Tel est le début de l'abominable complot préparé par le capitaine
Sarol, auquel concourent les Malais recueillis avec lui sur
Standard-Island, les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, les
indigènes d'Erromango et îles voisines. Quel en sera le
dénouement? On ne saurait le prévoir, étant données les conditions
dans lesquelles se produit cette brusque et terrible agression.
Le groupe néo-hébridien ne comprend pas moins de cent cinquante
îles, qui, sous la protection de l'Angleterre, forment une
dépendance géographique de l'Australie. Toutefois, ici comme aux
Salomon, situées dans le nord-ouest des mêmes parages, cette
question du protectorat est une pomme de discorde entre la France
et le Royaume-Uni. Et encore les États-Unis ne voient-ils pas d'un
bon oeil l'établissement de colonies européennes au milieu d'un
océan dont ils songent à revendiquer l'exclusive jouissance. En
implantant son pavillon sur ces divers groupes, la Grande-Bretagne
cherche à se créer une station de ravitaillement, qui lui serait
indispensable dans le cas où les colonies australiennes
échapperaient à l'autorité du _Foreign-Office_.
La population des Nouvelles-Hébrides se compose de nègres et de
Malais, d'origine kanaque. Mais le caractère de ces indigènes,
leur tempérament, leurs instincts, diffèrent suivant qu'ils
appartiennent aux îles du nord ou aux îles du sud, -- ce qui
permet de partager cet archipel en deux groupes.
Dans le groupe septentrional, à l'île Santo, à la baie de Saint-
Philippe, le type est plus relevé, de teint moins foncé, la
chevelure moins crépue. Les hommes, trapus et forts, doux et
pacifiques, ne se sont jamais attaqués aux comptoirs ni aux
navires européens. Même observation en ce qui concerne l'île Vaté
ou Sandwich, dont plusieurs bourgades sont florissantes, entre
autres Port-Vila, capitale de l'archipel, -- qui porte aussi le
nom de Franceville -- où nos colons utilisent les richesses d'un
sol admirable, ses plantureux pâturages, ses champs propices à la
culture, ses terrains favorables aux plantions de caféiers, de
bananiers, de cocotiers et à la fructueuse industrie des
«coprahmakers[6]». En ce groupe, les habitudes des indigènes
se sont complètement modifiées depuis l'arrivée des Européens.
Leur niveau moral et intellectuel s'est haussé. Grâce aux efforts
des missionnaires, les scènes de cannibalisme, si fréquentes
autrefois, ne se reproduisent plus. Par malheur, la race kanaque
tend à disparaître, et il n'est que trop évident qu'elle finira par
s'éteindre au détriment de ce groupe du nord, où elle s'est
transformée au contact de la civilisation européenne.
Mais ces regrets seraient très déplacés à propos des îles
méridionales de l'archipel. Aussi n'est-ce pas sans raison que le
capitaine Sarol a choisi le groupe du sud pour y organiser cette
criminelle tentative contre Standard-Island. Sur ces îles, les
indigènes, restés de véritables Papous, sont des êtres relégués au
bas de l'échelle humaine, à Tanna comme à Erromango. De cette
dernière surtout, un ancien sandalier a eu raison de dire au
docteur Hayen: «Si cette île pouvait parler, elle raconterait des
choses à faire dresser les cheveux sur la tête!»
En effet, la race de ces Kanaques, d'origine inférieure, ne s'est,
pas revivifiée avec le sang polynésien comme aux îles
septentrionales. À Erromango, sur deux mille cinq cents habitants,
les missionnaires anglicans, dont cinq ont été massacrés depuis
1839, n'en ont converti qu'une moitié au christianisme. L'autre
est demeurée païenne.
D'ailleurs, convertis ou non, tous représentent encore ces
indigènes féroces, qui méritent leur triste réputation, bien
qu'ils soient de taille plus chétive, de constitution moins
robuste que les naturels de l'île Santo ou de l'île Sandwich. De
là, de sérieux dangers contre lesquels doivent se prémunir les
touristes qui s'aventurent à travers ce groupe du sud.
