Si les machines de Bâbord-Harbour sont maintenant hors d'état de
fonctionner par suite de l'éclatement des chaudières, celles de
Tribord-Harbour sont intactes. Il est vrai, c'est comme si
Standard-Island n'avait plus aucun appareil de locomotion. Réduite
à ses hélices de tribord, elle continuera de tourner sur elle-
même, elle n'ira pas de l'avant.
Cet accident a donc aggravé la situation. En effet, alors que
Standard-Island possédait ses deux machines, susceptibles d'agir
simultanément, il eût suffi d'une entente entre le parti Tankerdon
et le parti Coverley pour mettre fin à cet état de choses. Les
moteurs auraient repris leur bonne habitude de se mouvoir dans le
même sens, et l'appareil, retardé de quelques jours seulement, eût
repris sa direction vers la baie Madeleine.
À présent, il n'en va plus ainsi. L'accord se fît-il, la
navigation est devenue impossible, et le commodore Simcoë ne
dispose plus de la force propulsive nécessaire pour quitter ces
lointains parages.
Et encore si Standard-Island était stationnaire pendant cette
dernière semaine, si les steamers attendus eussent pu la
rejoindre, peut-être eût-il été possible de regagner l'hémisphère
septentrional...
Non, et, ce jour-là, une observation astronomique a permis de
constater que Standard-Island s'est déplacée vers le sud durant
cette giration prolongée. Elle a dérivé du douzième parallèle sud
jusqu'au dix-septième.
En effet, entre le groupe des Nouvelles-Hébrides et le groupe des
Fidji, existent certains courants dus au resserrement des deux
archipels, et qui se propagent vers le sud-est. Tant que ses
machines ont fonctionné en parfait accord, Standard-Island a pu
sans peine refouler ces courants. Mais, à partir du moment où elle
a été prise de vertige, elle a été irrésistiblement entraînée vers
le tropique du Capricorne.
Ce fait reconnu, le commodore Simcoë ne cache point à tous ces
braves gens que nous avons compris sous le nom de neutres, la
gravité des circonstances. Et voici ce qu'il leur dit:
«Nous avons été entraînés de cinq degrés vers le sud. Or, ce qu'un
marin peut faire à bord d'un steamer désemparé de sa machine, je
ne puis le faire à bord de Standard-Island. Notre île n'a pas de
voilure, qui permettrait d'utiliser le vent, et nous sommes à la
merci des courants. Où nous pousseront-ils? je ne sais. Quant aux
steamers, partis de la baie Madeleine, ils nous chercheront en
vain sur les parages convenus, et c'est vers la portion la moins
fréquentée du Pacifique que nous dérivons avec une vitesse de huit
ou dix milles à l'heure!»
En ces quelques phrases, Ethel Simcoë vient d'établir la situation
qu'il est impuissant à modifier. L'île à hélice est comme une
immense épave, livrée aux caprices des courants. S'ils portent
vers le nord, elle remontera vers le nord. S'ils portent vers le
sud, elle descendra vers le sud, -- peut-être jusqu'aux extrêmes
limites de la mer Antarctique. Et alors...
Cet état de choses ne tarde pas à être connu de la population, à
Milliard-City comme dans les deux ports. Le sentiment d'un extrême
danger est nettement perçu. De là, -- ce qui est très humain, --
un certain apaisement des esprits sous la crainte de ce nouveau
péril. On ne songe plus à on venir aux mains dans une lutte
fratricide, et, si les haines persistent, du moins ne se
traduiront-elles pas par des violences. Peu à peu, chacun rentre
dans sa section, dans son quartier, dans sa maison. Jem Tankerdon
et Nat Coverley renoncent à se disputer le premier rang. Aussi,
sur la proposition même des deux gouverneurs, le conseil des
notables prend-il le seul parti raisonnable, qui soit dicté par
les circonstances; il remet tous ses pouvoirs entre les mains du
commodore Simcoë, l'unique chef auquel est désormais confié le
salut de Standard-Island.
Ethel Simcoë accepte cette tâche sans hésiter. Il compte sur le
dévouement de ses amis, de ses officiers, de son personnel. Mais
que pourra-t-il faire à bord de ce vaste appareil flottant, d'une
surface de vingt-sept kilomètres carrés, devenu indirigeable
depuis qu'il ne dispose plus de ses deux machines!
