L'archipel de la Société ou de Taïti est compris entre le
quinzième (15° 52') degré et le dix-septième (17° 49') degré de
latitude méridionale, et entre le cent-cinquantième (150° 8')
degré et le cent-cinquante-sixième (156° 30') de longitude à
l'ouest du méridien de Paris. Il couvre deux mille deux cents
kilomètres superficiels.
Deux groupes le constituent: 1° les îles du Vent, Taïti ou Tahiti-
Tahaa, Tapamanoa, Eimeo ou Morea, Tetiaroa, Meetia, qui sont sous
le protectorat de la France; 2° les îles Sous-le-Vent, Tubuai,
Manu, Huahine, Raiatea-Thao, Bora-Bora, Moffy-Iti, Maupiti,
Mapetia, Bellingshausen, Scilly, gouvernées par les souverains
indigènes.
Les Anglais les nomment îles Géorgiennes, bien que Cook, leur
découvreur, les ait baptisées du nom d'archipel de la Société, en
l'honneur de la Société Royale de Londres. Situé à deux cent
cinquante lieues marines des Marquises, ce groupe, d'après les
divers recensements faits dans ces derniers temps, ne compte que
quarante mille habitants étrangers ou indigènes.
En venant du nord-est, Taïti est la première des îles du Vent qui
apparaisse aux regards des navigateurs. Et c'est elle que les
vigies de l'observatoire signalent d'une grande distance, grâce au
mont Maiao ou Diadème qui pointe à mille deux cent trente-neuf
mètres au-dessus du niveau de la mer.
La traversée s'est accomplie sans incidents. Aidée par les vents
alizés, Standard-Island a parcouru ces eaux admirables au-dessus
desquelles le soleil se déplace en descendant vers le tropique du
Capricorne. Encore deux mois et quelques jours, l'astre radieux
l'aura atteint, il remontera vers la ligne équatoriale, l'île à
hélice l'aura à son zénith pendant plusieurs semaines d'ardente
chaleur; puis elle le suivra, comme un chien suit son maître, en
s'en tenant à la distance réglementaire.
C'est la première fois que les Milliardais vont relâcher à Taïti.
L'année précédente, leur campagne avait commencé trop tard. Ils
n'étaient pas allés plus loin dans l'ouest, et, après avoir quitté
les Pomotou, avaient remonté vers l'Équateur. Or, cet archipel de
la Société, c'est le plus beau du Pacifique. En le parcourant, nos
Parisiens ne pourraient qu'apprécier davantage tout ce qu'il y
avait d'enchanteur dans ce déplacement d'un appareil libre de
choisir ses relâches et son climat.
«Oui!... Mais nous verrons ce que sera la fin de cette absurde
aventure! conclue invariablement Sébastien Zorn.
-- Eh! que cela ne finisse jamais, c'est tout ce que je demande!»
s'écrie Yvernès. Standard-Island arrive en vue de Taïti dès l'aube
du 17 octobre. L'île se présente par son littoral du nord. Pendant
la nuit, on a relevé le phare de la pointe Vénus. La journée eût
suffi à rallier la capitale Papeeté, située au nord-ouest, au delà
de la pointe. Mais le conseil des trente notables s'est réuni sous
la présidence du gouverneur. Comme tout conseil bien équilibré, il
s'est scindé en deux camps. Les uns, avec Jem Tankerdon, se sont
prononcés pour l'ouest; les autres, avec Nat Coverley, se sont
prononcés pour l'est. Cyrus Bikerstaff, ayant voix prépondérante
en cas de partage, a décide que l'on gagnera Papeeté en
contournant l'île par le sud. Cette décision ne peut que
satisfaire le quatuor, car elle lui permettra d'admirer dans toute
sa beauté cette perle du Pacifique, la Nouvelle Cythère de
Bougainville. Taïti présente une superficie de cent quatre mille
deux cent quinze hectares, -- neuf fois environ la surface de
Paris. Sa population, qui en 1875 comprenait sept mille six cents
indigènes, trois cents Français, onze cents étrangers, n'est plus
que de sept mille habitants. En plan géométral, elle offre très
exactement la forme d'une gourde renversée, le corps de la gourde
étant l'île principale, réunie au goulot que dessine le presqu'île
de Tatarapu par l'étranglement de l'isthme de Taravao.
