V -- Standard-Island et Milliard-City

À cette époque, on attendait encore qu'un audacieux statisticien,

doublé d'un géographe, eût donné le chiffre exact des îles

répandues à la surface du globe. Ce chiffre, il n'est pas

téméraire d'admettre qu'il s'élève à plusieurs milliers. Parmi ces

îles, ne s'en trouvait-il donc pas une seule qui répondit au

desideratum des fondateurs de Standard-Island et aux exigences de

ses futurs habitants? Non! pas une seule. De là cette idée

«américamécaniquement» pratique de créer de toutes pièces une île

artificielle, qui serait le dernier mot de l'industrie

métallurgique moderne.

Standard-Island, -- qu'on peut traduire par «l'île-type», est une

île à hélice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom?

Évidemment parce que cette capitale est la ville des

milliardaires, une cité gouldienne, vanderbiltienne et

rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n'existe

pas dans la langue anglaise... Les Anglo-Saxons de l'ancien et du

nouveau continent ont toujours dit: _a thousand millions_, mille

millions... Milliard est un mot français... D'accord, et,

cependant, depuis quelques années, il est passé dans le langage

courant de la Grande-Bretagne et des États-Unis -- et c'est à

juste titre qu'il fut appliqué à la capitale de Standard-Island.

Une île artificielle, c'est une idée qui n'a rien d'extraordinaire

en soi. Avec des masses suffisantes de matériaux immergés dans un

fleuve, un lac, une mer, il n'est pas hors du pouvoir des hommes

de la fabriquer. Or, cela n'eût pas suffi. Eu égard à sa

destination, aux exigences qu'elle devait satisfaire, il fallait

que cette île pût se déplacer, et, conséquemment, qu'elle fût

flottante. Là était la difficulté, mais non supérieure à la

production des usines où le fer est travaillé, et grâce à des

machines d'une puissance pour ainsi dire infinie.

Déjà, à la fin du XIXe siècle, avec leur instinct du _big_, leur

admiration pour ce qui est «énorme», les Américains avaient formé

le projet d'installer à quelques centaines de lieues au large un

radeau gigantesque, mouillé sur ses ancres. C'eût été, sinon une

cité, du moins une station de l'Atlantique, avec restaurants,

hôtels, cercles, théâtres, etc., où les touristes auraient trouvé

tous les agréments des villes d'eaux les plus en vogue. Eh bien,

c'est ce projet qui fut réalisé et complété. Toutefois, au lieu du

radeau fixe, on créa l'île mouvante.

Six ans avant l'époque où se place le début de cette histoire, une

compagnie américaine, sous la raison sociale _Standard-Island

Company limited_, s'était fondée au capital de cinq cents millions

de dollars[1], divisé en cinq cents parts, pour la fabrication d'une

île artificielle qui offrirait aux nababs des États-Unis les divers

avantages dont sont privées les régions sédentaires du globe

terrestre. Les parts furent rapidement enlevées, tant les immenses

fortunes étaient nombreuses alors en Amérique, qu'elles

provinssent soit de l'exploitation des chemins de fer, soit des

opérations de banque, soit du rendement des sources de pétrole,

soit du commerce des porcs salés.

Quatre années furent employées à la construction de cette île,

dont il convient d'indiquer les principales dimensions, les

aménagements intérieurs, les procédés de locomotion qui lui

permettent d'utiliser la plus belle partie de l'immense surface de

l'océan Pacifique. Nous donnerons ces dimensions en kilomètres,

non en milles, -- le système décimal ayant alors triomphé de

l'inexplicable répulsion qu'il inspirait jadis à la routine anglo-

saxonne.

De ces villages flottants, il en existe en Chine sur le fleuve

Yang-tse-Kiang, au Brésil sur le fleuve des Amazones, en Europe

sur le Danube. Mais ce ne sont que des constructions éphémères,

quelques maisonnettes établies à la surface de longs trains de

bois. Arrivé à destination, le train se disloque, les maisonnettes

se démontent, le village a vécu.

Or l'île dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait être

lancée sur la mer, elle devait durer... ce que peuvent durer les

oeuvres sorties de la main de l'homme.

Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un

jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre près de six

milliards en 2072 -- à ce que, d'après Ravenstein, les savants

affirment avec une étonnante précision? Et ne faudra-t-il pas

bâtir sur la mer, alors que les continents seront encombrés?...

