ROSSELINE.

Elle n'avait pas tort de s'interroger, Zanette, sur les raisons qui

avaient poussé Jean Pastorel à lui faire «tant d'honneur» le jour des

fêtes aux plaines de Meyran....

Jean, si bon à l'ordinaire pour sa vieille mère, lui faisait, depuis

plus d'un an, un gros chagrin, bien gros. Il était tombé amoureux

(tombé, c'est le cas de le dire) d'une de ces coquettes qui font perdre

aux hommes tout sang-froid et tout repos. Il l'avait rencontrée, comme

cela arrive la plupart du temps en ce pays de fêtes, un jour de grande

réjouissance publique. C'était à Aigues-Mortes. Cette fille, Rosseline

Queïrel, était vraiment d'une beauté éblouissante. Sous le velours

sombre posé en couronne, surmonté du fond blanc de la coiffe, son visage

régulier, que mordaient aux tempes les bandeaux ondés, très

noirs,--éclatait de blancheur pure, un peu mordorée, comme un vieux

marbre du Musée des Antiques. Par sa pureté, son profil rappelait

exactement ceux des plus belles médailles grecques. Le nez suivait tout

droit la ligne du front; la saillie des lèvres bien rouges semblait

l'appel d'un éternel baiser; le menton large et bien arrondi disait

l'énergie dans la beauté; et toute cette tête petite, aux yeux d'ombre

étincelante, était portée par un cou svelte, un peu long, émergeant hors

des plis des fichus de l'Arlèse avec une grâce ferme qu'on devinait

souple.

De taille moyenne, Rosseline, très bien proportionnée, avec sa poitrine

rebondie que trahissait l'ouverture des fichus, avait une certaine

fierté d'allures. Elle paraissait froide et dédaigneuse.

C'était tout le contraire; elle était faible, accueillante, prompte aux

ardeurs et aux changements, intéressée seulement quand elle était de

sang-froid, d'âme commune d'ailleurs. Capable de méchanceté si la

méchanceté lui était conseillée avec autorité, elle n'était point

méchante encore de parti pris, mais seulement destinée à le devenir.

Elle le sentait elle-même et n'y répugnait pas, disant au contraire

qu'en ce bas monde les bons sont les dupes,--des imbéciles. Elle ne

mettait encore aucune préméditation à faire souffrir les hommes.

L'heure, le temps qu'il faisait, l'impression qui lui venait du ton

d'une voix, la poussaient de-ci, de-là, en des directions différentes,

parfois contraires. La minute présente lui importait seule. Elle était

vaniteuse; il lui fallait de beaux velours pour ses coiffes. Elle était

gourmande, refusait parfois l'humble déjeuner de sa mère,--modeste

couturière,--pour manger, chez le pâtissier voisin, des éclairs au

chocolat et des tartes aux fraises.

Jean lui avait d'abord fait sa cour «pour le bon motif». Bien pris,

superbe à cheval, de bonne réputation, il avait été, semblait-il, agréé

avec plaisir.

C'est que, tout simplement, sans se soucier de l'avenir, Rosseline avait

trouvé agréable cet hommage d'un gardian, d'un coureur de taures bien

connu dans tout le pays. Si elle devait l'épouser, elle n'y avait pas

songé beaucoup, elle n'en savait rien. Il n'était pas assez riche pour

qu'elle s'y sentît vraiment contrainte par l'intérêt. C'était un galant

de plus, et de bonne prise, voilà tout. Elle riait d'aise quand, de sa

fenêtre, elle le voyait, une fois ou deux par semaine, arrêter son

cheval devant la porte, l'attacher à l'anneau, entouré de quelques

gamins dont l'admiration était attirée par le harnachement du cheval

camarguais et la bonne grâce du «chevalier».

