Au père de Zanette, le gardian ne dit qu'une chose: il l'avait prise en
croupe et sauvée du taureau, et la fille se garda bien de raconter la
baignade. Pourquoi faire?... Après tout, elle avait eu tort. Elle le
reconnaissait en elle-même: il ne faut pas se fier à la solitude du
désert, quand on est une fille honnête. Vraiment, que lui serait-il
arrivé si au lieu d'un Pastorel, elle eût rencontré un Martégas!
--Ah! ce brave Pastorel! dit le père Augias.... Je te connais comme un
des plus rudes et des plus fiers gardians, camarade, et je venais
justement pour te chercher.... Je pensais hier à toi, et puisque tu
viens de rendre service à ma fille, c'est-à-dire à moi, bien plus
volontiers je vais te dire ce que je pensais.... Je suis même allé chez
ta mère pour te voir.... Les choses s'arrangent bien.... Nous avons, sur
notre domaine du château de la Sirène, dans une de nos manades, un
cheval magnifique; de plus beau on n'en peut pas voir.
--Je le sais, dit Pastorel.
--De plus beau, on n'en peut pas voir, reprit maître Augias, mais c'est
un terrible!
--Je sais tout cela. On le connaît, ce cheval, dans tout le pays.
--Il est entier comme pas un!... On peut à peine l'approcher; c'est un
diable; il mord les aigues, les blesse, et avec des ruades il blesse les
autres étalons; il a cassé les jambes à deux et tué un homme. Tous ceux
qui veulent le prendre, il les attaque. Ça fait que nos maîtres n'en
veulent plus: ils m'ont dit qu'à celui qui pourrait le dompter et
l'emmener sans vider les étriers, ils en faisaient volontiers cadeau....
Veux-tu le cheval, Jean? Je te le donne.
Le père Augias ne se doutait guère qu'il copiait le mot de Charlemagne
dans la légende: «Aymerillot, cette ville forte est à toi, je te la
donne.... Tu n'as qu'à la prendre!»
Ce que le père Augias offrait à Jean, ce n'était pas seulement le fameux
cheval, c'était le moyen de suivre Zanette.
--Je savais tout cela, maître Augias, dit-il. Et je serais allé moi-même
vous demander la permission de prendre la bête.... Quand partez-vous?
--Doucement! dit Augias. Connais-tu Martégas?
--Oui, je sais qui c'est.
--Eh bien, Martégas arrive à la ferme demain matin; il veut le cheval...
mais c'est à toi que je le donne. Il faudra, je pense, défendre ton
intérêt.
--Quand partez-vous? répéta Pastorel, pour toute réponse.
--A deux heures, après déjeuner.
--Vous avez votre char à bancs?
--Oui.
--Je vous suivrai à cheval.
--Tu es un homme. Le cheval est à toi. Nous dînons ici chez ma soeur. A
ton service! Tant qu'il te plaira, à l'avenir, tu pourras frapper à ma
porte. Tu m'as rendu service. Je ne l'oublierai pas.... Manges-tu avec
nous?
--Non, non, dit Pastorel, je ne puis partir sans avertir ma mère; je
mangerai chez elle. J'y vais, et, soyez tranquille, je vous rejoindrai
sur la route.
Rendez-vous fut pris pour l'après-midi, sur un point de la route où, en
effet, Jean rejoignit la carriole de maître Augias qui retournait à la
ferme de la Sirène. Jean galopait à gauche, tout près de la fille dont
les cheveux noirs, fauves au plein soleil, étaient encore un peu
humides sous le velours posé en couronne, dont les bouts flottaient au
vent de la course.
Parfois on mettait les chevaux au pas, et alors Augias et Pastorel
parlaient du cheval.
Un arrière-grand-père de ce cheval était venu tout droit de là-bas, des
déserts que maître Augias ne savait pas nommer, d'un pays mystérieux et
barbare, du pays des contes de fées. Il avait été donné par un roi à un
autre roi qui en avait fait cadeau au comte des Eyssars. Le comte, qui
habitait Marseille, n'en put rien faire à la ville. Il le fit venir en
Camargue, chez ses amis les maîtres du château de la Sirène, qui le
firent lâcher dans les pâturages libres, parmi les aigues et les
taureaux. Cet ancêtre était d'un gris doux, d'un gris velouté, pâle,
comme le fond du Vaccarès quand il est à sec, comme les sansouïres, ces
terrains de Camargue, gris, jaspés d'efflorescences salines. Sa crinière
et sa queue étaient très longues, et noires comme du charbon. Sous le
poil, toute sa peau était noire aussi, noire comme la nuit. C'était une
bête d'enfer. Il avait eu des petits qui ne lui ressemblèrent pas. Et
maintenant, voilà que celui-ci, fils de ses fils, se trouvait,
disait-on, ressembler à son bisaïeul, trait pour trait, au physique et
au moral, méchanceté comprise.
Était-ce bien de la méchanceté? N'était-ce pas plutôt la colère de
l'étranger retenu malgré lui dans un pays longtemps ennemi? Une rancune
de Sarrasin, fils de ceux que si longtemps, disait Augias, Aigues-Mortes
et la Camargue avaient combattus, comme en fait foi l'église crénelée
des Saintes!
L'histoire était vraie. L'ancêtre du cheval que maître Augias offrait à
Pastorel était un des Syriens rapportés d'Orient par Lamartine, qui,
dans l'histoire contée par Augias, devenait un roi. A ce roi des poètes,
le cheval syrien avait été offert par un autre roi, un prince arabe, un
émir des grands déserts libres. Ce cheval s'étant blessé un pied,
pendant la traversée, de riches Marseillais, amis du grand poète,
avaient offert de le garder jusqu'à ce qu'il fût guéri. Et plus tard,
quand on voulut le lui rendre, le prince des poètes, royalement
généreux, avait répondu: «Puisqu'il est guéri et si beau, gardez-le.»
Redevenu sauvage dans le delta du Rhône, qui sans doute lui rappelait
son pays natal pour le lui faire obscurément regretter, le cheval syrien
était mort révolté. Il revivait après un demi-siècle, et refusait par
tous les moyens, en victorieux, l'humiliation de la selle. C'était le
Sultan.