Standard-Island est une île en acier, et la résistance de sa coque

a été calculée pour l'énormité du poids qu'elle est appelée à

supporter. Elle est composée de deux cent soixante-dix mille

caissons, ayant chacun seize mètres soixante-six de haut sur dix

de long et dix de large. Leur surface horizontale représente donc

un carré de dix mètres de côté, soit cent mètres de superficie.

Tous ces caissons, boulonnés et rivés ensemble, assignent à l'île

environ vingt-sept millions de mètres carrés, ou vingt-sept

kilomètres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs

lui ont donnée, elle mesure sept kilomètres de longueur sur cinq

kilomètres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomètres

en chiffres ronds[2].

La partie immergée de cette coque est de trente pieds, la partie

émergeante de vingt pieds. Cela revient à dire que Standard-Island

tire dix mètres d'eau à pleine charge. Il en résulte que son

volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mètres

cubes, et son déplacement, soit les trois cinquièmes du volume,

par deux cent cinquante-neuf millions de mètres cubes.

Toute la partie des caissons immergée a été recouverte d'une

préparation si longtemps introuvable -- elle a fait un

milliardaire de son inventeur, -- qui empêche les gravans et

autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau

de mer.

Le sous-sol de la nouvelle île ne craint ni les déformations, ni

les ruptures, tant les tôles d'acier de sa coque sont, puissamment

maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage

ont été faits sur place avec solidité.

Il fallait créer des chantiers spéciaux pour la fabrication de ce

gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la _Standard-

Island Company_, après avoir acquis la baie Madeleine et son

littoral, à l'extrémité de cette longue presqu'île de la Vieille-

Californie, presque à la limite du tropique du Cancer. C'est dans

cette baie que s'exécuta ce travail, sous la direction des

ingénieurs de la _Standard-Island Company_, ayant pour chef le

célèbre William Tersen, mort quelques mois après l'achèvement de

l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son

_Great-Eastern_. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose

qu'un _Great-Eastern_ modernisé, et sur un gabarit des milliers de

fois plus considérable?

On le comprend, il ne pouvait être question de lancer l'île à la

surface de l'Océan. Aussi l'a-t-on fabriquée par morceaux, par

compartiments juxtaposés sur les eaux de la baie Madeleine. Cette

portion du rivage américain est devenue le port de relâche de

l'île mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des réparations

sont nécessaires.

La carcasse de l'île, sa coque si l'on veut, formée de ces deux

cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie

réservée à la ville centrale, où ladite coque est

extraordinairement renforcée, recouverte d'une épaisseur de terre

végétale. Cet humus suffît aux besoins d'une végétation restreinte

à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d'arbustes, à des

bouquets d'arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût

paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des

céréales et de pourvoir à l'entretien des bestiaux de boucherie,

qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation régulière. Mais il y

eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait

et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces

importations.

Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la

végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les

gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs,

livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits,

où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques

troupeaux. Là, d'ailleurs, l'électroculture est largement

employée, c'est-à-dire l'influence de courants continus, qui se

manifeste par une accélération extraordinaire et la production de

légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de

quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos.

Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux

de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en

étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si

justement nommée «le Joyau du Pacifique».

Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquième qui lui a

été réservé sur les vingt-sept kilomètres carrés, soit à peu près

cinq kilomètres superficiels ou cinq cents hectares, avec une

circonférence de neuf kilomètres. Ceux de nos lecteurs qui ont

bien voulu accompagner Sébastien Zorn et ses camarades pendant

leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre.

D'ailleurs, on ne s'égare pas dans les villes américaines,

lorsqu'elles ont à la fois le bonheur et le malheur d'être

modernes, -- bonheur pour la simplicité des communications

urbaines, malheur pour le côté artiste et fantaisiste, qui leur

fait absolument défaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale,

est divisée en deux sections, séparées par une artère centrale, la

Unième Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomètres.

L'observatoire, qui s'élève à l'une de ses extrémités, a comme

pendant l'hôtel de ville, dont l'importante masse se détache à

l'opposé. Là sont centralisés tous les services publics de l'état

civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de

la police municipale, de la douane, des halles et marchés, des

inhumations, des hospices, des diverses écoles, des cultes et des

arts.

Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette

circonférence de dix-huit kilomètres?

La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, -- dont

quatre en Chine, -- qui possèdent plus d'un million d'habitants.