Elle n'avait point de préjugé, mais elle avait de la discrétion, du

moins, en ce qui la concernait, aucune hypocrisie et l'émotion facile,

si facile que cette admirable fille de vingt ans était depuis des années

une femme. Elle avait mis à mal plus d'un joli adolescent; elle leur

demandait à tous sans distinction de la reconnaissance; elle ne se

reprochait point ses faiblesses, mais ne s'en vantait pas non plus; elle

rougissait à ravir en baissant, d'un mouvement instinctif, sans y

songer, des paupières de vierge tremblante, chaque fois qu'un homme pas

trop mal fait et jeune lui disait: _Je t'aime_. Et finalement, elle

était devenue la maîtresse de Jean dès leur quatrième entrevue. Ce

jour-là, il l'avait innocemment conduite à la promenade, le long du

Rhône; c'était un matin de printemps. Elle avait d'elle-même, tout à

coup défaillante, appuyé sa tête sur la poitrine du jeune gardian, et

le diable,--qui est toujours là dès qu'on est deux, homme et

femme,--avait conseillé le reste et en avait bien ri, aux dépens du bon

Pastorel.

Alors avait commencé pour le gardian une vie de tourmente, de jalousie,

de désespoir. Séparé de sa maîtresse par plus de sept lieues, retenu à

Silve-Réal par sa besogne coutumière et par le désir de complaire le

plus possible à sa vieille mère, il ne dormait plus, il ne vivait plus.

Le breuvage qu'il avait goûté ne lui avait laissé que de la soif mêlée

d'un goût précis, âpre, importun à la fois et désirable.

Ses camarades savaient où il allait, et ne se gênaient pas pour le

plaisanter à l'occasion. On lui donnait à entendre que la belle «en

avait d'autres»; il le croyait et n'en voulait rien croire; il en était

sûr et ne voulait pas l'admettre; il eût voulu que cela fût prouvé et ne

cherchait pas à le savoir.

--Ceux qui disent ça, l'ont-ils vu? répétait-il pour se consoler.

On lui citait des noms de galants: il interrogeait naïvement Rosseline

qui riait, en réponse, d'un air si tranquille, si ingénu!

--Pourrais-tu croire ça, mon pauvre Jean! Tiens, tu me fais peine!

Alors il lui demandait pardon.

Puis il la surveilla, et ne parvint qu'à se rendre ennuyeux; il ne

venait plus aux jours dits; il arrivait inopinément, dans la nuit

quelquefois, pour voir si les fentes des volets de Rosseline étaient

éclairées,--et, si elles étaient sombres, il n'en concluait pas moins

que sa maîtresse n'était pas seule. Il faisait contre la fenêtre le

signal convenu. La mère du Rosseline avait sa chambre sur le derrière de

la maison, et ne pouvait entendre. Si Rosseline n'ouvrait pas, il

attendait quelquefois le jour, pour voir si un homme sortirait. Si elle

ouvrait, alors entre elle qui était à sa fenêtre du premier étage et

lui qui était sur le pavé de la rue, des dialogues à voix basse, très

basse, un peu sifflante, commençaient; et sur lui bien souvent

pleuvaient l'injure et la menace, en échange des reproches.

--Tu me perdras, fou que tu es! on te devinera.... Où as-tu laissé ton

cheval?

--Je l'ai caché un peu loin, au bord du Rhône, dans un coin que je sais,

dans les saules....

--Va-t'en!

--Ai-je fait à cheval cette course si longue, sept lieues, tu

entends!... pour être ainsi reçu?

--Il ne fallait pas venir! te l'ai-je permis?

--N'es-tu pas mienne et comme ma femme?

--Oh! ça pas encore! tu es trop tyran! tu es jaloux.

--Oui, de tout et de tous!

--Pourquoi?... c'est bête.

--Est-ce que je sais?... on bavarde sur toi... tu me fais peur!... je

t'aime.

--Si je te fais peur, quitte-moi!

--Est-ce que je peux!

--Ils disent tous ça.

--Tu vois qu'il y en a d'autres!

--Pas comme tu veux dire....

--Rosseline!

--Jean?

--Ouvre-moi, descends.

--Ma mère entendrait.

--Avant-hier, tu es descendue. Pourquoi entendrait-elle, ta mère,

aujourd'hui plutôt que les autres fois?

--A recommencer trop souvent les choses qui sont dangereuses, on y

laisse à la fin sa réputation; il ne faut qu'une fois.

--Je vais faire un esclandre.... Tu as quelqu'un chez toi!

