Un des taureaux qu'il était venu juger en vue des courses d'Arles,
excité par lui, s'était dérobé tout à coup après l'avoir attaqué
plusieurs fois et finalement avait fui le troupeau. Pastorel s'était
tout seul mis à sa poursuite, il l'avait atteint, piqué de son trident
au moment où le fauve le chargeait une fois encore, et l'animal
farouche, fuyant de nouveau, avait entraîné le cavalier vers la mer,
dans laquelle il cherchait maintenant asile.
Le dompteur regardait les vagues et la fille et le taureau.
Le taureau, de l'eau jusqu'au cou, apparaissant et disparaissant tour à
tour sous la vague écumante, semblait un rocher noir. L'arête sinueuse
de son échine luisait dans l'éclat palpitant de la mer, sous le
rayonnant soleil de midi. Il soulevait son mufle hors de la vague et
faisait face à l'ennemi non sans regarder parfois d'un oeil oblique la
petite nageuse qui s'éloignait.
Pastorel n'avait pas encore reconnu l'enfant.
Zanette, stupéfaite, consternée, avait reconnu Pastorel.
Elle n'aurait pu dire lequel l'effrayait davantage, de l'homme ou de la
bête.
La honte, en elle, dépassait l'effroi. Le taureau lui faisait peur,
certes, pas trop cependant, car elle avait l'habitude de voir les
taureaux libres en Camargue, mais le «chevalier» qu'allait-il faire?
qu'allait-il dire, qu'allait-il surtout penser d'elle? Pourvu qu'il fût
bien l'homme brave et bon qu'on lui avait dit.... Par bien des
histoires qui couraient le pays, elle savait, la fille sauvage, élevée
parmi les animaux et les bouviers, que les meilleurs parfois, sous un
coup d'amour comme sous un coup de soleil, s'emmalicent et s'emportent à
de subites et dangereuses folies.
Après tout, elle ne le connaissait pas!... O bonne Notre-Dame, voici
bien le cas de vous invoquer!... Elle n'y manquait pas, Zanette, et
s'éloignait du rivage, afin d'être cachée entièrement par l'eau,
lorsqu'elle prendrait pied, mais ses petites épaules très blanches
apparaissaient hors des vagues. Le gardian comprenait. Il était interdit
et amusé, un peu inquiet pourtant....
--Prends garde, petite! cria-t-il, la bête est mauvaise.... Je vais
tâcher de la reprendre à la mer et de la reconduire. Reste où tu es!
Et il poussa son cheval, dans l'intention d'aller tout droit se placer
entre le taureau et la fille.
La petite tête de Zanette (son lourd chignon tout mouillé, ruisselait
d'eau étincelant au soleil) regardait le chevalier. Sur la ligne
onduleuse des petites dunes grises, sur le vide bleu du grand ciel, le
cheval lui apparut, cabré, pivotant sur ses pieds de derrière,
détournant sa tête de la mer, rebelle au mors et à l'éperon. La lance du
gardian, appuyée à l'étrier, luisait à son côté et rayait le ciel
éclatant d'une barre rigide, au bout de laquelle étincelait le fer en
trident. Le taureau vit sans doute cette lance bien connue, et le
trident enflammé au soleil lui parut sans doute plus menaçant que
jamais, car il fit un mouvement, hésita une seconde, puis se dirigea sur
Zanette. Alors, le gardian, enfin vainqueur de son cheval, qui écumait
comme la mer, le pressa si bien que, cabré pour la troisième fois,
l'animal se lança en avant. Ses deux pieds retombèrent dans la vague
qui arrivait contre lui. La mer jaillit sous son ventre. Ce fut un
étincellement d'eau éclaboussée, épanouie en gerbe, au milieu duquel
cheval et cavalier étaient superbes. Une fois qu'il fut dans l'eau, le
cheval cessa de résister et se mit à marcher résolument, mais le taureau
continuant à se rapprocher de la fille, le cavalier dut obliquer vers
elle; et quand il parvint à se placer entre la fille et la bête, l'homme
n'était loin ni de l'une ni de l'autre.
Alors seulement Pastorel reconnut Zanette.... Son visage eut une
expression rapide d'étonnement mêlé de plaisir... puis, aussitôt après,
de vive inquiétude.... Et il ne dit rien. Elle lui en sut gré.
Il regarda le taureau. Elle fut rassurée, mais elle était lasse. Le
coeur commençait à lui battre fort. Elle fut forcée de s'arrêter. Et le
gardian, bien malgré lui, soumis à la loi invincible, plus volontiers
regardait maintenant du côté de la fille que du côté de la bête, du
côté de l'amour que du côté du péril. Les vagues étaient larges,
espacées, et n'écumaient qu'en arrivant au rivage. Ici, elles étaient
lisses, lourdes, molles, et après chaque gonflement, la mer s'abaissait,
découvrant la petite poitrine de Zanette qui, alors, se cachait de ses
bras posés l'un sur l'autre en croix. Elle ne savait que dire, elle ne
savait que faire. Aller plus loin? La vague l'aurait recouverte; elle
était trop fatiguée. Elle avait bu un peu d'eau amère. Elle respirait
avec effort.
Pastorel réfléchissait, combinant une tactique.
Le taureau menaçant fit un mouvement vers le cheval. Les deux bêtes,
habituées à se combattre à terre, se sentaient gênées, dans cette eau
lourde, remuante, qui parfois battait leurs flancs. Le taureau fit un
pas en avant.... Le cheval, sous son cavalier distrait, se retourna le
plus vite qu'il put pour fuir l'ennemi, marchant vers la fille dont il
était maintenant tout proche. Elle allait se remettre à la nage,
quand,--après avoir tourné vers le rivage la tête du cheval, de manière
à pouvoir faire bien vite face au taureau,--Pastorel lui cria:
--Écoutez-moi! Écoutez-moi bien, car ce n'est pas un moment pour
rire.... Il ne voudra pas sortir, le taureau. Ce n'est pas la première
fois que pareille chose m'arrive. Voyez-vous, dans la mer, nos chevaux
sont gênés, ils ne se sentent plus libres d'eux-mêmes. Ils se méfient de
l'eau plus que du taureau. Si je manque mon coup et que le taureau aille
sur vous, je ne pourrai peut-être pas lui «couper les devants»....
Alors, que ferez-vous? Voici donc le mieux, je pense. Courez vite,
habillez-vous vivement. Nous laisserons le taureau où il est. Je vous
prendrai en croupe et vous ramènerai aux Saintes. Cela vous plaît-il? Je
ne vois pas comment faire autrement.