Eh bien, l'île à hélice n'en a que dix mille environ, -- rien que

des natifs des États-Unis. On n'a pas voulu que des discussions

internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui

venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le

repos et la tranquillité. C'est assez, c'est trop même qu'ils ne

soient pas, au point de vue de la religion, rangés sous la même

bannière. Mais il eût été difficile de réserver aux Yankees du

Nord, qui sont les Bâbordais de Standard-Island, ou inversement,

aux Américains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit

exclusif de fixer leur résidence en cette île. D'ailleurs, les

intérêts de la _Standard-Island Company_ en eussent trop souffert.

Lorsque ce sol métallique est établi, lorsque la partie réservée à

la ville est disposée pour être bâtie, lorsque le plan des rues et

des avenues est adopté, les constructions commencent à s'élever,

hôtels superbes, habitations plus simples, maisons destinées au

commerce de détail, édifices publics, églises et temples, mais

point de ces demeures à vingt-sept étages, ces sky-scrapers,

c'est-à-dire «grattoirs de nuages», que l'on voit à Chicago. Les

matériaux en sont à la fois légers et résistants. Le métal

inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium,

sept fois moins lourd que le fer à volume égal -- le métal de

l'avenir, comme l'avait nommé Sainte-Claire Deville, et qui se

prête à toutes les nécessités d'une édification solide. Puis, on y

joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent

avec tant de facilités. On fait même usage de ces briques en

verre, creusées, soufflées, moulées comme des bouteilles, et

réunies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui,

si on le désire, peuvent réaliser l'idéal de la maison de verre.

Mais, en réalité, c'est l'armature métallique qui est surtout

employée, comme elle l'est actuellement dans les divers

échantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est-

ce autre chose qu'un immense navire?

Ces diverses propriétés appartiennent à la _Standard-Island

Company_. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires,

quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris

soin d'y prévoir toutes les exigences en fait de confort et

d'appropriation, réclamées par ces Américains invraisemblablement

riches, auprès desquels les souverains de l'Europe ou les nababs

de l'Inde ne peuvent faire que médiocre figure.

En effet, si la statistique établit que la valeur du stock de l'or

accumulé dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui

de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les

habitants de ce Joyau du Pacifique en possèdent leur bonne part.

Au surplus, dès le début, l'affaire s'est bien présentée du côté

financier. Hôtels et habitations se sont loués à des prix

fabuleux. Certains de ces loyers dépassent plusieurs millions, et

nombre de familles ont pu, sans se gêner, dépenser pareilles

sommes à leur location annuelle. D'où un revenu pour la Compagnie,

rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island

justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature géographique.

Ces opulentes familles mises à part, on en cite quelques centaines

dont le loyer va de cent à deux cent mille francs, et qui se

contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population

comprend les professeurs, les fournisseurs, les employés, les

domestiques, les étrangers dont le flottement n'est pas

considérable, et qui ne seraient point autorisés à se fixer à

Milliard-City ni dans l'île. D'avocats, il y en a très peu, ce qui

rend les procès assez rares; de médecins, encore moins, ce qui a

fait tomber la mortalité à un chiffre dérisoire. D'ailleurs,

chaque habitant connaît exactement sa constitution, sa force

musculaire mesurée au dynamomètre, sa capacité pulmonaire mesurée

au spiromètre, sa puissance de contraction du coeur mesurée au

sphygmomètre, enfin son degré de force vitale mesurée au

magnétomètre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafés, ni

cabarets, rien qui provoque à l'alcoolisme. Jamais aucun cas de

dipsomanie, disons d'ivrognerie pour être compris des gens qui ne

savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services

urbains lui distribuent l'énergie électrique, lumière, force

mécanique et chauffage, l'air comprimé, l'air raréfié, l'air

froid, l'eau sous pression, tout comme les télégrammes

pneumatiques et les auditions téléphoniques. Si l'on meurt, en

cette île à hélice, méthodiquement soustraite aux intempéries

climatériques, à l'abri de toutes les influences microbiennes,

c'est qu'il faut bien mourir, mais après que les ressorts de la

vie se sont usés jusque dans une vieillesse de centenaires.

Y a-t-il des soldats à Standard-Island? Oui! un corps de cinq

cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu

prévoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours sûrs.