Divers exemples qu'il convient de citer:
Il y a quelque cinquante ans, des actes de piraterie furent
exercés contre le brick _Aurore_ et durent être sévèrement
réprimés par la France. En 1869, le missionnaire Gordon est tué à
coups de casse-tête. En 1875, l'équipage d'un navire anglais,
attaqué traîtreusement, est massacré, puis dévoré par les
cannibales. En 1894, dans les archipels voisins de la Louisiade, à
l'île Rossel, un négociant français et ses ouvriers, le capitaine
d'un navire chinois et son équipage, périssent sous les coups de
ces anthropophages. Enfin, le croiseur anglais _Royalist_ est
forcé d'entreprendre une campagne, afin de punir ces sauvages
populations d'avoir massacré un grand nombre d'Européens. Et,
quand on lui raconte cette histoire, Pinchinat, récemment échappé
aux terribles molaires des Fidgiens, se garde maintenant de
hausser les épaules.
Telle est la population chez laquelle le capitaine Sarol a recruté
ses complices. Il leur a promis le pillage de cet opulent Joyau du
Pacifique dont aucun habitant ne doit être épargné. De ces
sauvages qui guettaient son apparition aux approches d'Erromango,
il en est venu des îles voisines, séparées par d'étroits bras de
mer -- principalement de Tanna, qui n'est qu'à trente-cinq milles
au sud. C'est elle qui a lancé les robustes naturels du district
de Wanissi, farouches adorateurs du dieu Teapolo, et dont la
nudité est presque complète, les indigènes de la Plage-Noire, de
Sangalli, les plus, redoutables et les plus redoutés de
l'archipel.
Mais, de ce que le groupe septentrional est relativement moins
sauvage, il ne faut pas conclure qu'il n'a donné aucun contingent
au capitaine Sarol. Au nord de l'île Sandwich, il y a l'île d'Api,
avec ses dix-huit mille habitants, où l'on dévore les prisonniers,
dont le tronc est réservé aux jeunes gens, les bras et les cuisses
aux hommes faits, les intestins aux chiens et aux porcs. Il y a
l'île de Paama, avec ses féroces tribus qui ne le cèdent point aux
naturels d'Api. Il y a l'île de Mallicolo, avec ses Kanaques
anthropophages. Il y a enfin l'île Aurora, l'une des plus
mauvaises de l'archipel, dont aucun blanc ne fait sa résidence, et
où, quelques années avant, avait été massacré l'équipage d'un
côtre de nationalité française. C'est de ces diverses îles que
sont venus des renforts au capitaine Sarol.
Dès que Standard-Island est apparue, dès qu'elle n'a plus été qu'à
quelques encablures d'Erromango, le capitaine Sarol a envoyé le
signal qu'attendaient les indigènes.
En quelques minutes, les roches à fleur d'eau ont livré passage à
trois ou quatre mille sauvages.
Le danger est des plus graves, car ces Néo-Hébridiens, déchaînés
sur la cité milliardaise, ne reculeront devant aucun attentat,
aucune violence. Ils ont pour eux l'avantage de la surprise, et
sont armés non seulement de longues zagaies à pointes d'os qui
font de très dangereuses blessures, de flèches empoisonnées avec
une sorte de venin végétal, mais aussi de ces fusils Snyders dont
l'usage est répandu dans l'archipel.
Dès le début de cette affaire, préparée de longue main, puisque
c'est ce Sarol qui marche à la tête des assaillants, il a fallu
appeler la milice, les marins, les fonctionnaires, tous les hommes
valides en état de combattre.
Cyrus Bikerstaff, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont
gardé tout leur sang-froid. Le roi de Malécarlie a offert ses
services, et s'il n'a plus la vigueur de la jeunesse, il en a du
moins le courage. Les indigènes sont encore éloignés du côté de
Bâbord-Harbour, où l'officier de port essaie d'organiser la
résistance. Mais nul doute que les bandes ne tardent à se
précipiter sur la ville.
Ordre est donné tout d'abord de fermer les portes de l'enceinte de
Milliard-City, où la population s'était rendue presque tout
entière pour les fêtes du mariage. Que la campagne et le parc
soient ravagés, il faut s'y attendre. Que les deux ports et les
fabriques d'énergie électrique soient dévastés, on doit le
craindre. Que les batteries de l'Éperon et de la Poupe soient
détruites, on ne peut l'empêcher. Le plus grand malheur serait que
l'artillerie du Standard-Island se tournât contre la ville, et il
n'est pas impossible que les Malais sachent la manoeuvrer...