Et, en somme, n'est-on pas fondé à dire que c'est la condamnation
de cette Standard-Island, regardée jusqu'alors comme le chef-
d'oeuvre des constructions maritimes, puisque de tels accidents
doivent la rendre le jouet des vents et des flots?...
Il est vrai, cet accident n'est pas dû aux forces de la nature,
dont le Joyau du Pacifique, depuis sa fondation, avait toujours
victorieusement bravé les ouragans, les tempêtes, les cyclones.
C'est la faute de ces dissensions intestines, de ces rivalités de
milliardaires, de cet entêtement forcené des uns à descendre vers
le sud et des autres à monter vers le nord! C'est leur
incommensurable sottise qui a provoqué l'explosion des chaudières
de bâbord!...
Mais à quoi bon récriminer? Ce qu'il faut, c'est se rendre compte
avant tout des avaries du côté de Bâbord-Harbour. Le commodore
Simcoë réunit ses officiers et ses ingénieurs. Le roi de
Malécarlie se joint à eux. Ce n'est certes pas ce royal philosophe
qui s'étonne que des passions humaines aient amené une telle
catastrophe!
La commission désignée se transporte du côté où s'élevaient les
bâtiments de la fabrique d'énergie électrique et de la machinerie.
L'explosion des appareils évaporatoires, chauffés à outrance, a
tout détruit, en causant la mort de deux mécaniciens et de six
chauffeurs. Les ravages sont non moins complets à l'usine où se
fabriquait l'électricité pour les divers services de cette moitié
de Standard-Island. Heureusement, les dynamos de tribord
continuent à fonctionner, et, comme le fait observer Pinchinat:
«On en sera quitte pour n'y voir que d'un oeil!
-- Soit, répond Frascolin, mais nous avons aussi perdu une jambe,
et celle qui reste ne nous servira guère!» Borgne et boiteux,
c'était trop.
De l'enquête il résulte ainsi que les avaries n'étant pas
réparables, il sera impossible d'enrayer la marche vers le sud.
D'où nécessité d'attendre que Standard-Island sorte de ce courant
qui l'entraîne au delà du tropique.
Ces dégâts reconnus, il y a lieu de vérifier l'état dans lequel se
trouvent les compartiments de la coque. N'ont-ils pas souffert du
mouvement giratoire qui les a si violemment secoués pendant ces
huit jours?... Les tôles ont-elles largué, les rivets ont-ils
joué?... Si des voies d'eau se sont ouvertes, quel moyen aura-t-on
de les aveugler?...
Les ingénieurs procèdent à cette seconde enquête. Leurs rapports,
communiqués au commodore Simcoë, ne sont rien moins que
rassurants. En maint endroit, le tiraillement a fait craquer les
plaques et brisé les entretoises. Des milliers de boulons ont
sauté, des déchirements se sont produits. Certains compartiments
sont déjà envahis par la mer. Mais, comme la ligne de flottaison
n'a point baissé, la solidité du sol métallique n'est pas
sérieusement compromise, et les nouveaux propriétaires de
Standard-Island n'ont point à craindre pour leur propriété. C'est
à la batterie de la Poupe que les fissures sont plus nombreuses.
Quant à Bâbord-Harbour, un de ses piers s'est englouti après
l'explosion... Mais Tribord-Harbour est intact, et ses darses
offrent toute sécurité aux navires contre les houles du large.
Cependant des ordres sont donnés afin que ce qu'il y a de
réparable soit fait sans retard. Il importe que la population soit
tranquillisée au point de vue matériel. C'est assez, c'est trop
que, faute de ses moteurs de bâbord, Standard-Island ne puisse se
diriger vers la terre la plus proche. À cela, nul remède.
Reste la question si grave de la faim et de la soif... Les
réserves sont-elles suffisantes pour un mois... pour deux mois?...
Voici les relevés fournis par le commodore Simcoë:
En ce qui concerne l'eau, rien à redouter. Si l'une des usines
distillatoires a été détruite par l'explosion, l'autre, qui
continue à fonctionner, doit fournir à tous les besoins.
