VIII -- Fidji et Fidjiens

Combien dis-tu?... demande Pinchinat.

-- Deux cent cinquante-cinq, mes amis, répond Frascolin. Oui... on

compte deux cent cinquante-cinq îles et îlots dans l'archipel des

Fidji.

-- En quoi cela nous intéresse-t-il, répond Pinchinat, du moment

que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante-

cinq relâches?

-- Tu ne sauras jamais ta géographie! proclame Frascolin.

-- Et toi... tu la sais trop!» réplique Son Altesse. Et c'est

toujours de cette sorte qu'est accueilli le deuxième violon,

lorsqu'il veut instruire ses récalcitrants camarades. Cependant

Sébastien Zorn, qui l'écoutait plus volontiers, se laisse amener

devant la carte du casino sur laquelle le point est reporté chaque

jour. Il est aisé d'y suivre l'itinéraire de Standard-Island

depuis son départ de la baie Madeleine. Cet itinéraire forme une

sorte de grand S, dont la boucle inférieure se déroule jusqu'au

groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet

amoncellement d'îles découvert par Tasman en 1643, -- un archipel

compris d'une part entre le seizième et le vingtième parallèle

sud, et de l'autre entre le cent soixante-quatorzième méridien

ouest et le cent soixante-dix-neuvième méridien est.

«Ainsi nous allons engager notre encombrante machine à travers ces

centaines de cailloux semés sur sa route? observe Sébastien Zorn.

-- Oui, mon vieux compagnon de cordes, répond Frascolin, et si tu

regardes avec quelque attention...

-- Et en fermant la bouche... ajoute Pinchinat.

-- Pourquoi?...

-- Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n'entre pas

mouche!

-- Et de quelle mouche veux-tu parler?...

-- De celle qui te pique, quand il s'agit de déblatérer contre

Standard-Island!» Sébastien Zorn hausse dédaigneusement les

épaules, et revenant à Frascolin: «Tu disais?...

-- Je disais que, pour atteindre les deux grandes îles de Viti-

Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le

groupe oriental: la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe

Onéata...

-- Sans compter la passe où l'on se fracasse en mille pièces!

s'écrie Sébastien Zorn. Cela finira par nous arriver!... Est-ce

qu'il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une

ville, et toute une population dans cette ville?... Non! cela est

contraire aux lois de la nature!

-- La mouche!... riposte Pinchinat. La voilà, la mouche à Zorn...

la voilà!» En effet, toujours ces fâcheux pronostics dont l'entêté

violoncelliste ne veut pas démordre! Au vrai, en cette portion du

Pacifique, c'est comme une barrière que le premier groupe des

Fidji oppose aux navires arrivant de l'est. Mais, que l'on se

rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simcoë

puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles

indiquées par Frascolin. Parmi ces îles, les plus importantes, en

dehors des deux Levou situées à l'ouest, sont Ono Ngaloa,

Kandabou, etc.

Une mer est enfermée entre ces sommets émergés des fonds de

l'Océan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook,

visité par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si

minutieusement connu, c'est que les remarquables voyages de Dumont

d'Urville en 1828 et en 1833, ceux de l'Américain Wilkes en 1839,

de l'Anglais Erskine en 1853, puis l'expédition du _Herald_,

capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d'établir

les cartes avec une précision qui fait honneur aux ingénieurs

hydrographes.

Donc, aucune hésitation chez le commodore Simcoë. Venant du sud-

est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bâbord l'île de

ce nom, -- une sorte de galette entamée servie sur son plateau de

corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer

intérieure, qui est protégée par ces solides chaînes sous-marines

contre les grandes houles du large.

Il va sans dire que toute crainte n'est pas encore éteinte

relativement aux animaux féroces apparus sous le couvert du

pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le

qui-vive. D'incessantes battues sont organisées à travers les

bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n'est

relevée. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les

premiers temps, quelques timorés se refusent à quitter la ville

pour s'aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre

que le steamer ait débarqué une cargaison de serpents -- comme à

la Martinique! -- et que les taillis en soient infestés? Aussi une

prime est-elle promise à quiconque s'emparerait d'un échantillon

de ces reptiles. On le paiera à son poids d'or, ou suivant sa

longueur à tant le centimètre, et pour peu qu'il ait la taille

d'un boa, cela fera une belle somme! Mais, comme les recherches

n'ont pas abouti, il y a lieu d'être rassuré. La sécurité de

Standard-Island est redevenue entière. Les auteurs de cette

machination, quels qu'ils soient, en auront été pour leurs bêtes.