Avant tout, sur la proposition du roi de Malécarlie, on fait
rentrer dans l'hôtel de ville la plupart des femmes et des
enfants.
Ce vaste hôtel municipal est plongé dans une profonde obscurité,
comme l'île entière, car les appareils électriques ont cessé de
fonctionner, les mécaniciens ayant dû fuir les assaillants.
Cependant, par les soins du commodore Simcoë, les armes qui
étaient déposées à l'hôtel de ville sont distribuées aux miliciens
et aux marins, et les munitions ne leur feront pas défaut. Après
avoir laissé miss Dy avec Mrs Tankerdon et Coverley, Walter est
venu se joindre au groupe dans lequel se tiennent Jem Tankerdon,
Nat Coverley, Calistus Munbar, Pinchinat, Yvernès, Frascolin et
Sébastien Zorn.
«Allons... il paraît que cela devait finir de cette façon!...
murmure le violoncelliste.
-- Mais ce n'est pas fini! s'écrie le surintendant. Non! ce n'est
pas fini, et ce n'est pas notre chère Standard-Island qui
succombera devant une poignée de Kanaques!»
Bien parlé, Calistus Munbar! Et l'on comprend que la colère te
dévore, à la pensée que ces coquins de Néo-Hébridiens ont
interrompu une fête si bien ordonnée! Oui, il faut espérer qu'on
les repoussera... Par malheur, s'ils ne sont pas supérieurs en
nombre, ils ont l'avantage de l'offensive.
Pourtant les détonations continuent d'éclater au loin, dans la
direction des deux ports. Le capitaine Sarol a commencé par
interrompre le fonctionnement des hélices, afin que Standard-
Island ne puisse s'éloigner d'Erromango, où se trouve sa base
d'opération.
Le gouverneur, le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le
colonel Stewart, réunis en comité de défense, ont d'abord songé à
faire une sortie. Non, c'eût été sacrifier nombre de ces
défenseurs dont on a tant besoin. Il n'y a pas plus de merci à
espérer de ces sauvages indigènes, que de ces fauves qui, quinze
jours auparavant, ont envahi Standard-Island. En outre, ne
tenteront-ils pas de la faire échouer sur les roches d'Erromango
pour la livrer ensuite au pillage?...
Une heure après, les assaillants sont arrivés devant les grilles
de Milliard-City. Ils essaient de les abattre, elles résistent.
Ils tentent de les franchir, on les défend à coups de fusil.
Puisque Milliard-City n'a pu être surprise dès le début, il
devient difficile de forcer l'enceinte au milieu de cette profonde
obscurité. Aussi le capitaine Sarol ramène-t-il les indigènes vers
le parc et la campagne, où il attendra le jour.
Entre quatre et cinq heures du matin, les premières blancheurs
nuancent l'horizon de l'est. Les miliciens et les marins, sous les
ordres du commodore Simcoë et du colonel Stewart, laissant la
moitié d'entre eux à l'hôtel de ville, vont se masser dans le
square de l'observatoire, avec la pensée que le capitaine Sarol
voudrait forcer les grilles de ce côté. Or, comme aucun secours ne
peut venir du dehors, il faut à tout prix empêcher les indigènes
de pénétrer dans la ville.
Le quatuor a suivi les défenseurs que leurs officiers entraînent
vers l'extrémité de la Unième Avenue.
«Avoir échappé aux cannibales des Fidji, s'écrie Pinchinat, et
être obligé de défendre ses propres côtelettes contre les
cannibales des Nouvelles Hébrides!...
-- Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable! répond
Yvernès.
-- Et je résisterai jusqu'à mon dernier morceau, comme le héros de
Labiche!» ajoute Yvernès. Sébastien Zorn, lui, reste silencieux.
On sait ce qu'il pense de cette aventure, ce qui ne l'empêchera
pas de faire son devoir.