Aux approches de certains groupes d'îles, il est prudent de se

prémunir contre l'agression des pirates de toute espèce. Que cette

milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement

supérieur à celui des généraux en chef de la vieille Europe, cela

n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logés,

nourris, habillés aux frais de l'administration, s'opère dans des

conditions excellentes, sous le contrôle de chefs rentés comme des

Crésus. On n'a que l'embarras du choix.

Y a-t-il de la police à Standard-Island? Oui, quelques escouades,

et elles suffisent à garantir la sécurité d'une ville qui n'a

aucun motif d'être troublée. Une autorisation de l'administration

municipale est nécessaire pour y résider. Les côtes sont gardées

par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne

peut y débarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y

introduiraient-ils? Quant à ceux qui, par exception, deviendraient

des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main,

condamnés, et comme tels, déportés à l'ouest ou à l'est du

Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent,

sans possibilité de jamais revenir à Standard-Island.

Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en

existe plusieurs? Oui, deux, situés chacun à l'extrémité du petit

diamètre de l'ovale que l'île affecte dans sa forme générale. L'un

est nommé Tribord-Harbour, l'autre Bâbord-Harbour, conformément

aux dénominations en usage dans la marine française.

En effet, en aucun cas, il ne faut avoir à craindre que les

importations régulières risquent d'être interrompues, et elles ne

peuvent l'être, grâce à la création de ces deux ports,

d'orientation opposée. Si, par suite du mauvais temps, l'un est

inabordable, l'autre est ouvert aux bâtiments, dont le service est

ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bâbord-Harbour et

Tribord-Harbour que s'opère le ravitaillement en diverses

marchandises, pétrole apporté par des steamers spéciaux, farines

et céréales, vins, bières et autres boissons de l'alimentation

moderne, thé, café, chocolat, épiceries, conserves, etc. Là,

arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs

marchés de l'Amérique, et qui assurent la consommation de la

viande fraîche, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des

gourmets en fait d'articles comestibles. Là aussi s'importent les

étoffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy

le plus raffiné ou la femme la plus élégante. Ces objets, on les

achète chez les fournisseurs de Milliard-City, -- à quel prix,

nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrédulité du

lecteur.

Cela admis, on se demandera comment le service des steamers

s'établit régulièrement entre le littoral américain et une île à

hélice qui de sa nature est mouvante, -- un jour dans tels

parages, un autre à quelque vingt milles de là?

La réponse est très simple. Standard-Island ne va point à

l'aventure. Son déplacement se conforme au programme arrêté par

l'administration supérieure, sur avis des météorologistes de

l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de

quelques modifications, à travers cette partie du Pacifique, qui

contient les plus beaux archipels, et en évitant, autant que

possible, ces à-coups de froid et de chaud, cause de tant

d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis à Calistus Munbar

de répondre au sujet de l'hiver: «Connaissons pas!» Standard-

Island n'évolue qu'entre le trente-cinquième parallèle au nord et

le trente-cinquième parallèle au sud de l'équateur. Soixante-dix

degrés à parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines,

quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc

toujours où trouver le Joyau du Pacifique, puisque son déplacement

est réglementé d'avance entre les divers groupes de ces îles

délicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le désert de

l'immense Océan.

Eh bien, même en pareil cas, les navires ne sont pas réduits à

chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la

Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq câbles, longs de

seize mille milles, que possède l'_Eastern Extension Australasia

and China Co_. Non! L'île à hélice ne veut dépendre de personne.

Aussi a-t-il suffi de disposer à la surface de ces mers quelques

centaines de bouées qui supportent l'extrémité de câbles

électriques reliés avec Madeleine-bay. On accoste ces bouées, on

rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des

dépêches, et les agents de la baie sont toujours informés de la

position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en

résulte que le service des navires d'approvisionnement se fait

avec une régularité railwayenne.

Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'être

élucidée.

Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples

besoins de l'île?

L'eau?... On la fabrique par distillation dans deux usines

spéciales voisines des ports. Des conduites l'amènent aux

habitations ou la promènent sous les couches de la campagne. Elle

sert ainsi à tous les services domestiques et de voirie, et

retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui

ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette

eau est douce, mais elle est distillée, électrolysée, plus

hygiénique que les plus pures sources des deux continents, dont

une goutte de la grosseur d'une tête d'épingle peut renfermer

quinze milliards de microbes.