Le résultat le plus positif, c'est qu'une réconciliation complète

s'est effectuée entre les deux sections de la ville. Depuis

l'affaire Walter-Coverley et l'affaire Coverley-Tankerdon, les

familles tribordaises et bâbordaises se visitent, s'invitent, se

reçoivent. Réceptions sur réceptions, fêtes sur fêtes. Chaque

soir, bal et concert chez les principaux notables, -- plus

particulièrement à l'hôtel de la Dix-neuvième Avenue et à l'hôtel

de la Quinzième. Le Quatuor Concertant peut à peine y suffire.

D'ailleurs, l'enthousiasme qu'ils provoquent ne diminue pas, bien

au contraire.

Enfin la grande nouvelle se répand un matin, alors que Standard-

Island bat de ses puissantes hélices la tranquille surface de

cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s'est rendu officiellement à

l'hôtel de M. Nat Coverley, et lui a demandé la main de miss Dy

Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat

Coverley a accordé la main de miss Dy Coverley, sa fille, à Walter

Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n'a

soulevé, aucune difficulté. Elle sera de deux cents millions pour

chacun des jeunes époux.

«Ils auront toujours de quoi vivre... même en Europe!» fait

judicieusement remarquer Pinchinat.

Les félicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le

gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point à cacher son extrême

satisfaction. Grâce à ce mariage, disparaissent les causes de

rivalité si compromettantes pour l'avenir de Standard-Island. Le

roi et la reine de Malécarlie sont des premiers à envoyer leurs

compliments et leurs voeux au jeune ménage. Les cartes de visite,

imprimées en or sur aluminium, pleuvent dans la boîte des hôtels.

Les journaux font chronique sur chronique à propos des splendeurs

qui se préparent, -- et telles qu'on n'en aura jamais vu ni à

Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des câblogrammes

sont expédiés en France en vue de la confection de la corbeille.

Les magasins de nouveautés, les établissements des grandes

modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de

bijouterie et d'objets d'art, reçoivent d'invraisemblables

commandes. Un steamer spécial, qui partira de Marseille, viendra

par Suez et l'océan Indien, apporter ces merveilles de l'industrie

française. Le mariage a été fixé à cinq semaines de là, au 27

février. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City

auront leur part de bénéfices dans l'affaire. Ils doivent fournir

leur contingent à cette corbeille nuptiale, et, rien qu'avec les

dépenses que vont s'imposer les nababs de Standard-Island, il y

aura des fortunes à réaliser.

L'organisateur tout indiqué de ces fêtes, c'est le surintendant

Calistus Munbar. Il faut renoncer à décrire son état d'âme,

lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a

été déclaré publiquement. On sait s'il le désirait, s'il y avait

poussé! C'est la réalisation de son rêve, et, comme la

municipalité entend lui laisser carte blanche, soyez certains

qu'il sera à la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra-

merveilleux festival.

Le commodore Simcoë fait connaître par une note aux journaux qu'à

la date choisie pour la cérémonie nuptiale, l'île à hélice se

trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les

Nouvelles-Hébrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, où la

relâche doit durer une dizaine de jours -- la seule que l'on se

propose de faire au milieu de ce vaste archipel.

Navigation délicieuse. À la surface de la mer se jouent de

nombreuses baleines. Avec les mille jets d'eau de leurs évents, on

dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui

de Versailles n'est qu'un joujou d'enfant, fait observer Yvernès.

Mais aussi, par centaines, apparaissent d'énormes requins qui

escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en

marche.

Cette portion du Pacifique limite la Polynésie, qui confine à la

Mélanésie, où se trouve le groupe des Nouvelles-Hébrides[4].

Elle est coupée par le cent quatre-vingtième degré de longitude,

-- ligne conventionnelle que décrit le méridien de partage entre

les deux moitiés de cet immense Océan. Lorsqu'ils attaquent ce

méridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier,

et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans

cette précaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'année

précédente, Standard-Island n'avait pas eu à faire ce changement

puisqu'elle ne s'était pas avancée dans l'ouest au delà dudit

méridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer à cette

règle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en

23 janvier.

Des deux cent cinquante-cinq îles qui composent l'archipel des

Fidji, une centaine seulement sont habitées. La population totale

ne dépasse pas cent vingt-huit mille habitants, -- densité faible

pour une étendue de vingt et un mille kilomètres carrés.