En ce qui concerne les vivres, l'état est moins rassurant. Tout
compte fait, leur durée n'excédera pas quinze jours, à moins qu'un
sévère rationnement ne soit imposé à ces dix mille habitants. Sauf
les fruits, les légumes, on le sait, tout leur vient du dehors...
Et le dehors... où est-il?... À quelle distance sont les terres
les plus rapprochées, et comment les atteindre?...
Donc, quelque déplorable effet qui doive s'ensuivre, le commodore
Simcoë est forcé de prendre un arrêté relatif au rationnement. Le
soir même, les fils téléphoniques et télautographiques sont
parcourus par la funeste nouvelle.
De là, effroi général à Milliard-City et dans les deux ports, et
pressentiment de catastrophes plus grandes encore. Le spectre de
la famine, pour employer une image usée mais saisissante, ne se
lèvera-t-il pas bientôt à l'horizon, puisqu'il n'existe aucun
moyen de renouveler les approvisionnements?... En effet, le
commodore Simcoë n'a pas un seul navire à expédier vers le
continent américain... La fatalité veut que le dernier ait pris la
mer, il y a trois semaines, emportant les dépouilles mortelles de
Cyrus Bikerstaff et des défenseurs tombés pendant la lutte contre
Erromango. On ne se doutait guère alors que des questions d'amour-
propre mettraient Standard-Island dans une position pire qu'au
moment où elle était envahie par les bandes néo-hébridiennes!
Vraiment! à quoi sert de posséder des milliards, d'être riches
comme des Rothschild, des Mackay, des Astor, des Vanderbilt, des
Gould, alors que nulle richesse n'est capable de conjurer la
famine!... Sans doute, ces nababs ont le plus clair de leur
fortune en sûreté dans les banques du nouveau et de l'ancien
continent! Mais qui sait si le jour n'est pas proche, où un
million ne pourra leur procurer ni une livre de viande ni une
livre de pain!...
Après tout, la faute en est à leurs dissensions absurdes, à leurs
rivalités stupides, à leur désir de saisir le pouvoir! Ce sont eux
les coupables, ce sont les Tankerdon, les Coverley, qui sont cause
de tout ce mal! Qu'ils prennent garde aux représailles, à la
colère de ces officiers, de ces fonctionnaires, de ces employés,
de ces marchands, de toute cette population qu'ils ont mise en un
tel péril! À quels excès ne se portera-t-elle pas, lorsqu'elle
sera livrée aux tortures delà faim?
Disons que ces reproches n'iront jamais ni à Walter Tankerdon ni à
miss Dy Coverley que ne peut atteindre ce blâme mérité par leurs
familles! Non! le jeune homme et la jeune fille ne sont pas
responsables! Ils étaient le lien qui devait assurer l'avenir des
deux sections, et ce ne sont pas eux qui l'ont rompu!
Pendant quarante-huit heures, vu l'état du ciel, aucune
observation n'a été faite, et la position de Standard-Island n'a
pu être établie avec quelque exactitude.
Le 31 mars, dés l'aube, le zénith s'est montré assez pur, et les
brumes du large n'ont pas tardé à se fondre. Il y a lieu d'espérer
que l'on pourra prendre hauteur dans de bonnes conditions.
L'observation est attendue, non sans une fiévreuse impatience.
Plusieurs centaines d'habitants se sont réunis à la batterie de
l'Éperon. Walter Tankerdon s'est joint à eux. Mais ni son père, ni
Nat Coverley, ni aucun de ces notables que l'on peut si justement
accuser d'avoir amené cet état de choses, n'ont quitté leurs
hôtels, où ils se sentent murés par l'indignation publique.
Un peu avant midi, les observateurs se préparent à saisir le
disque du soleil, à l'instant de sa culmination. Deux sextants,
l'un entre les mains du roi de Malécarlie, l'autre entre les mains
du commodore Simcoë, sont dirigés vers l'horizon.
Dès que la hauteur méridienne est prise, on procède aux calculs,
avec les corrections qu'ils comportent, et le résultat donne:
29° 17' latitude sud.
Vers deux heures, une seconde observation, faite dans les mêmes
conditions favorables, indique pour la longitude:
179° 32' longitude est.
