Les conversions sont à la mode; je veux dire les conversions
littéraires. Il n'y a pas trois semaines, M. Louis Bertrand nous donnait
un _Saint Augustin_ qui est un véritable acte de foi chrétienne. Et
voici que Mme Juliette Adam, en un livre retentissant: _Chrétienne_[1],
abdique les «erreurs» contenues dans un ouvrage précédent et également
sensationnel. En d'autres termes, l'auteur de _Païenne_ se sépare des
dieux du paganisme. Car le paganisme de Mme Adam n'était point le
paganisme qui nie. C'était le paganisme qui croit, le paganisme grec
peuplé de dieux et d'artistes, animé de rites et fleuri de fêtes. Cette
évolution spirituelle de l'éminente femme est indiquée, phase par phase,
dans les différentes préfaces des éditions successives de _Païenne_.
L'histoire de la conversion de son héroïne, Mélissandre de Noves, nous
est contée dans le nouveau livre, sous la forme épistolaire. C'est un
échange, par lettres, d'idées et de sensations d'art, entre Mélissandre,
délivrée d'un odieux mariage, et son fiancé Tiburco Gardanne, peintre et
philosophe, qui, après avoir adopté le paganisme pour demeurer l'ami de
la païenne, ne va pas tarder à redevenir chrétien pour mériter la main
de la chrétienne. Cela ne se fait pas instantanément. Il n'y a
d'instantané que la conversion du père de Mélissandre, auquel vin
extraordinaire directeur de conscience, le colonel de Noves, «superbe
figure de Detaille», un soldat dont les seuls maîtres de tactique furent
«Xénophon et Jeanne d'Arc», ordonne de se confesser. La conversion de
Mélissandre et de Tiburce n'est point ainsi menée tambour battant et au
commandement militaire. Le colonel leur donne un an pour réfléchir,
méditer, comparer. Et Tiburce s'en va vivre ce délai à Athènes, ce qui
nous vaut de jolies pages sur la Grèce, sur ses dieux et sur ses sages.
Vous aimerez cette évocation de la philosophie antique. Vous admirerez,
avec votre expérience des réalités d'aujourd'hui, ce disciple de
Pythagore, Zaleucus, proposant que celui qui entreprendrait d'annihiler
une loi ancienne et d'en présenter une nouvelle «serait introduit dans
l'assemblée du peuple la corde au cou, que là il décrirait les
inconvénients qu'il trouvait à la loi qu'il voulait proscrire, et les
avantages qui reviendraient à celle qu'il voulait établir. Que, s'il
avait raison, il serait honoré comme le père de la patrie, dont aucun
danger n'avait pu refroidir le zèle, mais que, s'il avait tort, il
serait étranglé sur l'heure comme un perturbateur du repos public».
[Note 1: Edition Plon, 3 fr. 50.]
Bref, par Pythagore, et par Platon qui, dès avant le Christ, fut un
demi-chrétien, Tiburce est ramené au christianisme en même temps que
Mélissandre obéit aux voix non plus de ses déesses, mais de ses
«saintes», sainte Julie, Jeanne d'Arc «la Salvatrice», et les saintes
Maries de la Mer. La païenne est devenue chrétienne. Nous ne sommes pas
très surpris. Nous ne sommes pas très émus, car cette conversion, toute
cérébrale, intéresse trop exclusivement notre esprit pour ne pas être un
peu étrangère à notre âme.