De ces îlots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes

sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui

mesure plus de cent cinquante kilomètres superficiels. Ce domaine

insulaire n'est, à vrai dire, qu'une division politique de

l'Australasie, dépendant de la Couronne depuis 1874, -- ce qui

signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annexé à son empire

colonial. Si les Fidgiens se sont enfin décidés à se soumettre au

protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont été menacés

d'une invasion tongienne, à laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle

par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de

Taïti. L'archipel est présentement divisé en dix-sept districts,

administrés par des sous-chefs indigènes, plus ou moins alliés à

la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.

«Est-ce la conséquence du système anglais, demande le commodore

Simcoë, qui s'entretient à ce sujet avec Frascolin, et en sera-t-

il des Fidji comme il en a été de la Tasmanie, je ne sais! Mais,

fait certain, c'est que l'indigène tend à disparaître. La colonie

n'est point en voie de prospérité, ni la population en voie de

croissance, et, ce qui le démontre, c'est l'infériorité numérique

des femmes par rapport aux hommes.

-- C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race,

répond Frascolin, et, en Europe, il y a déjà quelques États que

menace cette infériorité.

-- Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indigènes ne sont

que de véritables serfs, autant que les naturels des îles

voisines, recrutés par les planteurs pour les travaux de

défrichements. En outre, la maladie les décime, et, en 1875, rien

que la petite vérole en a fait périr plus de trente mille. C'est

pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet

archipel des Fidji! Si la température est élevée à l'intérieur des

îles, du moins est-elle modérée sur le littoral, très fertile en

fruits et en légumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y

a que la peine de récolter les ignames, les taros[5], et la moelle

nourricière du palmier, qui produit le sagou...

-- Le sagou! s'écrie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson

Suisse!

-- Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simcoë,

ces animaux se sont multipliés depuis leur importation avec une

prolificence extraordinaire. De là, toute facilité de satisfaire

aux besoins de l'existence. Par malheur, les indigènes sont

enclins à l'indolence, au _far niente_, bien qu'ils soient

d'intelligence très vive, d'humeur très spirituelle...

-- Et quand ils ont tant d'esprit... dit Frascolin.

-- Les enfants vivent peu!» répond le commodore Simcoë. Au fait,

tous ces naturels, polynésiens, mélanaisiens et autres, sont-ils

différents des enfants? En s'avançant vers Viti-Levou, Standard-

Island relève plusieurs îles intermédiaires, telles Vanua-Vatou,

Moala, Ngan, sans s'y arrêter. De toutes parts cinglent, en

contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues à

balanciers de bambous entre-croisés, qui servent à maintenir

l'équilibre de l'appareil et à loger la cargaison. Elles

circulent, elles évoluent avec grâce, mais ne cherchent à entrer

ni à Tribord-Harbour ni à Bâbord-Harbour. Il est probable qu'on ne

leur eût pas permis, étant donnée l'assez mauvaise réputation des

Fidgiens. Ces indigènes ont embrassé le christianisme, il est

vrai. Depuis que les missionnaires européens se sont établis à

Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens,

mélangés de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant,

ils étaient tellement adonnés aux pratiques du cannibalisme qu'ils

n'ont peut-être pas perdu tout à fait le goût de la chair humaine.

Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le

sang. La bienveillance était regardée, dans ces peuplades, comme

une faiblesse et même un péché. Manger un ennemi, c'était lui

faire honneur. L'homme que l'on méprisait, on le faisait cuire, on

ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans

les festins, et le temps n'est pas si éloigné où le roi Thakumbau

aimait à s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait

un membre humain réservé à la table royale. Quelquefois même une

tribu, -- et cela est arrivé pour celle des Nulocas, à Viti-Levou,

près Namosi, -- fut dévorée tout entière, moins quelques femmes,

dont l'une a vécu jusqu'en 1880.

Décidément, si Pinchinat ne rencontre pas sur l'une quelconque de

ces îles des petits-fils d'anthropophages ayant conservé les

vieilles coutumes de leurs grands-pères, il devra renoncer à

jamais demander un reste de couleur locale à ces archipels du

Pacifique.

Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes îles, Viti-

Levou et Vanua-Levou, et deux îles moyennes, Kandavu et Taviuni.

C'est plus au nord-ouest que gisent les îles Wassava, et que

s'ouvre la passe de l'île Ronde par laquelle le commodore Simcoë

doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hébrides.

Dans l'après-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se

dessinent à l'horizon. Cette île montagneuse est la plus

considérable de l'archipel, d'un tiers plus étendue que la Corse,

-- soit dix mille six cent quarante-cinq kilomètres carrés.

Ses cimes pointent à douze cents et quinze cents mètres au-dessus

du niveau de la mer. Ce sont des volcans éteints ou du moins

endormis, et dont le réveil est généralement fort maussade.