C'est Frascolin qui a fait cette comparaison en étudiant la carte
à grands points de l'archipel, et ses camarades la trouvent si
juste qu'ils baptisent Taïti de ce nouveau nom: la Gourde des
tropiques.
Administrativement, Taïti se partage en six divisions, morcelées
en vingt et un districts, depuis l'établissement du protectorat du
9 septembre 1842. On n'a point oublié les difficultés qui
survinrent entre l'amiral Dupetit-Thouars, la reine Pomaré et
l'Angleterre, à l'instigation de cet abominable trafiquant de
bibles et de cotonnades qui s'appelait Pritchard, si
spirituellement caricaturé dans les _Guêpes_ d'Alphonse Karr.
Mais ceci est de l'histoire ancienne, non moins tombée dans
l'oubli que les faits et gestes du fameux apothicaire anglo-saxon.
Standard-Island peut se risquer sans danger à un mille des
contours de la Gourde des tropiques. Cette gourde repose, en
effet, sur une base coralligène, dont les assises descendent à pic
dans les profondeurs de l'Océan. Mais, avant de l'approcher
d'aussi près, la population milliardaise a pu contempler sa masse
imposante, ses montagnes plus généreusement favorisées de la
nature que celles des Sandwich, ses cimes verdoyantes, ses gorges
boisées, ses pics qui se dressent comme les pinacles aigus d'une
cathédrale gigantesque, la ceinture de ses cocotiers arrosée par
l'écume blanche du ressac sur l'accore des brisants.
Durant cette journée, en prolongeant la côte occidentale, les
curieux, placés aux environs de Tribord-Harbour, la lorgnette aux
yeux, -- et les Parisiens ont chacun la leur, -- peuvent
s'intéresser aux mille détails du littoral: le district de
Papenoo, dont on aperçoit la rivière à travers sa large vallée
depuis la base des montagnes et qui se jette dans l'Océan, à
l'endroit où le récif manque sur un espace de plusieurs milles;
Hitiaa, un port très sûr, et d'où l'on exporte pour San-Francisco
des millions et des millions d'oranges; Mahaena, où la conquête de
l'île ne se termina, en 1845, qu'au prix d'un terrible combat
contre les indigènes.
Dans l'après-midi, on est arrivé par le travers de l'étroit isthme
de Taravao. En contournant la presqu'île, le commodore Simcoë s'en
approche assez pour que les fertiles campagnes du district de
Tautira, les nombreux cours d'eau qui en font l'un des plus riches
de l'archipel se laissent admirer dans toute leur splendeur.
Tatarapu, reposant sur son assiette de corail, dresse
majestueusement les âpres talus de ses cratères éteints.
Puis, le soleil déclinant sur l'horizon, les sommets s'empourprent
une dernière fois, les tons s'adoucissent, les couleurs se fondent
en une brume chaude et transparente. Ce n'est bientôt plus qu'une
masse confuse dont les effluves, chargés de la senteur des
orangers et des citronniers, se propagent avec la brise du soir.
Après un très court crépuscule, la nuit est profonde.
Standard-Island double alors l'extrême pointe du sud-est de la
presqu'île, et, le lendemain, elle évolue devant la côte
occidentale de l'isthme à l'heure où se lève le jour.
Le district de Taravao, très cultivé, très peuplé, montre ses
belles routes, entre les bois d'orangers, qui le rattachent au
district de Papeari. Au point culminant se dessine un fort,
commandant les deux côtés de l'isthme, défendu par quelques canons
dont la volée se penche hors des embrasures comme des gargouilles
de bronze. Au fond se cache le port Phaéton.