Ainsi, depuis que Standard-Island a été en proie à cette folie
giratoire, les courants l'ont entraînée d'environ mille milles
dans le sud-est.
Lorsque le point est reporté sur la carte, voici ce qui est
reconnu:
Les îles les plus voisines, -- à cent milles au moins, --
constituent le groupe des Kermadeck, rochers stériles, à peu près
inhabités, sans ressources, et d'ailleurs comment les atteindre? À
trois cents milles au sud, se développe la Nouvelle-Zélande, et
comment la rallier, si les courants portent au large? Vers
l'ouest, à quinze cents milles, c'est l'Australie. Vers l'est, à
quelques milliers de milles, c'est l'Amérique méridionale à la
hauteur du Chili. Au delà de la Nouvelle-Zélande, c'est l'océan
Glacial avec le désert antarctique. Est-ce donc sur les terres du
pôle que Standard-Island ira se briser?... Est-ce là que des
navigateurs retrouveront un jour les restes de toute une
population morte de misère et de faim?...
Quant aux courants de ces mers, le commodore Simcoë va les étudier
avec le plus grand soin. Mais qu'arrivera-t-il, s'ils ne se
modifient pas, s'il ne se rencontre pas des courants opposés, s'il
se déchaîne une de ces formidables tempêtes si fréquentes dans les
régions circumpolaires?...
Ces nouvelles sont bien propres à provoquer l'épouvante. Les
esprits se montent de plus en plus contre les auteurs du mal, ces
malfaisants nababs de Milliard-City, qui sont responsables de la
situation. Il faut toute l'influence du roi de Malécarlie, toute
l'énergie du commodore Simcoë et du colonel Stewart, tout le
dévouement des officiers, toute leur autorité sur les marins et
les soldats de la milice pour empêcher un soulèvement.
La journée se passe sans changement. Chacun a dû se soumettre au
rationnement en ce qui concerne l'alimentation et se borner au
strict nécessaire, -- les plus fortunés comme ceux qui le sont
moins.
Entre temps, le service des vigies est établi avec une extrême
attention, et l'horizon sévèrement surveillé. Qu'un navire
apparaisse, on lui enverra un signal, et peut-être sera-t-il
possible de rétablir les communications interrompues. Par malheur,
l'île à hélice a dérivé en dehors des routes maritimes, et il est
peu de bâtiments qui traversent ces parages voisins de la mer
Antarctique. Et là-bas, dans le sud, devant les imaginations
affolées, se dresse ce spectre du pôle, éclairé par les lueurs
volcaniques de l'Erebus et du Terror!
Cependant une circonstance heureuse se produit dans la nuit du 3
au 4 avril. Le vent du nord, si violent depuis quelques jours,
tombe soudain. Un calme plat lui succède, et la brise passe
brusquement au sud-est dans un de ces caprices atmosphériques si
fréquents aux époques de l'équinoxe.
Le commodore Simcoë reprend quelque espoir. Il suffit que
Standard-Island soit rejetée d'une centaine de milles vers l'ouest
pour que le contre-courant la rapproche de l'Australie ou de la
Nouvelle-Zélande. En tout cas, sa marche vers la mer polaire
paraît être enrayée, et il est possible que l'on rencontre des
navires aux abords des grandes terres de l'Australasie.
Au soleil levant, la brise de sud-est est déjà très fraîche.
Standard-Island en ressent l'influence d'une manière assez
sensible. Ses hauts monuments, l'observatoire, l'hôtel de ville,
le temple, la cathédrale, donnent prise au vent dans une certaine
mesure. Ils font office de voiles à bord de cet énorme bâtiment de
quatre cent trente-deux millions de tonneaux!
Bien que le ciel soit sillonné de nues rapides, comme le disque
solaire paraît par intervalles, il sera sans doute permis
d'obtenir une bonne observation.
En effet, à deux reprises, on est parvenu à saisir le soleil entre
les nuages.
Les calculs établissent que, depuis la veille, Standard-Island a
remonté de deux degrés vers le nord-ouest.
