendemain matin, Zanette se leva avant tout le monde, et, en silence,

elle sortit, une lanterne à la main. Il faisait encore nuit, mais les

grands chiens de garde vinrent tous deux à elle et se mirent à lui faire

escorte, le nez dans les plis de ses jupes.... Elle alla droit à

l'écurie, et, calmant avec de bonnes paroles les chevaux qui tiraient

sur leurs chaînes: «--Ho! Griset! oh! tout doucement! Noiraude!... Beau!

beau! Cabri!» elle chercha, suspendus aux crocs de bois, les harnais du

cheval de Pastorel.

Aisément, elle les trouva.

Elle prit le séden (sédène), et l'emporta.

Le séden est une corde faite avec le poil de la queue des cavales.... Le

séden est essentiellement camarguais. Fait en Camargue, il n'en doit

pas sortir. Vendre un séden est une faute de patriote. Le séden sert de

lasso et de licol. De la solidité du séden pouvait dépendre le succès et

même la vie de Pastorel, quand il s'en servirait pour prendre Sultan. Ce

séden était noir et blanc.... Zanette, toujours suivie des deux grands

chiens, l'emportait.... Où donc?

Elle alla droit à la chapelle et l'ouvrit. Les chiens entrèrent.

Elle posa sa lanterne sur l'autel. La clarté de la lanterne frappa le

visage d'or de Notre-Dame qui se fit resplendissant. Ce visage de

lumière souriait. Zanette passa derrière l'autel, monta sur une chaise,

et du séden noir et blanc, elle fit à Notre-Dame une ceinture dont un

bout, traînant à terre, serpentait jusqu'à la porte et même jusqu'au

dehors.

Puis la petite revint s'agenouiller et pria, avec ses deux chiens

couchés près d'elle, leurs museaux appuyés sur les plis débordants de

sa robe....

--Bénissez-le, le séden de Jean! murmurait-elle. Bénissez-le, qu'il

n'aille pas rompre! Souvenez-vous, ô Notre-Dame, qu'il a été votre

ceinture et qu'il est maintenant sacré.

Puis, elle alla doucement remettre le séden où elle l'avait pris.

Comme elle sortait de l'écurie, les chiens donnèrent des marques

d'inquiétude....

--Martégas! songea-t-elle.

Et vivement elle rentra dans la ferme.

Notre-Dame-d'Amour · 第 43 / 69 题