Dès les premières clartés, des coups de feu sont échangés à
travers les grilles du square. Défense courageuse dans l'enceinte
de observatoire. Il y a des victimes de part et d'autre. Du côté
des Milliardais, Jem Tankerdon est blessé à l'épaule --
légèrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat
Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de
Malécarlie, bravant les balles des snyders, cherche à viser le
capitaine Sarol, lequel ne s'épargne pas au milieu des indigènes.
En vérité, ils sont trop, ces assaillants! Tout ce qu'Erromango,
Tanna et les îles voisines ont pu fournir de combattants,
s'acharne contre Milliard-City. Une circonstance heureuse,
pourtant, -- et le commodore Simcoë a pu le constater, -- c'est
que Standard-Island, au lieu d'être drossée vers la côte
d'Erromango, remonte sous l'influence d'un léger courant, et se
dirige vers le groupe septentrional, bien qu'il eût mieux valu
porter au large.
Néanmoins le temps s'écoule, les indigènes redoublent leurs
efforts, et, malgré leur courageuse résistance, les défenseurs ne
pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont
arrachées. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le
commodore Simcoë est forcé de se rabattre vers l'hôtel de ville,
où il faudra se défendre comme dans une forteresse.
Tout en reculant, les miliciens et les marins cèdent pied à pied.
Peut-être, maintenant qu'ils ont forcé l'enceinte de la ville, les
Néo-Hébridiens, entraînés par l'instinct du pillage, vont-ils se
disperser à travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux
Milliardais de reprendre quelque avantage...
Vain espoir! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indigènes se
jeter hors de la Unième Avenue. C'est par là qu'ils atteindront
l'hôtel de ville, où ils réduiront les derniers efforts des
assiégés. Lorsque le capitaine Sarol en sera maître, la victoire
sera définitive. L'heure du pillage et du massacre aura sonné.
«Décidément... ils sont trop!» répète Frascolin, dont une zagaie
vient d'effleurer le bras.
Et les flèches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul
s'accentue.
Vers deux heures, les défenseurs ont été refoulés jusqu'au square
de l'hôtel de ville. De morts, on en compte déjà une cinquantaine
des deux parts, -- de blessés, le double ou le triple. Avant que
le palais municipal ait été envahi par les indigènes, on s'y
précipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les
enfants à chercher un refuge dans les appartements intérieurs, où
ils seront à l'abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi
de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, Jem
Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins
se postent aux fenêtres, et le feu recommence avec une nouvelle
violence.
«Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C'est notre dernière
chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver!»
L'assaut est aussitôt donné par ordre du capitaine Sarol, qui se
croit sûr du succès, bien que la tâche soit rude. En effet, les
portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans
artillerie. Les indigènes les attaquent à coups de hache, sous le
feu des fenêtres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux.
Mais cela n'est point pour arrêter leur chef, et, pourtant, s'il
était tué, peut-être sa mort changerait-elle la face des choses...
Deux heures se passent. L'hôtel de ville résiste toujours. Si les
balles déciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans
cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel
Stewart, cherchent-ils à démonter le capitaine Sarol. Tandis que
nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu'il soit
invulnérable.
Et ce n'est pas lui, au milieu d'une fusillade plus nourrie que
jamais, que la balle d'un snyders est venue frapper sur le balcon
central. C'est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine
poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles
étouffées, le sang lui remonte à la gorge. On l'emporte dans
l'arrière-salon, où il ne tarde pas à rendre le dernier soupir.
Ainsi a succombé celui qui fut le premier gouverneur de Standard-
Island, administrateur habile, coeur honnête et grand.
L'assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes
vont céder sous la hache des indigènes. Comment empêcher
l'envahissement de cette dernière forteresse de Standard-Island?
Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu'elle
renferme, d'un massacre général?
Le roi de Malécarlie, Ethel Simcoë, le colonel Stewart, discutent
alors s'il ne conviendrait pas de fuir par les derrières du
palais. Mais où chercher refuge?... À la batterie de la Poupe?...
Mais pourra-t-on l'atteindre?... À l'un des ports?... Mais les
indigènes n'en sont-ils pas maîtres?... Et les blessés, déjà
nombreux, se résoudra-t-on à les abandonner?...
En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature à
modifier la situation.