Or il est difficile d'admettre que l'île à hélice n'ait obéi qu'au
vent. On en conclut donc qu'elle est entrée dans un de ces remous
qui séparent les grands courants du Pacifique. Qu'elle ait cette
bonne fortune de rencontrer celui qui porte vers le nord-ouest, et
ses chances de salut seront sérieuses. Mais, pour Dieu! que cela
ne tarde pas, car il a été encore nécessaire de restreindre le
rationnement. Les réserves diminuent dans une proportion qui doit
inquiéter en présence de dix mille habitants à nourrir!
Lorsque la dernière observation astronomique est communiquée aux
deux ports et à la ville, il se produit une sorte d'apaisement des
esprits. On sait avec quelle instantanéité une foule peut passer
d'un sentiment à un autre, du désespoir à l'espoir. C'est ce qui
est arrivé. Cette population, très différente des masses
misérables entassées dans les grandes cités des continents, devait
être et était moins sujette aux affolements, plus réfléchie, plus
patiente. Il est vrai, sous les menaces de la famine, ne peut-on
tout redouter?...
Pendant la matinée, le vent indique une tendance à fraîchir. Le
baromètre baisse lentement. La mer se soulève en longues et
puissantes houles, preuve qu'elle a dû subir de grands troubles
dans le sud-est. Standard-Island, impassible autrefois, ne
supporte plus comme d'habitude ces énormes dénivellations.
Quelques maisons ressentent de bas en haut des oscillations
menaçantes, et les objets s'y déplacent. Tels les effets d'un
tremblement de terre. Ce phénomène, nouveau pour les Milliardais,
est de nature à engendrer de très vives inquiétudes.
Le commodore Simcoë et son personnel sont en permanence à
l'observatoire, où sont concentrés tous les services. Ces
secousses qu'éprouve l'édifice, ne laissent pas de les préoccuper,
et ils sont forcés d'en reconnaître l'extrême gravité.
«Il est trop évident, dit le commodore, que Standard-Island a
souffert dans ses fonds... Ses compartiments sont disjoints... Sa
coque n'offre plus la rigidité qui la rendait si solide...
-- Et Dieu veuille, ajoute le roi de Malécarlie, qu'elle n'ait pas
à subir quelque violente tempête, car elle n'offrirait plus une
résistance suffisante!»
Oui! et maintenant la population n'a plus confiance dans ce sol
factice... Elle sent que le point d'appui risque de lui manquer...
Mieux valait cent fois, cette éventualité de se briser sur les
roches des terres antarctiques!... Craindre, à chaque instant, que
Standard-Island s'entr'ouvre, s'engloutisse au milieu de ces
abîmes du Pacifique, dont la sonde n'a encore pu atteindre les
profondeurs, c'est là ce que les coeurs les plus fermes ne
sauraient envisager sans défaillir.
Or, impossible de mettre en doute que de nouvelles avaries se sont
produites dans certains compartiments. Des cloisons ont cédé, des
écartements ont fait sauter le rivetage des tôles. Dans le parc,
le long de la Serpentine, à la surface des rues excentriques de la
ville, on remarque de capricieux gondolements qui proviennent de
la dislocation du sol. Déjà plusieurs édifices s'inclinent, et
s'ils s'abattent, ils crèveront l'infrastructure qui supporte leur
base! Quant aux voies d'eau, on ne peut songer à les aveugler. Que
la mer se soit introduite en diverses parties du sous-sol, c'est
de toute certitude, puisque la ligne de flottaison s'est modifiée.
Sur presque toute la périphérie, aux deux ports comme aux
batteries de l'Éperon et de la Poupe, cette ligne s'est enfoncée
d'un pied, et si son niveau baisse encore, les lames envahiront le
littoral. L'assiette de Standard-Island étant compromise, son
engloutissement ne serait plus qu'une question d'heures.
Cette situation, le commodore Simcoë aurait voulu la cacher, car
elle est de nature à déterminer une panique, et pis peut-être! À
quels excès les habitants ne se porteront-ils pas contre les
auteurs responsables de tant de maux! Ils ne peuvent chercher le
salut dans la fuite, comme font les passagers d'un navire, se
jeter dans les embarcations, construire un radeau sur lequel se
réfugie un équipage avec l'espoir d'être recueilli en mer... Non!
Ce radeau, c'est Standard-Island elle-même, prête à sombrer!...