Viti-Levou est reliée à sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une

barrière sous-marine de récifs, qui émergeait sans doute à

l'époque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrière,

Standard-Island pouvait se hasarder sans péril. D'autre part, au

nord de Viti-Levou, les profondeurs sont évaluées entre quatre et

cinq cents mètres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille.

Autrefois, la capitale de l'archipel était Levuka, dans l'île

d'Ovalau, à l'est de Viti-Levou. Peut-être même les comptoirs,

fondés par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants

encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l'île de Viti-

Levou. Mais ce port offre des avantages sérieux à la navigation,

étant situé, à l'extrémité sud-est de l'île, entre deux deltas,

dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port

d'attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le

fond de la baie de Ngalao, au sud de l'île de Kandava, le gisement

qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zélande, de l'Australie, des

îles françaises de la Nouvelle-Calédonie et de la Loyauté.

Standard-Island vient relâcher à l'ouverture du port de Suva. Les

formalités sont remplies le jour même, et la libre pratique est

accordée. Comme ces visites ne peuvent qu'être une source de

bénéfices autant pour les colons que pour les indigènes, les

Milliardais sont assurés d'un excellent accueil, dans lequel il

existe peut-être plus d'intérêt que de sympathie. Ne pas oublier,

d'ailleurs, que les Fidji relèvent de la Couronne, et que les

rapports sont toujours tendus entre le _Foreign-Office_ et la

_Standard-Island Company_, si jalouse de son indépendance.

Le lendemain, 26 janvier, les commerçants de Standard-Island qui

ont des achats ou des ventes à effectuer, se font mettre à terre

dès les premières heures. Les touristes, et parmi eux nos

Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yvernès

plaisantent volontiers Frascolin, -- l'élève distingué du

commodore Simcoë, -- sur ses études «ethno-rasantogéographiques»,

comme dit Son Altesse, ils n'en profitent pas moins de ses

connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de

Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxième

violon a toujours quelque réponse instructive. Sébastien Zorn ne

dédaigne pas de l'interroger à l'occasion, et, tout d'abord,

lorsque Pinchinat apprend que ces parages étaient, il n'y a pas

longtemps, le principal théâtre du cannibalisme, il ne peut

retenir un soupir en disant:

«Oui... mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces

Fidgiens, énervés par la civilisation, en sont tombés à la

fricassée de poulet et aux pieds de porc à la Sainte-Menehould!

-- Anthropophage! lui crie Frascolin. Tu mériterais d'avoir figuré

sur la table du roi Thakumbau...

-- Hé! hé! un entrecôte de Pinchinat à la Bordelaise...

-- Voyons, réplique Sébastien Zorn, si nous perdons notre temps à

des récriminations oiseuses...

-- Nous ne réaliserons pas le progrès par la marche en avant!

s'écrie Pinchinat. Voilà une phrase comme tu les aimes, n'est-ce

pas, mon vieux violoncelluloïdiste! Eh bien, en avant, marche!»

La ville de Suva, bâtie sur la droite d'une petite baie, éparpille

ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des

quais disposés pour l'amarrage des navires, des rues garnies de

trottoirs planchéiés, ni plus ni moins que les plages de nos

grandes stations balnéaires. Les maisons en bois, à rez-de-

chaussée, parfois, mais rarement, avec un étage, sont gaies et

fraîches. Aux alentours de la ville, des cabanes indigènes

montrent leurs pignons relevés en cornes et ornés de coquillages.

Les toitures, très solides, résistent aux pluies d'hiver, de mai à

octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, à ce que

raconte Frascolin, très ferré sur la statistique, Mbua, située

dans l'est de l'île, a reçu en un jour trente-huit centimètres

d'eau.

Viti-Levou, non moins que les autres îles de l'archipel, est

soumise à des inégalités climatériques, et la végétation diffère

d'un littoral à l'autre. Du côté exposé aux vents alizés du sud-

est, l'atmosphère est humide, et des forêts magnifiques couvrent

le sol. De l'autre côté, s'étendent d'immenses savanes, propres à

la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent à

dépérir, -- entre autres le sandal, presque entièrement épuisé, et

aussi le dakua, ce pin spécial aux Fidji.

Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de

l'île est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forêts de

cocotiers et de palmiers, aux troncs tapissés d'orchidées

parasites, des massifs de casuarinées, de pandanus, d'acacias, de

fougères arborescentes, et, dans les parties marécageuses, nombre

de ces palétuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais

la culture du coton et celle du thé n'ont point donné les

résultats que ce climat si puissant permettait d'espérer. En

réalité, le sol de Viti-Levou, -- ce qui est commun dans ce

groupe, -- argileux et de couleur jaunâtre, n'est formé que de

cendres volcaniques, auxquelles la décomposition a donné des

qualités productives.

