La dot, voilà ce qui fascine notre bourgeoisie. Enfants et parents.
Eh bien, il faut avoir le courage de le dire: La dot est une plaie!
D’abord, sa poursuite est immorale. Surtout quand elle vient de jeunes
oisifs et d’incapables paresseux. Il y a là quelque chose qui répugne.
L’argent qui n’est pas le paiement d’un travail porte en soi quelque
chose d’abject. Seuls l’effort, le labeur, l’intelligence, la droiture,
la volonté employés à l’acquérir le purifient.
Ensuite, la dot a cela de vengeur qu’elle aveugle celui qui court après.
Sa femme sera-t-elle saine, lui donnera-t-elle de beaux enfants? Mais
oui, puisqu’elle est riche! Et il ne remarque pas, il ne _veut pas_
remarquer qu’elle a le sang pauvre, des tares héréditaires, des germes
morbides.
Sa femme sera-t-elle la bonne associée, la compagne instruite et
éclairée, le réconfort des heures difficiles? Mais oui, mais oui,
puisqu’elle est riche! Et il ne voit pas, il ne _veut pas_ voir qu’ils
n’ont pas un sentiment, un goût, une idée communs, qu’elle sera hostile,
étrangère, absente à son foyer.
Il ne vérifiera pas davantage s’il y a entre eux ces affinités
d’éducation, ces parités de milieu indispensables à l’entente, à la
compréhension mutuelles. Il ne se souciera pas des antécédents de
famille; il acceptera, les yeux fermés, tout ce qui pourra plus tard
devenir entre eux une cause de froideur, d’éloignement. Qu’importe cela?
Puisqu’elle est riche!
La dot lui bouche les yeux. Quant au bonheur, il ne doute pas qu’il ne
le possède avec l’argent. Le niais! Comme si le bonheur dépendait de la
fortune, comme si les besoins ne s’accroissaient pas en raison de ce
qu’on a, comme si la satiété ne suivait pas toute possession, comme si
on ne désirait pas avoir aussitôt davantage.
Quand la dot n’aurait que ce déplorable effet de détourner toute
clairvoyance, toute perspicacité, d’endormir tout soupçon, d’acheter, en
un mot, la conscience de l’homme, elle serait déjà odieuse et néfaste.
Son crime est plus grand, puisqu’elle supprime l’amour, ou, ce qui est
pire, apprend à le simuler, met au visage un masque effronté, aux lèvres
un sourire de séduction, aux yeux un regard de fièvre tendre qui vise
non la jeune fille, mais ce qu’elle apporte, le bienheureux portefeuille
bourré d’écus.
Voilà qui est tout à fait vilain, soit que, crédule, celle-ci ait la
candeur de se croire aimée pour elle-même,--quelle désillusion
l’attend!--soit que, consciente, elle se prête à un marché dont elle
sera plus ou moins dupe. Excellente entrée en ménage!
Mais, ce qu’il y a de pis, c’est qu’à trompeur, trompeuse et demi. La
dot n’est le plus souvent que le plus chimérique des attrape-nigauds.
Celui qui est refait, c’est le mari vorace, le glouton. Et, celui-là, je
ne le plains pas.
On la lui verse, sa dot, sa précieuse, sa gentille ou sa majestueuse
dot. Il la palpe, il la soupèse, il la serre sur son cœur. Va, mon ami,
rira bien qui rira le dernier! Ta subtile compagne, qui se croit le
droit de lever la tête parce qu’elle t’apporte ses beaux sous, a des
exigences de toilette, des goûts de luxe, des besoins de dépense qui
vont faire filer son argent et le tien. Oui, le tien! Tu ne t’attendais
pas à cela. Et le coulage, mon garçon! Le ménage à la dérive, les fuites
par tous les bouts. Si bien que le pauvre sire, qui a cru s’enrichir, se
trouve en définitive appauvri.
Madame le prend de haut; elle a été élevée ainsi; chez ses parents on ne
la privait de rien. Après tout, elle a versé sa rançon. Tant pis pour le
mari, si, au lieu de lui rapporter, elle lui coûte! Comédie de tous les
jours, drame parfois.
De là, pour tant de jeunes gens travailleurs, intelligents, courageux,
désintéressés même,--il y en a, pas beaucoup, mais il y en a,--la
difficulté de trouver la bonne compagne, celle qui saura tenir le ménage
avec économie et décence, s’associer aux travaux du mari, élever les
enfants. Ils cherchent une femme et ne voient autour d’eux que des
poupées.
La grande, l’utile, l’indispensable réforme qu’il faut attendre de la
conscience plus éclairée de notre bourgeoisie, de son intérêt même,
quand elle le comprendra, c’est la transformation du mariage, fondé non
plus sur l’argent et les convenances seulement, mais sur l’amour et le
mérite individuels.
Quand les jeunes hommes sauront qu’ils ne doivent compter que sur
eux-mêmes, leur initiative, leur travail; quand les jeunes filles se
rendront compte du rôle magnifique que la nature et la société exigent
d’elles et seront de plus en plus instruites, intelligentes, aptes à
tenir leur maison, sûres compagnes par avance de leur époux, le mariage
français rénové trouvera en lui-même ses garanties de force et de
moralité, ses chances de bonheur et de durée.
A l’heure où la natalité baisse de plus en plus, et où à la crise de la
vitalité française s’ajoute la crise du mariage, il n’est qu’une chance
de salut.
Elle est là et non ailleurs: supprimer la dot!