D'heure en heure, pendant cette journée, le commodore Simcoë fait
noter les changements que subit la ligne de flottaison. Le niveau
de Standard-Island ne cesse de baisser. Donc l'infiltration se
continue à travers les compartiments, lente, mais incessante et
irrésistible.
En même temps, l'aspect du temps est devenu mauvais. Le ciel s'est
coloré de tons blafards, rougeâtres et cuivrés. Le baromètre
accentue son mouvement descensionnel. L'atmosphère présente toutes
les apparences d'une prochaine tempête. Derrière les vapeurs
accumulées, l'horizon est si rétréci, qu'il semble se circonscrire
au littoral de Standard-Island.
À la tombée du soir, d'effroyables poussées de vent se déchaînent.
Sous les violences de la houle qui les prend par en dessous, les
compartiments craquent, les entretoises se rompent, les tôles se
déchirent. Partout on entend des craquements métalliques. Les
avenues de la ville, les pelouses du parc menacent de
s'entr'ouvrir... Aussi, comme la nuit s'approche, Milliard-City
est-elle abandonnée pour la campagne, qui, moins surchargée de
lourdes bâtisses, offre plus de sécurité. La population entière se
répand entre les deux ports et les batteries de l'Éperon et de la
Poupe.
Vers neuf heures, un ébranlement secoue Standard-Island jusque
dans ses fondations. La fabrique de Tribord-Harbour, qui
fournissait la lumière électrique, vient de s'affaisser dans
l'abîme. L'obscurité est si profonde qu'elle ne laisse voir ni
ciel ni mer.
Bientôt de nouveaux tremblements du sol annoncent que les maisons
commencent à s'abattre comme des châteaux de cartes. Avant
quelques heures, il ne restera plus rien de la superstructure de
Standard-Island!
«Messieurs, dit le commodore Simcoë, nous ne pouvons demeurer plus
longtemps à l'observatoire qui menace ruines... Gagnons la
campagne, où nous attendrons la fin de cette tempête...
-- C'est un cyclone, répond le roi de Malécarlie, qui montre le
baromètre tombé à 713 millimètres.
En effet, l'île à hélice est prise dans un de ces mouvements
cycloniques, qui agissent comme de puissants condensateurs. Ces
tempêtes tournantes, constituées par une masse d'eau dont la
giration s'opère autour d'un axe presque vertical, se propagent de
l'ouest à l'est, en passant par le sud pour l'hémisphère
méridional. Un cyclone, c'est par excellence le météore fécond en
désastres, et, pour s'en tirer, il faudrait atteindre son centre
relativement calme, ou, tout au moins, la partie droite de la
trajectoire, «le demi-cercle maniable» qui est soustrait à la
furie des lames. Mais cette manoeuvre est impossible, faute de
moteurs. Cette fois, ce n'est plus la sottise humaine ni
l'entêtement imbécile de ses chefs qui entraîne Standard-Island,
c'est un formidable météore qui va achever de l'anéantir.
Le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart,
Sébastien Zorn et ses camarades, les astronomes et les officiers
abandonnent l'observatoire, où ils ne sont plus en sûreté. Il
était temps! À peine ont-ils fait deux cents pas que la haute tour
s'écroule avec un fracas horrible, troue le sol du square, et
disparaît dans l'abîme.
Un instant après, l'édifice entier n'est plus qu'un amas de
débris.
Cependant, le quatuor a la pensée de remonter la Unième Avenue et
de courir au casino, où se trouvent ses instruments qu'il veut
sauver, s'il est possible. Le casino est encore debout, ils
parviennent à l'atteindre, ils montent à leurs chambres, ils
emportent les deux violons, l'alto et le violoncelle dans le parc
où ils vont chercher refuge.
Là sont réunies plusieurs milliers de personnes des deux sections.
Les familles Tankerdon et Coverley s'y trouvent, et peut-être est-
il heureux pour elles qu'au milieu de ces ténèbres, on ne puisse
se voir, on ne puisse se reconnaître.
Walter a été assez heureux cependant pour rejoindre miss Dy
Coverley. Il essaiera de la sauver au moment de la suprême
catastrophe... Il tentera de s'accrocher avec elle à quelque
épave... La jeune fille a deviné que le jeune homme est près
d'elle, et ce cri lui échappe:
«Ah! Walter!...