«Pourquoi le nom de ce présomptueux cocher du char solaire
rayonne-t-il sur cet isthme?» se demande Yvernès.
La journée, sous lente allure, s'emploie à suivre les contours,
plus accentués de la substruction coralligène, qui marque l'ouest
de Taïti. De nouveaux districts développent leurs sites variés, --
Papéiri aux plaines marécageuses par endroits, Mataiea, excellent
port de Papeuriri, puis une large vallée parcourue par la rivière
Vaihiria, et, au fond, cette montagne de cinq cents mètres, sorte
de pied de lavabo, supportant une cuvette d'un demi-kilomètre de
circonférence. Cet ancien cratère, sans doute plein d'eau douce,
ne paraît avoir aucune communication avec la mer.
Après le district d'Ahauraono, adonné aux vastes cultures du coton
sur une grande échelle, après le district de Papara, qui est
surtout livré aux exploitations agricoles, Standard-Island, au
delà de la pointe Mara, prolonge la grande vallée de Paruvia,
détachée du Diadème, et arrosée par le Punarûn. Plus loin que
Taapuna, la pointe Tatao et l'embouchure de la Faà, le commodore
Simcoë incline légèrement vers le nord-est, évite adroitement
l'îlot de Motu-Uta, et, à six heures du soir, vient s'arrêter
devant la coupure qui donne accès dans la baie de Papeeté.
À l'entrée se dessine, en sinuosités capricieuses à travers le
récif de corail, le chenal que balisent jusqu'à la pointe de
Farente des canons hors d'usage. Il va de soi que Ethel Simcoë,
grâce à ses cartes, n'a pas besoin de recourir aux pilotes dont
les baleinières croisent à l'ouvert du chenal. Une embarcation
sort cependant, ayant un pavillon jaune à sa poupe. C'est «la
santé» qui vient prendre langue au pied de Tribord-Harbour. On est
sévère à Taïti, et personne ne peut débarquer avant que le médecin
sanitaire, accompagné de l'officier de port, n'ait donné libre
pratique.
Aussitôt rendu à Tribord-Harbour, ce médecin se met en rapport
avec les autorités. Il n'y a là qu'une simple formalité. De
malades, on n'en compte guère à Milliard-City ni aux environs.
Dans tous les cas, les maladies épidémiques, choléra, influenza,
fièvre jaune, y sont absolument inconnues. La patente nette est
donc délivrée selon l'usage. Mais, comme la nuit, précédé de
quelques ébauches crépusculaires, tombe rapidement, le
débarquement est remis au lendemain, et Standard-Island s'endort
en attendant le lever du jour.
Dès l'aube, des détonations retentissent. C'est la batterie de
l'Éperon qui salue de vingt et un coups de canon le groupe des
îles Sous-le-Vent, et Taïti, la capitale du protectorat français.
En même temps, sur la tour de l'observatoire, le pavillon rouge à
soleil d'or monte et descend trois fois.
Une salve identique est rendue coup pour coup par la batterie de
l'Embuscade, à la pointe de la grande passe de Taïti.
Tribord-Harbour est encombré dès les premières heures. Les trams y
amènent une affluence considérable de touristes pour la capitale
de l'archipel. Ne doutez pas que Sébastien Zorn et ses amis soient
des plus impatients. Comme les embarcations ne pourraient suffire
à transporter ce monde de curieux, les indigènes s'empressent
d'offrir leurs services pour franchir la distance de six
encablures qui sépare Tribord-Harbour du port.
Toutefois, il est convenable de laisser le gouverneur débarquer le
premier. Il s'agit de l'entrevue d'usage avec les autorités
civiles et militaires de Taïti, et de la visite non moins
officielle qu'il doit rendre à la reine.
Donc, vers neuf heures, Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthélémy
Ruge et Hubert Harcourt, tous trois en grande tenue, les
principaux notables des deux sections, entre autres Nat Coverley
et Jem Tankerdon, le commodore Simcoë et ses officiers en
uniformes brillants, le colonel Stewart et son escorte, prennent
place dans les chaloupes de gala, et se dirigent vers le port de
Papeeté.
Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat, Athanase Dorémus,
Calistus Munbar, occupent une autre embarcation avec un certain
nombre de fonctionnaires.
Des canots, des pirogues indigènes font cortège au monde officiel
de Milliard-City, dignement représentée par son gouverneur, ses
autorités, ses notables, dont les deux principaux seraient assez
riches pour acheter Taïti tout entière, -- et même l'archipel de
la Société, y compris sa souveraine.
C'est un port excellent, ce port de Papeeté, et d'une telle
profondeur que les bâtiments de fort tonnage peuvent y prendre
leur mouillage. Trois passes le desservent: la grande passe au
nord, large de soixante-dix mètres, longue de quatre-vingts, que
rétrécit un petit banc balisé, la passe de Tanoa à l'est, la passe
de Tapuna à l'ouest.
Les chaloupes électriques longent majestueusement la plage, toute
meublée de villas et de maisons de plaisance, les quais près
desquels sont amarrés les navires. Le débarquement s'opère au pied
d'une fontaine élégante qui sert d'aiguade, et qu'approvisionnent
les divers rios d'eaux vives des montagnes voisines, dont l'une
porte l'appareil sémaphorique.
Cyrus Bikerstaff et sa suite descendent au milieu d'un grand
concours de population française, indigène, étrangère, acclamant
ce Joyau du Pacifique, comme la plus extraordinaire des merveilles
créées par le génie de l'homme.
Après les premiers enthousiasmes du débarquement, le cortège se
dirige vers le palais du gouverneur de Taïti.
Calistus Munbar, superbe sous le costume d'apparat qu'il ne revêt
qu'aux jours de cérémonie, invite le quatuor à le suivre, et le
quatuor s'empresse d'obtempérer à l'invitation du surintendant.
Le protectorat français embrasse non seulement l'île de Taïti et
l'île Moorea, mais aussi les groupes environnants. Le chef est un
commandant-commissaire, ayant sous ses ordres un ordonnateur, qui
dirige les diverses parties du service des troupes, de la marine,
des finances coloniales et locales, et l'administration
judiciaire. Le secrétaire général du commissaire a dans ses
attributions les affaires civiles du pays. Divers résidents sont
établis dans les îles, à Moorea, à Fakarava des Pomotou, à Taio-
Haë de Nouka-Hiva, et un juge de paix qui appartient au ressort
des Marquises. Depuis 1861 fonctionne un comité consultatif pour
l'agriculture et le commerce, lequel siège une fois par an à
Papeeté. Là aussi résident la direction de l'artillerie et la
chefferie du génie. Quant à la garnison, elle comprend des
détachements de gendarmerie coloniale, d'artillerie et
d'infanterie de marine. Un curé et un vicaire, appointés du
gouvernement, et neuf missionnaires, répartis sur les quelques
groupes, assurent l'exercice du culte catholique. En vérité, des
Parisiens peuvent se croire en France, dans un port français, et
cela n'est pas pour leur déplaire.
Quant aux villages des diverses îles, ils sont administrés par une
sorte de conseil municipal indigène, présidé par un tavana,
assisté d'un juge, d'un chef mutoï et de deux conseillers élus par
les habitants.
Sous l'ombrage de beaux arbres, le cortège marche vers le palais
du gouvernement. Partout des cocotiers d'une venue superbe, des
miros au feuillage rosé, des bancouliers, des massifs d'orangers,
de goyaviers, de caoutchoucs, etc. Le palais s'élève au milieu de
cette verdure que dépasse à peine son large toit, égayé de
charmantes lucarnes en mansarde. Il offre un aspect assez élégant
avec sa façade que se partagent un rez-de-chaussée et un premier
étage. Les principaux fonctionnaires français y sont réunis, et la
gendarmerie coloniale fait les honneurs.
