LE CONSEIL DES BÊTES.

Après avoir trotté quelque temps, elle mit son cheval au pas, prise par

le charme de la saison autour d'elle et par le rêve, en elle, de sa

naissante jeunesse. L'année, plus âgée qu'elle, avait déjà une ardeur

grande, mais la journée était adolescente comme la fille. La première

heure matinale, l'enfance du jour, s'en allait, avec ses insouciantes

gaîtés d'oiseaux, ses souffles très frais, odorants, à peine imprégnés

du parfum des fleurs éveillées à peine. Un cadran solaire, au mur d'une

cabane en ruines, marquait sept heures. Zanette rêvait. Et de quoi,

sinon d'amour? Devant elle se levait de temps en temps une cochevis,

«l'alouette de pays», la tête fière sous sa huppe dressée, et qui siffle

un trille moqueur, car jamais ne l'approchent que les gens inoffensifs;

les chasseurs ne sauraient la joindre. Elles fuyaient, les cochevis,

devant Zanette et se posaient à portée du regard, toujours sur quelque

motte de terre, sur quelque pierre un peu haute d'où elles pouvaient

surveiller un horizon nécessaire, par-dessus les touffes des saladelles.

On les sentait inquiètes, songeant à leur nid où déjà sans doute

dormaient les oeufs, leur espérance d'avenir.... Dans les groupes

d'arbres qui bordent le Rhône, les rossignols, depuis l'avril,

chantaient à tue-tête leur bonheur de vivre, irréfléchi et pourtant

convaincu. Les agaces, plus prudentes encore que les cochevis, se

tenaient toujours à deux portées de fusil, et regardaient la petite

Zanette avec leur oeil vif, plein de moquerie noire. Elles faisaient

semblant aussi de regarder à terre, parce que leur nid fait de

brindilles sèches était bien haut, là-bas au sommet de quelque

peuplier.... Elles affectaient l'insouciance, mais leur pensée d'agace

était tourmentée.... «Que veut-elle, cette fillette? elle est petite,

l'enfant; elle ressemble encore, par la taille, à ces êtres malfaisants

qui grimpent aux peupliers, jusqu'aux cîmes, pour prendre nos nids....

Jacassons, mes soeurs, jacassons comme si nous n'avions rien à faire,

pas même chasser le grillon ou guetter, à leur sortie de terre, les

cigales encore dépourvues d'ailes et qui, après avoir quitté leur

fourreau terreux de larves, nous apparaîtront vertes comme un blé

d'hiver, toutes tendres et succulentes, inhabiles à se servir de leurs

ailes humides, toutes repliées!» À ces discours des agaces prudentes,

des cailles répondaient, saccadant leur appel, qui disait des choses

semblables. Des petits lapins tout jeunets, montrant leur derrière

blanc sous leur queue naïvement relevée, étonnés d'être pour la première

fois hors des terriers rembourrés avec le poil arraché de la poitrine

des mères, se passaient gauchement la patte sur leur longue oreille,

pour apprendre à faire leur toilette avec la rosée que secouent sur eux

les bonnes herbes. Des libellules, attachées par deux, voletaient,

s'embarrassant parfois dans les roseaux où se débattaient leurs ailes de

mica, avec un bruit métallique.... Leurs yeux immenses, bombés sur leur

tête en boule, réfléchissaient la jeune lumière, attentifs au vol des

hirondelles voraces et des moineaux plus voraces encore. L'amour partout

espérait, craignait, vivait, se défendait.... Et si elle ne voyait pas

toutes ces choses, Zanette pourtant les sentait palpiter autour d'elle,

et sa jeunesse rêvait un rêve confus, plein d'un désir de vol, de

causerie à deux, de frôlements tendres, d'infinie espérance, d'amour

enfin, d'amour toujours.

Elle n'avait plus sa mère, et contre les pièges d'amour, son brave père,

maître Augias, pechère! n'aurait pas su la mettre en garde. Il n'aurait

pas osé, le brave homme! Eût-il osé, non, il n'aurait pas su. Ayant

toujours eu trop de travail pour penser aux belles filles, il n'avait

aimé qu'une fois, et cette fois unique l'avait conduit au mariage, d'où

était née cette chère petite qui était la joie de ses yeux et de son

coeur, bien que jamais il ne lui eût montré combien elle lui était douce

au coeur et aux yeux. Sa pudeur native de paysan un peu épais avait tous

les dehors de l'indifférence pour son enfant. Il lui parlait tout sec et

ne l'embrassait jamais. Les paysans ne s'occupent guère de se dire,

sinon peut-être à l'heure première de l'amour adolescent, des

câlineries, ni même des bontés. Ils travaillent l'un pour l'autre, c'est

leur meilleure manière de se marquer de l'amour. Ainsi le soir, au

moment de gagner sa chambre, Zanette n'embrassait jamais son père. Sa

vïore à la main: «Bien le bonsoir, père!» disait-elle.--«Bonsoir,

bonsoir!» répétait-il sourdement, sans quitter la menue besogne

quelconque à laquelle il était tardivement occupé.

Qui donc pourra la défendre, Zanette, des pièges qu'elle ignore et que

lui prépare un Martégas? que comprendra-t-elle, quand ce loup dévorant

viendra vers la pauvre agnelle? oh! quelle abomination si elle allait

l'écouter! il sera le premier à lui parler d'amour; et le premier qui

parle aux fillettes si petites, a bien des chances de leur sembler

l'amour en personne! Elles ne savent pas, les pauvres, que bien des

loups se déguisent en bergers.

On exige beaucoup de force, vraiment, des filles sans soutien ni

conseil, à qui la nature,--par mille et mille voix insinuantes, qui

parlent en elles et hors d'elles,--conseille justement tout le

contraire de ce que veulent les gens, la religion et la vérité....

Les oiseaux volètent et caquètent; le vent du matin murmure; l'air frais

se fait tiède; l'heure marche; une langueur d'été commencera bientôt. Au

dedans de son coeur, elle sent, Zanette, un trouble doux, un mouvement

d'ailes qui veulent se déployer, un élan vers la vie ouverte, vers

l'horizon immense qui ne s'arrête pas à la mer! Le premier qui viendra

ne lui plaira-t-il pas trop vite? Hélas, mon Dieu! elle ne sait pas

elle-même combien elle a raison de prier la Vierge, chaque matin....

Notre-Dame-d'Amour, protégez-la!

Notre-Dame-d'Amour · 第 19 / 69 题