-- Dy... chère Dy... je suis là!... Je ne vous quitterai plus...»
Quant à nos Parisiens, ils n'ont pas voulu se séparer... Ils se
tiennent les uns près des autres. Frascolin n'a rien perdu de son
sang-froid. Yvernès est très nerveux. Pinchinat a la résignation
ironique. Sébastien Zorn, lui, répète à Athanase Dorémus, lequel
s'est enfin décidé à rejoindre ses compatriotes: «J'avais bien
prédit que cela finirait mal!... Je l'avais bien prédit!
-- Assez de _trémolos_ en mineur, vieil Isaïe, lui crie son
Altesse, et rengaine tes psaumes de la pénitence!»
Vers minuit, la violence du cyclone redouble. Les vents qui
convergent soulèvent des lames monstrueuses et les précipitent
contre Standard-Island. Où l'entraînera cette lutte des
éléments?... Ira-t-elle se briser sur quelque écueil... Se
disloquera-t-elle en plein océan?...
À présent, sa coque est trouée en mille endroits. Les joints
craquent de toutes parts. Les monuments, Saint-Mary Church, le
temple, l'hôtel de ville, viennent de s'effondrer à travers ces
plaies béantes par lesquelles la mer jaillit en hautes gerbes. De
ces magnifiques édifices, on ne trouverait plus un seul vestige.
Que de richesses, que de trésors, tableaux, statues, objets d'art,
à jamais anéantis! La population ne reverra plus rien de cette
superbe Milliard-City au lever du jour, si le jour se lève encore
pour elle, si elle ne s'est pas engloutie auparavant avec
Standard-Island!
Déjà, en effet, sur le parc, sur la campagne, où le sous-sol a
résisté, voici que la mer commence à se répandre. La ligne de
flottaison s'est de nouveau abaissée. Le niveau de l'île à hélice
est arrivé au niveau de la mer, et le cyclone lance sur elle les
lames démontées du large.
Plus d'abri, plus de refuge nulle part. La batterie de l'Éperon,
qui est alors au vent, n'offre aucune protection ni contre les
paquets de houle, ni contre les rafales qui cinglent comme de la
mitraille. Les compartiments s'éventrent, et la dislocation se
propage avec un fracas qui dominerait les plus violents éclats de
la foudre... La catastrophe suprême est proche...
Vers trois heures du matin, le parc se coupe sur une longueur de
deux kilomètres, suivant le lit de la Serpentine-river, et par
cette entaille la mer jaillit en épaisses nappes. Il faut fuir au
plus vite, et toute la population se disperse dans la campagne.
Les uns courent vers les ports, les autres vers les batteries. Des
familles sont séparées, des mères cherchent en vain leurs enfants,
tandis que les lames échevelées balayent la surface de Standard-
Island comme le ferait un mascaret gigantesque.
Walter Tankerdon, qui n'a pas quitté miss Dy, veut l'entraîner du
côté de Tribord-Harbour. Elle n'a pas la force de le suivre. Il la
soulève presque inanimée, il l'emporte entre ses bras, il va ainsi
à travers les cris d'épouvante de la foule, au milieu de cette
horrible obscurité...
À cinq heures du matin, un nouveau déchirement métallique se fait
entendre dans la direction de l'est.
Un morceau d'un demi-mille carré vient de se détacher de Standard-
Island...
C'est Tribord-Harbour, ce sont ses fabriques, ses machines, ses
magasins, qui s'en vont à la dérive...
Sous les coups redoublés du cyclone, alors à son summum de
violence, Standard-Island est ballottée comme une épave... Sa
coque achève de se disloquer... Les compartiments se séparent, et
quelques-uns, sous la surcharge de la mer, disparaissent dans les
profondeurs de l'Océan.
...........................
«Après le crack de la Compagnie, le crac de l'île à hélice!»
s'écrie Pinchinat.
Et ce mot résume la situation.
À présent, de la merveilleuse Standard-Island, il ne reste plus
que des morceaux épars, semblables aux fragments sporadiques d'une
comète brisée, qui flottent, non dans l'espace, mais à la surface
de l'immense Pacifique!