Biskra, 13 janvier 1860.
J’ai fait aujourd’hui une liste des peuplades _nègres_ qui sont
représentées dans la petite colonie de Biskra. Voici la liste de ces
tribus ; je crois que, plus tard, elle devra être complétée. J’ai mis un
astérisque devant les noms de peuplades dont nous ne connaissons la
langue d’aucune manière : 1. Bornou. — 2. Haoussa. — 3. Bagirmi. — 4.
Felata. — 5. Mboum[13]. — 6. Mandara. — 7. Koenna[14]. — 8. * Kanembou.
— 9. Teda. — 10. Timbouktou (Zonghay). — 11. Mbāna. — 12. Ouaday. — 13.
* Manga[15]. — 14. * Doura. — 15. Katsena. — 16. Bambara. — 17. Logonē.
— 18. Derge. — 19. Affadē. — 20. Ngāla. — 21. Kouri. — 22. Maggari[16].
— 23. Margi. — 24. Kerrekerre. — 25. Ngouzzoum[17]. — 26. Hadamoua[18].
Ces nègres ont formé un petit village de huttes en branches de palmiers,
situé à l’origine des plantations, près du nouveau Biskra, dont il forme
un petit faubourg. Les femmes portent des costumes de leur pays, tandis
que les hommes ont choisi, dans les costumes de tous les peuples avec
lesquels ils sont en relations, tous les oripeaux et les guenilles de
couleurs voyantes qu’ils ont pu se procurer.
Je me promène dans l’oued Biskra ; dans les terres d’alluvions qui
renferment son lit, on trouve les coquilles d’une espèce de gastéropode
assez curieuse par ses formes qui rappellent celles des coquilles
marines. La bouche est formée par une échancrure, la forme générale est
entre celle de la limnea et celle de l’oliva, le test est assez dur ;
les bords de l’ouverture sont tranchants ; la couleur de la coquille est
d’un noir olivâtre, mais passe par toutes les couleurs jusqu’au blanc,
selon qu’elle est plus ou moins ancienne dans la couche d’alluvions. Ce
mollusque vit actuellement dans certains ruisseaux de l’oued
Biskra[19] ; on le trouve en masses considérables. — L’eau dans laquelle
il vit ressemble, comme goût, à celle que l’on boit en ville, c’est-à-
dire qu’elle est légèrement saumâtre. — Un mollusque herbivore se trouve
ici en grand nombre sur les tiges de cannes, roseaux qui croissent dans
l’eau.
Je prends ici l’occasion de faire remarquer que les eaux des ruisseaux
en question renferment un second gastéropode, qui est turriculé et à
tours de spire ornés de côtes. Ce mollusque vit dans la vase, où l’on a
de la peine à le distinguer à cause de sa couleur cendrée. — Je crois
qu’il est identique à celui des eaux artésiennes de l’oued Righ[20]. Ce
dernier vit dans les _saquias_ des jardins de Tougourt, dans une espèce
de plante fluviatile (acotylédone, je crois) qui forme une mousse
verdâtre. J’en ai dans le flacon à alcool no 2.
Biskra, 14 janvier.
J’emploie ma matinée à prendre l’heure exacte à une minute près, pour M.
le colonel Séroka ; je fais, par la même occasion, le calcul du lever du
soleil pour cette année à Biskra ; je trouve qu’il faut retrancher 42
minutes du temps du lever à Paris. — L’horloge avançait de 38 minutes !
Les cadrans solaires ont, je crois, une erreur de quelques minutes, 7
minutes environ.
Dans l’après-midi, je vais avec ces Messieurs du télégraphe et M.
Colombo pour lever le plan du petit hameau de El’Aliya dont on voit les
hauts palmiers tout près de Biskra. — C’était pour montrer à ces
Messieurs comment il fallait opérer.
El’Aliya touche d’un côté à l’oued dont les berges à pic s’éboulent à
chaque crue ; nous aperçûmes là des restes de fondations romaines et de
vastes tubes de terre cuite superposés, le tout enchâssé dans les
berges, et mis à nu par les eaux. Nous hésitons encore à déterminer quel
était l’usage de ces constructions.
Près de là est un cimetière, que l’eau ronge aussi, laissant voir des
squelettes à moitié découverts. Je prendrai là quelques crânes pour ma
collection.
Dans le milieu de l’oued, près d’El’Aliya, est une construction carrée,
évidemment romaine, remarquable en ce qu’elle n’a ni portes ni autres
ouvertures. Actuellement elle est remplie de terre jusqu’au sommet. Les
murs sont bien conservés, si ce n’est pour une ou deux petites brèches
rondes qu’y fit Salah Raïs avec son artillerie. Il croyait, comme les
Arabes aujourd’hui, que cette construction renferme un trésor.
Un peu plus loin encore se trouve la coubba de Sidi-Zurzour qui fut
bâtie sur une construction analogue à celle dont je viens de parler.
Le cours de l’oued dans toute sa longueur, à part quelques bandes de
terre végétale alluviale dont j’ai parlé plus haut, est couvert de
galets et de pierres roulées, quelquefois énormes ; la plupart sont de
grès, d’autres de calcaire compact.
Biskra, 15 janvier.