Quant à la faune, elle n'est pas plus variée que dans les divers

parages du Pacifique: une quarantaine d'espèces d'oiseaux,

perruches et serins acclimatés, des chauves-souris, des rats qui

forment légions, des reptiles d'espèce non venimeuse, très

appréciés des indigènes au point de vue comestible, des lézards à

n'en savoir que faire, et des cancrelats répugnants, d'une

voracité de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point,

-- ce qui provoque cette boutade de Pinchinat:

«Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait dû conserver quelques

couples de lions, de tigres, de panthères, de crocodiles, et

déposer ces ménages carnassiers sur les Fidji... Ce ne serait

qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent à l'Angleterre.»

Ces indigènes, mélange de race polynésienne et mélanésienne,

présentent encore de beaux types, moins remarquables cependant

qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, à teint cuivré, presque

noirs, la tête couverte d'une chevelure toisonnée, parmi lesquels

on rencontre de nombreux métis, sont grands et vigoureux. Leur

vêtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne,

ou une couverture, faite de cette étoffe indigène, le «masi»,

tirée d'une espèce de mûrier qui produit aussi le papier. À son

premier degré de fabrication, cette étoffe est d'une parfaite

blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et

elle est demandée dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il

faut ajouter que ces hommes ne dédaignent pas de revêtir, à

l'occasion, de vieilles défroques européennes, échappées des

friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matière à

plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncés

d'un pantalon déformé, d'un paletot hors d'âge, et même d'un habit

noir, lequel, après maintes phases de décadence, est venu finir

sur le dos d'un naturel de Viti-Levou.

«Il y aurait à faire le roman d'un de ces habits-là!... observe

Yvernès.

-- Un roman qui risquerait de finir en veste!» répond Pinchinat.

Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les

habillent d'une façon plus ou moins décente, en dépit des sermons

wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la

jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle

détestable habitude elles ont, -- les hommes aussi, -- d'enduire

de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau

calcaire, qui a pour but de les préserver des insolations! Et

puis, elles fument, autant que leurs époux et frères, ce tabac du

pays, qui a l'odeur du foin brûlé, et, lorsque la cigarette n'est

pas mâchonnée entre leurs lèvres, elle est enfilée dans le lobe de

leurs oreilles, à l'endroit où l'on voit plus communément en

Europe des boucles de diamants et de perles. En général, ces

femmes sont réduites à la condition d'esclaves chargées des plus

durs travaux du ménage, et le temps n'est pas éloigné où, après

avoir peiné pour entretenir l'indolence de leur mari, on les

étranglait sur sa tombe. À plusieurs reprises, pendant les trois

jours qu'ils ont consacrés à leurs excursions autour de Suva; nos

touristes essayèrent de visiter des cases indigènes. Ils en furent

repoussés, --non point par l'inhospitalité des propriétaires, mais

par l'abominable odeur qui s'en dégage. Tous ces naturels frottés

d'huile de coco, leur promiscuité avec les cochons, les poules,

les chiens, les chats, dans ces nauséabondes paillottes,

l'éclairage suffocant obtenu par le brûlage de la gomme résineuse

du dammana... non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et,

d'ailleurs, après avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il

pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de

tremper ses lèvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par

excellence? Bien que, pour être tiré de la racine desséchée du

poivrier, ce kava pimenté soit inacceptable aux palais européens,

il y a encore la manière dont on le prépare. N'est-elle pas pour

exciter la plus insurmontable répugnance? On ne le moud pas, ce

poivre, on le mâche, on le triture entre les dents, puis on le

crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une

insistance sauvage qui ne permet guère de le refuser. Et, il n'y a

plus qu'à remercier, en prononçant ces mots qui ont cours dans

l'archipel: «_E mana ndina_,» autrement dit: _amen_. Nous ne

parlons que pour mémoire des cancrelats qui fourmillent à

l'intérieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dévastent,

et des moustiques, -- des moustiques par milliards, -- dont on

voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vêtements des

indigènes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'étonnera-t-on pas

que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns

anglais, se soit exclamé envoyant fourmiller ces formidables

insectes: «Mioustic!... Mioustic!»

Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pénétrer

dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs études

ethnologiques sont incomplètes, et le savant Frascolin lui-même a

reculé, -- ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de

voyage.

L'île à hélice · 第 28 / 35 题