Le commandant-commissaire reçoit Cyrus Bikerstaff avec une infinie
bonne grâce, que celui-ci n'eût certes pas rencontrée dans les
archipels anglais de ces parages. Il le remercie d'avoir amené
Standard-Island dans les eaux de l'archipel. Il espère que cette
visite se renouvellera chaque année, tout en regrettant que Taïti
ne puisse pas la lui rendre. L'entrevue dure une demi-heure, et il
est convenu que Cyrus Bikerstaff attendra les autorités le
lendemain à l'hôtel de ville.
«Comptez-vous rester quelque temps à la relâche de Papeeté?
demande le commandant-commissaire.
-- Une quinzaine de jours, répond le gouverneur.
-- Alors vous aurez le plaisir de voir la division navale
française, qui doit arriver vers la fin de la semaine.
-- Nous serons heureux, monsieur le commissaire, de lui faire les
honneurs de notre île.»
Cyrus Bikerstaff présente les personnes de sa suite, ses adjoints,
le commodore Ethel Simcoë, le commandant de la milice, les divers
fonctionnaires, le surintendant des beaux-arts, et les artistes du
Quatuor Concertant, qui furent accueillis comme ils devaient
l'être par un compatriote.
Puis, il y eut un léger embarras à propos des délégués des
sections de Milliard-City. Comment ménager l'amour-propre de Jem
Tankerdon et de Nat Coverley, ces deux irritants personnages, qui
avaient le droit...
«De marcher l'un et l'autre à la fois,» fait observer Pinchinat,
en parodiant le fameux vers de Scribe.
La difficulté est tranchée par le commandant-commissaire lui-même.
Connaissant la rivalité des deux célèbres milliardaires, il est si
parfait de tact, si pétri de correction officielle, il agit avec
tant d'adresse diplomatique que les choses se passent comme si
elles eussent été réglées par le décret de messidor. Nul doute
qu'en pareille occasion, le chef d'un protectorat anglais n'eût
mis le feu aux poudres dans le but de servir la politique du
Royaume-Uni. Il n'arrive rien de semblable au palais du
commandant-commissaire, et Cyrus Bikerstaff, enchanté de l'accueil
fait à lui-même, se retire, suivi de son cortège.
Inutile de dire que Sébastien Zorn, Yvernès, Pinchinat et
Frascolin avaient l'intention de laisser Athanase Dorémus,
époumoné déjà, regagner sa maison de la Vingt-cinquième Avenue.
Eux comptent, en effet, passer à Papeeté le plus de temps
possible, visiter les environs, faire des excursions dans les
principaux districts, parcourir les régions de la presqu'île de
Tatarapu, enfin épuiser jusqu'à la dernière goutte cette Gourde du
Pacifique.
Ce projet est donc bien arrêté, et lorsqu'ils le communiquent à
Calistus Munbar, le surintendant ne peut que donner son entière
approbation. «Mais, leur dit-il, vous ferez bien d'attendre
quarante-huit heures avant de vous mettre en voyage.
-- Pourquoi pas dès aujourd'hui?... demande Yvernès, impatient de
prendre le bâton du touriste.
-- Parce que les autorités de Standard-Island vont offrir leurs
hommages à la reine, et il convient que vous soyez présentés à Sa
Majesté ainsi qu'à sa cour.
-- Et demain?... dit Frascolin.
-- Demain, le commandant-commissaire de l'archipel viendra rendre
aux autorités de Standard-Island la visite qu'il a reçue, et il
convient...
-- Que nous soyons là, répond Pinchinat. Eh bien, nous y serons,
monsieur le surintendant, nous y serons.»
En quittant le palais du gouvernement, Cyrus Bikerstaff et son
cortège se dirigent vers le palais de Sa Majesté. Une simple
promenade sous les arbres, qui n'a pas exigé plus d'un quart
d'heure de marche.
La royale demeure est très agréablement située au milieu des
massifs verdoyants. C'est un quadrilatère à deux étages, dont la
toiture, à l'imitation des chalets, surplombe deux rangées de
vérandas superposées. Des fenêtres supérieures, la vue peut
embrasser les larges plantations, qui s'étendent jusqu'à la ville,
et au delà se développe un large secteur de mer. En somme,
charmante habitation, pas luxueuse mais confortable.
