Oui, le sort de l’enfant, des enfants dans le divorce est à plaindre. Il
en est de sensibilité vive, à qui les nouvelles conditions de vie
imposées par le jugement causent de la souffrance, passagère ou
profonde, mais en tout cas transitoires puisque le propre de l’enfant
est de grandir, d’évoluer, de s’adapter surtout avec la souplesse
particulière aux êtres jeunes. Sans doute, pour celui qui aime son père
ou sa mère, le fait d’être déplanté en deux foyers distincts, et parfois
dans celui qui convient le moins à sa tendresse, ou encore d’être placé
prématurément dans une pension, sont des causes d’amertume profonde.
Le partage de l’enfant est certainement déplorable, mais il condamne
moins le divorce, liquidation d’une faillite, que ceux, ou celui ou
celle qui ont provoqué cette faillite par leurs torts et causé ainsi à
l’innocent, qui n’en peut mais, une situation aussi pénible.
Quand on plaint les enfants, on oublie que trop souvent, dans un ménage
en discorde, leur instinct les attache, par des préférences souvent
inexpliquées, soit à leur père, soit à leur mère, et que, de
l’attribution après divorce à celui-ci ou à celle-là, dépend que ces
petits êtres soient heureux ou malheureux.
Si le partage de l’enfant était appliqué toujours par les tribunaux avec
discernement et équité, les chances de souffrir seraient sinon
entièrement épargnées, du moins très diminuées pour lui. Il veut aimer
et être aimé lorsque sa nature est tendre. Sinon il lui suffit d’être
amusé et gâté, ce qui est le cas le plus ordinaire, et permet souvent au
moins intéressant des époux de se créer une influence déloyale et
corruptrice.
Le malheur veut que les Tribunaux, s’estimant liés par un article du
Code empreint de la pire Morale sexuelle,--toujours elle!--donnent
presque toujours l’enfant au conjoint qui a obtenu le divorce, comme si
celui-là était nécessairement le meilleur, le plus digne éducateur, le
plus qualifié. Par là et dans ses conséquences, le divorce se montre
bien un châtiment légal, surtout lorsqu’il est la suite de l’adultère.
On étonnerait beaucoup de gens--et cependant ce n’est là que l’exacte
vérité--en assurant que l’adultère n’est pas toujours criminel, et qu’il
peut faire valoir des excuses chez un conjoint malheureux et poussé à
bout. On étonnerait singulièrement les mêmes gens en leur disant que ce
n’est pas selon l’idée sexuelle de la souillure de la chair et
l’opprobre du péché, qu’il convient d’apprécier la valeur morale de
celui contre lequel le divorce est prononcé.
Il se peut que «le» ou «la» coupable soit malgré «sa faute» apparente ou
réelle, bien mieux désigné que l’autre époux pour entourer d’amour et de
sollicitude l’enfant. Combien de fois, sous prétexte d’indignité, les
Juges refusent-ils celui-ci à la mère uniquement parce que le père, lui,
a profité de tous les alibis de son métier d’homme et a su tromper
impudemment sa femme sans se faire prendre. Combien de fois l’enfant
grandirait plus heureux, plus aimé, mieux élevé, plus instruit, dans un
second ménage irrégulier, que chez celui ou celle qui, fort de sa
légalité pharisienne, conserve une hypocrite façade!
N’objectez pas que les décisions, prises en matière de garde d’enfants,
sont toujours modifiables et révocables; sept fois sur dix, l’enfant
n’est jamais confié à celui ou à celle qui se consacrerait, fût-il
«coupable», à son développement physique et moral.
Heureusement que la plupart des enfants ont un don d’illusion et une
ignorance de la vie qui ouatent autour d’eux les contacts et leur
permettent de croître sans trop de dépaysement et sans une sensation
trop cruelle d’isolement. Voyez, sauf exceptions rares, avec quelle
facilité l’enfant, s’il est encore petit, accepte et supporte la mort de
l’un des siens; voyez comme il se plie à la servitude souvent odieuse de
l’école ou du lycée. Il faut se dire surtout que sa vie personnelle
occupera bientôt de plus en plus son égoïsme ingénu. Une fois grand,
l’adolescent le plus aimant, le plus aimé, se détache comme un fruit de
l’arbre familial et fait sa propre destinée, souvent loin de ses
parents.
Serait-il juste qu’au nom de souffrances provisoires, et rarement
exceptionnelles de leurs enfants, les parents renoncent à leurs propres
chances de se réserver pour plus tard une existence tolérable, sinon de
bon heur par fait, du moins de malheur réduit? L’humanité répond:
--Non.