Aujourd’hui j’ai fait avec M. Colombo une promenade à pied à la source
thermale de Hammâm Salahîn. La direction est vers le nord, appuyant un
peu à l’ouest, je crois, et à 6 kilomètres du fort Saint-Germain ;
cependant je ne serais pas étonné que la distance fût un peu plus
grande. Les bains sont entourés d’une construction, avec des chambres
pour la commodité des baigneurs. Les eaux sont salées et ont, de plus,
une forte odeur d’hydrogène sulfuré. La température de l’eau au bord du
bassin, là où elle s’en échappe, était de :
44°,8 thermomètre 186 de Baudin.
44°,7 — 207 —
Au milieu, à l’endroit où elle jaillit en bouillonnant, la température
prise par M. Colombo était de :
45°,1 thermomètre 207 de Baudin[21].
M. Colombo entra dans le bain, mais, pour moi, je me contentai d’y
mettre les pieds, qui me firent mal au bout de quelque temps.
La raison de cette excursion était mon désir de me procurer des poissons
vivant dans la _saguia_ qui sort de la source, et qui conserve encore
assez longtemps sa température élevée et plus encore les sels dont elle
est saturée. Ces poissons, dont je réussis à me procurer quelques
exemplaires, ressemblent beaucoup à ceux des eaux artésiennes de l’oued
Righ[22] ; ils vivent dans une eau qui peut avoir 30°. — Dans la même
saguia croît une plante acotylédone خز[23], à feuilles filiformes très
ténues, la même, je crois, qui est si commune dans les _saguiet_ de
Tougourt, et qui sert de nourriture aux coquillages turriculés et aux
glyphisodons ou perches à dents fendues. J’en ai pris un échantillon, et
un Arabe qui était là m’a dit que cette plante servait de remède pour
les maux d’yeux. Sont-ce les sels dont elle doit être imprégnée qui lui
donnent cette vertu ? Je suis très porté à le croire. Autour de la
source thermale, on voit de nombreux tufs calcaires, presque entièrement
composés de débris végétaux. D’autres pierres s’y trouvent aussi ; j’en
ai recueilli. On trouve près de là un petit lac de forme circulaire, que
j’ai visité à mon premier passage ici. L’eau en est remarquablement
froide[24], et la profondeur m’en a été donnée (16 mètres) par M.
Colombo qui l’a mesurée.
Voici la liste des plantes dont je me rappelle le nom et que nous avons
rencontrées en revenant de la source : _Bageul_, _remeth_,
_kelkha_,_methennân_, _rhardeg_, _sedra_, _gandoul_ (bou choucha)[25].
Biskra, 16-17 janvier.
Visite au colonel Séroka. — Il me prête des calques superbes de cartes
sur le Sahara ; j’en copie un aujourd’hui même.
Je remarque un fait important pour mes observations. Mon baromètre no
892 est dérangé. Mais il ne l’est que depuis mon départ pour
Constantine, car à cette époque je réglai mon anéroïde qui, maintenant,
suit à peu près la marche du Gay-Lussac de M. Colombo.
Biskra, 18-19 janvier.
M. Colombo dont j’ai déjà parlé est un ancien sous-officier. Il dirige
l’école arabe française de Biskra. C’est une école où les jeunes Arabes
peuvent apprendre le français et les éléments de nos sciences. Cette
école est assez bien suivie, et j’ai pu me rendre compte des progrès
intéressants qu’ont faits les élèves de M. Colombo. Leur maître est
assez versé dans la connaissance de l’arabe, et il se perfectionne
chaque jour dans la science par une étude diligente[26]. Son traitement
est de 1.800 fr. par an ; il a un aide, Arabe de Constantine, élève de
M. Cherbonneau, et qui, je crois, perçoit, un traitement de 100 fr. par
an.
Le colonel Séroka me dit que l’on avait commencé un forage à ’Ain
Baghdad, et qu’il fut interrompu lors de la guerre d’Italie.
1er février 1860.
Je quittai aujourd’hui Biskra ; MM. Manaud, Colombo et Falques vinrent
me dire adieu avant mon départ. J’avais dit adieu au colonel hier au
soir.
Je suivis sur ma jument la marche lente des chameaux jusqu’à ce qu’étant
enfin arrivés en vue des broussailles de tamarix que l’on a cru pouvoir
nommer « forêt » de Saada, je fis partir ma monture au trot et j’arrivai
au bordj de Taïr Rassou.
Le kaïd Si Khaled était absent, mais il revint bientôt ; il avait été en
cherche de sangliers et rentrait sans en avoir vu un seul. — Ce fut
peut-être là la raison de son accueil froid ; car il ne me fit servir
qu’une _berboucha_ qu’à la vérité il partagea avec moi. — Je n’avais du
reste que quelques moments à lui consacrer, et je repartis de suite pour
arriver à Chegga avant la nuit.
La route de Tougourt sur laquelle je marchais est assez bien tracée,
surtout depuis que des voitures y sont allées. Aussi n’avais-je guère
crainte de me perdre.
J’arrivai à Chegga après le coucher du soleil. J’y trouvai, outre M.
Lehaut, des officiers du bataillon avec qui j’avais fait connaissance à
Tougourt.
Les chameaux arrivèrent pendant la nuit.
Je dois noter que sur la route, un peu après la rivière, j’ai rencontré
cinq ou six petits monuments en forme de pyramides et une tombe, le tout
rassemblé sur un espace de quelques mètres carrés ; c’est un monument
élevé par les Oulad Moulet, pour éterniser le souvenir d’une défaite que
leur a infligée en cet endroit le chérif.