--Tu es fou. Tiens, va-t'en, je ne veux plus te voir.... J'en ai assez,

à la fin.

--Si tu m'aimais, tu ne me renverrais pas ainsi... tu ne pourrais pas!

--Contente-toi de ce que je te donne.... Beaucoup voudraient ta place.

Adieu! j'ai sommeil et tu m'ennuies.

Elle avait sommeil en effet, et il ne lui venait pas à l'esprit, en

pareil cas, qu'on pût, par amour pour un homme, se priver d'aller

dormir. Dormir lui semblait une chose plus importante qu'aimer, à

l'heure où ses yeux se sentaient alourdis.

Elle fermait sa fenêtre dont le craquement léger retentissait au coeur

de Jean, comme un bruit terrible.

Il restait là, un moment, dans le froid de la nuit--car il était venu

ainsi, des fois, en plein hiver; il restait là, un instant indécis, le

sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges

intérieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses

pensées comme dans une mer ou dans un torrent, réprimant vingt fois, à

grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour

la briser.... Et puis, s'il faisait cela, après?... Elle était seule,

pour sûr.... La mère, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il épouserait

Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'était plus sûr, à

cette heure, d'en vouloir. Pour maîtresse, soit, oui, toujours,--mais

comme femme? Auprès de sa mère à lui, si rigide, si sévère, introduire

cette terrible fille dont il ne savait rien, après tout, dont il

redoutait la malice inconnue!

--Ah! pauvre de moi!

Alors, il allait reprendre son cheval et, là, dans les saules du bord du

Rhône parmi lesquels il l'avait caché, l'envie lui venait de se jeter au

fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne

la sentait pas à lui, cette fille. Cet homme habitué à se faire obéir

des bêtes indomptées, s'étonnait, s'irritait de n'être pas ici le

maître absolu.... Et tous les mauvais commérages lui revenaient; des

mots atroces le mordaient au coeur; il se rappelait des gestes d'elle,

des regards équivoques adressés à des jeunes gens.... Il ne savait

plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de

son sang tourmenté, impétueux, sonnait plus fort à ses oreilles que le

bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il était là, tout près, le

fleuve; la lune se reflétait, par éclairs bondissants, dans l'eau

obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout à coup le brave enfant

songeait: «ma mère!» et, remontant à cheval, il partait bien vite, pour

fuir la tentation....

Oh! ces courses folles, vertigineuses, irréelles, en pleine nuit froide,

à travers la lande! Cette furie du retour, où il ressentait et

employait, à courir, un désir débridé de dépenser sa force, de tromper

sa jeunesse, de tomber peut-être à la fin, au revers du fossé!... Tout

ce qu'il avait dû tout à l'heure contenir de passion désordonnée,

d'amour, de colère, de jalousie en délire, il le mettait dans sa rage à

piquer sa bête, à lui scier la bouche quand elle refusait le

ralentissement, à la frapper de l'éperon quand elle ralentissait sa

course.... La bouche et les flancs ensanglantés, jetant des écumes,

soufflant du feu, son cheval allait, les yeux démesurément ouverts dans

la nuit, tendu tout entier, comme le désir même de son cavalier, vers

l'espace vide!

--Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine,

je le sens.

Ce n'était pas encore une coquine. C'était une créature inconsistante,

sans réflexion, sans prévision, sans connaissance d'elle-même, sans

conscience formée, sans direction propre. Le mal était que Jean demeurât

si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en

temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et à toute minute.

Le bien et le mal étaient indifférents à Rosseline. Il fallait être,

pour elle, la force qui épargne aux faibles le souci d'eux-mêmes, qui

les porte, les dirige, les mène à sa guise et dont bientôt ils ne

peuvent plus se passer. Il y a vraiment des créatures qu'il faut

violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui

parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de

s'écraser devant l'homme, leur dieu armé; ou encore natures de cavales

qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa

main légère, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les

châtiments toujours prêts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou

des apitoyés, ces bêtes-là deviennent irréparablement rétives, à tout

jamais vicieuses.

Le cavalier est souvent responsable de tous les défauts du cheval.

Notre-Dame-d'Amour · 第 23 / 69 题