La reine n'a donc rien perdu de son prestige à passer sous le
régime du protectorat français. Si le drapeau de la France se
déploie à la mâture des bâtiments amarrés dans le port de Papeeté
ou mouillés en rade, sur les édifices civils et militaires de la
cité, du moins le pavillon de la souveraine balance-t-il au-dessus
de son palais les anciennes couleurs de l'archipel, -- une étamine
à bandes rouges et blanches transversales, frappées, à l'angle, du
yacht tricolore.
Ce fut en 1706, que Quiros prit connaissance de l'île de Taïti, à
laquelle il donna le nom de Sagittaria. Après lui, Wallis en 1767,
Bougainville en 1768, complétèrent l'exploration du groupe. Au
début de la découverte régnait la reine Obéréa, et c'est après le
décès de cette souveraine qu'apparut, dans l'histoire de
l'Océanie, la célèbre dynastie des Pomarés.
Pomaré I (1762-1780), ayant régné sous le nom d'Otoo, le Héron-
Noir, le quitta pour prendre celui de Pomaré.
Son fils Pomaré II (1780-1819) accueillit favorablement en 1797
les premiers missionnaires anglais, et se convertit à la religion
chrétienne dix ans plus tard. Ce fut une époque de dissensions, de
luttes à main armée, et la population de l'archipel tomba
graduellement de cent mille à seize mille.
Pomaré III, fils du précédent, régna de 1819 à 1827, et sa soeur
Aimata, la célèbre Pomaré, la protégée de l'horrible Pritchard,
née en 1812, devint reine de Taïti et des îles voisines. N'ayant
pas eu d'enfants de Tapoa, son premier mari, elle le répudia pour
épouser Ariifaaite. De cette union naquit, en 1840, Arione,
héritier présomptif, mort à l'âge de trente-cinq ans. À partir de
l'année suivante, la reine donna quatre enfants à son mari, qui
était le plus bel homme du groupe, une fille, Teriimaevarna,
princesse de l'île Bora-Bora depuis 1860, le prince Tamatoa, né en
1842, roi de l'île Raiatea, que renversèrent ses sujets révoltés
contre sa brutalité, le prince Teriitapunui, né en 1846, affligé
d'une disgracieuse claudication, et enfin le prince Tuavira, né en
1848, qui vint faire son éducation en France.
Le règne de la reine Pomaré ne fut pas absolument tranquille. En
1835, les missionnaires catholiques entrèrent en lutte avec les
missionnaires protestants. Renvoyés d'abord, ils furent ramenés
par une expédition française en 1838. Quatre ans après, le
protectorat de la France était accepté par cinq chefs de l'île.
Pomaré protesta, les Anglais protestèrent. L'amiral Dupetit-
Thouars proclama la déchéance de la reine en 1843, et expulsa le
Pritchard, événements qui provoquèrent les engagements meurtriers
de Mahaéna et de Rapepa. Mais l'amiral ayant été à peu près
désavoué, comme on sait, Pritchard reçut une indemnité de vingt-
cinq mille francs, et l'amiral Bruat eut mission de mener ces
affaires à bonne fin.
Taïti se soumit en 1846, et Pomaré accepta le traité de
protectorat du 19 juin 1847, en conservant la souveraineté sur les
îles Raiatea, Huahine et Bora-Bora. Il y eut bien encore quelques
troubles. En 1852, une émeute renversa la reine, et la république
fut même proclamée. Enfin le gouvernement français rétablit la
souveraine, laquelle abandonna trois de ses couronnes: en faveur
de son fils aîné celle de Raiatea et de Tahaa, en faveur de son
second fils celle de Huahine, en faveur de sa fille celle de Bora-
Bora.
Actuellement, c'est une de ses descendantes, Pomaré VI, qui occupe
le trône de l'archipel.