Il reste à dire dans quelles conditions s'effectue le déplacement

de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas

nécessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les

parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent

trentième et cent quatre-vingtième méridiens, de l'autre. Quinze à

vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande

pas davantage. Or, ce déplacement, il eût été aisé de l'obtenir au

moyen d'un touage, en établissant un câble fait de cette plante

indienne qu'on nomme bastin, à la fois résistant et léger, qui eût

flotté entre deux eaux de manière à ne point se couper aux fonds

sous-marins. Ce câble se serait enroulé, aux deux extrémités de

l'île, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se

fût touée à l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent

ou descendent certains fleuves. Mais ce câble aurait dû être d'une

grosseur énorme pour une pareille masse, et il eût été sujet à

nombre d'avaries. C'était la liberté enchaînée, c'était

l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand

il s'agit de liberté, les citoyens de la libre Amérique sont d'une

superbe intransigeance.

À cette époque, très heureusement, les électriciens ont poussé si

loin leurs progrès, que l'on a pu tout demander à l'électricité,

cette âme de l'Univers. C'est donc à elle qu'est confiée la

locomotion de l'île. Deux usines suffisent à faire mouvoir des

dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant

l'énergie électrique à courant continu sous un voltage modéré de

deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant système

d'hélices placées à proximité des deux ports. Elles développent

chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grâce à leurs centaines

de chaudières chauffées avec ces briquettes de pétrole, moins

encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en

calorique. Ces usines sont dirigées par les deux ingénieurs en

chef, MM. Watson et Somwah, aidés d'un nombreux personnel de

mécaniciens et de chauffeurs, sous le commandement supérieur du

commodore Ethel Simcoë. De sa résidence à l'observatoire, le

commodore est en communication téléphonique avec les usines,

établies, l'une près de Tribord-Harbour, l'autre près de Bâbord-

Harbour. C'est par lui que sont envoyés les instructions de marche

et de contremarche, suivant l'itinéraire déterminé. C'est de là

qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de

Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la côte

californienne au début de sa campagne annuelle.

Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pensée, s'y

embarquer de confiance, assisteront aux diverses péripéties de ce

voyage à la surface du Pacifique, et peut-être n'auront-ils pas

lieu de le regretter.

Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island,

lorsque ses machines développent leurs dix millions de chevaux,

peut atteindre huit noeuds à l'heure. Les plus puissantes lames,

quand quelque coup de vent les soulève, n'ont pas de prise sur

elle. Par sa grandeur, elle échappe aux ondulations de la houle.

Le mal de mer n'y est point à craindre. Les premiers jours «à

bord», c'est à peine si l'on ressent le léger frémissement que la

rotation des hélices imprime à son sous-sol. Terminée en éperons

d'une soixantaine de mètres à l'avant et à l'arrière, divisant les

eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ

liquide offert à ses excursions.

Il va de soi que l'énergie électrique, fabriquée par les deux

usines, reçoit d'autres applications que la locomotion de

Standard-Island. C'est elle qui éclaire la campagne, le parc, la

cité. C'est elle qui engendre derrière la lentille des phares

cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projetés au

large, signalent de loin la présence de l'île à hélice et

préviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les

divers courants utilisés par les services télégraphiques,

téléphotiques, télautographiques, téléphoniques, pour les besoins

des maisons particulières et des quartiers du commerce. C'est elle

enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir égal chacune à

cinq mille bougies, qui peuvent éclairer une surface de cinq cents

mètres superficiels.

À cette époque, cet extraordinaire appareil marin en est à sa

deuxième campagne à travers le Pacifique. Un mois avant, il avait

abandonné Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquième

parallèle, afin de reprendre son itinéraire à la hauteur des îles

Sandwich. Or, il se trouvait le long de la côte de la Basse-

Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les

communications téléphoniques que le Quatuor Concertant, après

avoir quitté San-Francisco, se dirigeait vers San-Diégo, proposa

de s'assurer le concours de ces éminents artistes. On sait de

quelle façon il procéda à leur égard, comment il les embarqua sur

l'île à hélice, laquelle stationnait alors à quelques encablures

du littoral, et comment, grâce à ce tour pendable, la musique de

chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City.

Telle est cette neuvième merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du

génie humain, digne du vingtième siècle, dont deux violons, un

alto et un violoncelle sont actuellement les hôtes, et que

Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Océan

Pacifique.

L'île à hélice · 第 9 / 35 题