Le roi de Malécarlie s'est avancé sur le balcon, sans prendre
garde aux balles et flèches qui pleuvent autour de lui. Il épaule
son fusil, il vise le capitaine Sarol, à l'instant où l'une des
portes va livrer passage aux assaillants...
Le capitaine Sarol tombe raide.
Les Malais, arrêtés par cette mort, reculent en emportant le
cadavre de leur chef, et la masse des indigènes se rejette vers
les grilles du square.
Presque en même temps, des cris retentissent dans le haut de la
Unième Avenue, où la fusillade éclate avec une nouvelle intensité.
Que se passe-t-il donc?... Est-ce que l'avantage est revenu aux
défenseurs des ports et des batteries?... Est-ce qu'ils sont
accourus vers la ville... Est-ce qu'ils tentent de prendre les
indigènes à revers, malgré leur petit nombre?...
«La fusillade redouble du côté de l'observatoire?... dit le
colonel Stewart.
-- Quelque renfort qui arrive à ces coquins! répond le commodore
Simcoë.
-- Je ne le pense pas, observe le roi de Malécarlie, car ces coups
de feu ne s'expliqueraient pas...
-- Oui!... il y a du nouveau, s'écrie Pinchinat, et du nouveau à
notre avantage...
-- Regardez... regardez! réplique Calistus Munbar. Voici tous ces
gueux qui commencent à décamper...
-- Allons, mes amis, dit le roi de Malécarlie, chassons ces
misérables de la ville... En avant!...» Officiers, miliciens,
marins, tous descendent au rez-de-chaussée et se précipitent par
la grande porte... Le square est abandonné de la foule des
sauvages qui s'enfuient, les uns le long de la Unième Avenue, les
autres à travers les rues avoisinantes.
Quelle est au juste la cause de ce changement si rapide et si
inattendu?... Faut-il l'attribuer à la disparition du capitaine
Sarol... au défaut de direction qui s'en est suivi?... Est-il
inadmissible que les assaillants, si supérieurs en force, aient
été découragés à ce point par la mort de leur chef, et au moment
où l'hôtel de ville allait être envahi?...
Entraînés par le commodore Simcoë et le colonel Stewart, environ
deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et
Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades,
descendent la Unième Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se
retournent même pas pour-leur lancer une dernière balle ou une
dernière flèche, et jettent snyders, arcs, zagaies.
«En avant!... en avant!...» crie le commodore Simcoë d'une voix
éclatante. Cependant, aux abords de l'observatoire, les coups de
feu redoublent... Il est certain qu'on s'y bat avec un effroyable
acharnement... Un secours est-il donc arrivé à Standard-Island?...
Mais quel secours... et d'où aurait-il pu venir?... Quoi qu'il en
soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie à une
incompréhensible panique. Sont-ils donc attaqués par des renforts
venus de Bâbord-Harbour?... Oui... un millier de Néo-Hébridiens a
envahi Standard-Island, sous la direction des colons français de
l'île Sandwich! Qu'on ne s'étonne pas si le quatuor fut salué dans
sa langue nationale, lorsqu'il rencontra ses courageux
compatriotes! Voici dans quelles circonstances s'est effectuée
cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse.
Pendant la nuit précédente et depuis le lever du jour, Standard-
Island n'avait cessé de dériver vers cette île Sandwich, où, on ne
l'a point oublié, résidait une colonie française en voie de
prospérité. Or, dès que les colons eurent vent de l'attaque opérée
par le capitaine Sarol, ils résolurent, avec l'aide du millier
d'indigènes soumis à leur influence, de venir au secours de l'île
à hélice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l'île
Sandwich ne pouvaient suffire... Que l'on juge de la joie de ces
honnêtes colons, lorsque, dans la matinée, Standard-Island,
poussée par le courant, arriva à la hauteur de l'île Sandwich.
Aussitôt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des
indigènes -- à la nage pour la plupart, -- et tous de débarquer à
Bâbord-Harbour... En un instant, les hommes des batteries de
l'Éperon et de la Poupe, ceux qui étaient restés dans les ports,
purent se joindre à eux. À travers la campagne, à travers le parc,
ils se portèrent vers Milliard-City, et, grâce à cette diversion,
l'hôtel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, déjà
ébranlés par la mort du capitaine Sarol. Deux heures après, les
bandes néo-hébridiennes, traquées de toutes parts, n'ont plus
cherché leur salut qu'en se précipitant dans la mer, afin ce
gagner l'île Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coulé
sous les balles de la milice.