Le complaisant Frascolin ne cesse de justifier la qualification de
Larousse du Pacifique, dont l'a gratifié Pinchinat. Ces détails
historiques et biographiques, il les donne à ses camarades,
affirmant qu'il vaut toujours mieux connaître les gens chez qui
l'on va et à qui l'on parle. Yvernès et Pinchinat lui répondent
qu'il a eu raison de les édifier sur la généalogie des Pomaré,
laissant Sébastien Zorn répliquer que «cela lui était parfaitement
égal».
Quant au vibrant Yvernès, il s'imprègne tout entier du charme de
cette poétique nature taïtienne. En ses souvenirs reviennent les
récits enchanteurs des voyages de Bougainville et de Dumont
d'Urville. Il ne cache pas son émotion à la pensée qu'il va se
trouver en présence de cette souveraine de la Nouvelle Cythère,
d'une reine Pomaré authentique, dont le nom seul...
«Signifie «nuit de la toux», lui répond Frascolin.
-- Bon! s'écrie Pinchinat, comme qui dirait la déesse du rhume,
l'impératrice du coryza! Attrape, Yvernès, et n'oublie pas ton
mouchoir!»
Yvernès est furieux de l'intempestive répartie de ce mauvais
plaisant; mais les autres rient de si bon coeur que le premier
violon finit par partager l'hilarité commune.
La réception du gouverneur de Standard-Island, des autorités et de
la délégation des notables, s'est faite avec apparat. Les honneurs
sont rendus par le mutoï, chef de la gendarmerie, auquel se sont
joints les auxiliaires indigènes.
La reine Pomaré VI est âgée d'une quarantaine d'années. Elle
porte, comme sa famille qui l'entoure, un costume de cérémonie
rosé pâle, couleur préférée de la population taïtienne. Elle
reçoit les compliments de Cyrus Bikerstaff avec une affable
dignité, si l'on peut s'exprimer de la sorte, et que n'eût point
désavouée une Majesté européenne. Elle répond gracieusement, en un
français très correct, car notre langue est courante dans
l'archipel de la Société. Elle avait, d'ailleurs, le plus vif
désir de connaître cette Standard-Island, dont on parle tant dans
les régions du Pacifique, et espère que cette relâche ne sera pas
la dernière. Jem Tankerdon est de sa part l'objet d'un accueil
particulier, -- ce qui ne laisse pas de froisser l'amour-propre de
Nat Coverley. Cela s'explique, cependant, parce que la famille
royale appartient au protestantisme, et que Jem Tankerdon est le
plus notoire personnage de la section protestante de Milliard-
City.
Le Quatuor Concertant n'est point oublié dans les présentations.
La reine daigne affirmer à ses membres qu'elle serait charmée de
les entendre et de les applaudir. Ils s'inclinent
respectueusement, affirmant qu'ils sont aux ordres de Sa Majesté,
et le surintendant prendra des mesures pour que la souveraine soit
satisfaite.
Après l'audience, qui s'est prolongée pendant une demi-heure, les
honneurs, décernés au cortège à son entrée au palais royal, lui
sont de nouveau rendus à sa sortie.
On redescend vers Papeeté. Une halte est faite au cercle
militaire, où les officiers ont préparé un lunch en l'honneur du
gouverneur et de l'élite de la population milliardaise. Le
champagne coule à pleins bords, les toasts se succèdent, et il est
six heures, lorsque les embarcations débordent des quais de
Papeeté pour rentrer à Tribord-Harbour.
Et, le soir, lorsque les artistes parisiens se retrouvent dans la
salle du casino:
«Nous avons un concert en perspective, dit Frascolin. Que
jouerons-nous à cette Majesté?... Comprendra-t-elle le Mozart ou
le Beethoven?...
-- On lui jouera de l'Offenbach, du Varney, du Lecoq ou de
l'Audran! répond Sébastien Zorn.
-- Non pas!... La bamboula est tout indiquée!» réplique Pinchinat,
qui s'abandonne aux déhanchements caractéristiques de cette danse
nègre.