Maintenant, Standard-Island n'a plus rien à craindre: elle est
sauvée du pillage, du massacre, de l'anéantissement.
Il semble bien que l'issue de cette terrible affaire aurait dû
donner lieu à des manifestations de joie publique et d'actions de
grâce... Non! Oh! ces Américains toujours étonnants! On dirait que
le résultat final ne les a pas surpris... qu'ils l'avaient
prévu... Et pourtant, à quoi a-t-il tenu que la tentative du
capitaine Sarol n'aboutît à une épouvantable catastrophe!
Toutefois, il est permis de croire que les principaux
propriétaires de Standard-Island durent se féliciter _in petto_
d'avoir pu conserver une propriété de deux milliards, et cela, au
moment où le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley
allait en assurer l'avenir.
Mentionnons que les deux fiancés, lorsqu'ils se sont revus, sont
tombés dans les bras l'un de l'autre. Personne, d'ailleurs, ne
s'est avisé de voir là un manque aux convenances. Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû être mariés depuis vingt-quatre heures?...
Par exemple, où il ne faut pas chercher un exemple de cette
réserve ultra-américaine, c'est dans l'accueil que nos artistes
parisiens font aux colons français de l'île Sandwich. Quel échange
de poignées de main! Quelles félicitations le Quatuor Concertant
reçoit de ses compatriotes! Si les balles ont daigné les épargner,
ils n'en ont pas moins fait crânement leur devoir, ces deux
violons, cet alto et ce violoncelle! Quant à l'excellent Athanase
Dorémus, qui est tranquillement resté dans la salle du casino, il
attendait un élève, lequel s'obstine à ne jamais venir... et qui
pourrait le lui reprocher?...
Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee
qu'il soit, sa joie a été délirante. Que voulez-vous? Dans ses
veines coule le sang de l'illustre Barnum, et on admettra
volontiers que le descendant d'un tel ancêtre ne soit pas _sui
compos_, comme ses concitoyens du Nord-Amérique!
Après l'issue de l'affaire, le roi de Malécarlie, accompagné de la
reine, a regagné son habitation de la Trente-septième Avenue, où
le conseil des notables lui portera les remerciements que méritent
son courage et son dévouement à la cause commune.
Donc Standard-Island est saine et sauve. Son salut lui a coûté
cher, -- Cyrus Bikerstaff tué au plus fort de l'action, une
soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou
les flèches, à peu près autant parmi ces fonctionnaires, ces
employés, ces marchands, qui se sont si bravement battus. À ce
deuil public, la population s'associera tout entière, et le Joyau
du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir.
Du reste, avec la rapidité d'exécution qui leur est propre, ces
Milliardais vont promptement remettre les choses en état. Après
une relâche de quelques jours à l'île Sandwich, toute trace de
cette sanglante lutte aura disparu.
En attendant, il y a accord complet sur la question des pouvoirs
militaires, qui sont conservés au commodore Simcoë. De ce chef,
nulle difficulté, nulle compétition. Ni M. Jem Tankerdon ni M. Nat
Coverley n'émettent aucune prétention à ce sujet. Plus tard,
l'élection réglera l'importante question du nouveau gouverneur de
Standard-Island.
Le lendemain, une imposante cérémonie appelle la population sur
les quais de Tribord-Harbour. Les cadavres des Malais et des
indigènes ont été jetés à la mer, il ne doit pas en être ainsi des
citoyens morts pour la défense de l'île à hélice. Leurs corps,
pieusement recueillis, conduits au temple et à la cathédrale, y
reçoivent de justes honneurs. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff,
comme les plus humbles, sont l'objet de la même prière et de la
même douleur.
Puis ce funèbre chargement est confié à l'un des rapides steamers
de Standard-Island, et le navire part pour Madeleine-bay,
emportant ces précieuses dépouilles vers une terre chrétienne.