M. Roux reprend sa place à bord au départ de Craïova:

«Jusqu'à Bucarest, c'est la plaine très fertile, plus variée que la

plaine hongroise: du blé et beaucoup de maïs. Sur la gauche se déroule

la chaîne des Carpathes couverts de neige. Nous planons sur Bucarest à

midi 30, mais impossible de repérer l'aérodrome. Enfin, nous apercevons

deux monoplan qui viennent à notre rencontre, passant à 100 mètres.

Echange de saluts. Daucourt se laisse guider par l'un des appareils.

Nous descendons absolument dans son sillage et touchons terre au même

endroit précis. On crie «Vive la France!»; nous n'entendons parler que

le français dans la foule qui nous acclame.»

Le prince Bibesco et les aviateurs roumains «battent le record de la

réception».

Le lendemain, deux aviateurs de l'armée roumaine vont guider nos

compatriotes jusqu'à la frontière bulgare. L'un d'eux est le capitaine

Capsa, pilote de premier ordre, qui s'est signalé par des raids

audacieux au cours de la guerre des Balkans:

«...Très amusant: deux monoplans nous conduisent à la frontière. Partis

avant nous, ils montent et descendent devant le nôtre et nous indiquent

la route... 11 h. 25: nous avons dépassé les deux Blériot, moins

rapides... 11 h. 30: un Blériot pique au plus court et nous rattrape; il

est en plein dans le prolongement de notre aile droite et paraît

immobile... Voici Roustchouk et les nombreux méandres du Danube qui

annoncent la frontière bulgare; le pilote--le capitaine Capsa--qui vole

à 50 mètres de nous, nous dit adieu de la main, et fait demi-tour.»

[Illustration: Le palais d'Euxinograd, sur la mer Noire, où séjourne la

reine de Bulgarie.]

[Illustration: La côte de la mer Noire entre Varna et Bourgas: aucune

plage pour atterrir.

_Phot. Roux._]

Ne se croirait-on pas tout bonnement sur la grand'route?

«Accueil également chaleureux à Varna. Au départ, Mme Duchesne, femme du

consul de France, et Mme Stancioff, femme du ministre de Bulgarie à

Paris, viennent nous souhaiter bon voyage. Nous allons jeter un bouquet

aux couleurs bulgares au-dessus du palais d'Euxinograd où se trouve la

reine de Bulgarie. Nous volons à 2 kilomètres de la côte, très boisée,

qui ne présente aucun terrain d'atterrissage. Je me demande ce que

Daucourt choisirait en cas de panne, le bain ou la dégringolade dans les

arbres.

» A 11 h. 1/2, nous passons sur le cap Eminé. Le vent descendant de la

montagne nous empêche de monter et malgré nos efforts nous rejette

constamment vers le large... Nous sommes à 800 mètres au-dessus des

forêts qui bordent la mer Noire. L'énigme de l'atterrissage... Je ne

pense qu'au moteur, mais j'ai confiance en lui.

» A 5 heures, nous atterrissons à Podima, il fait presque nuit.

Impossible de nous faire comprendre; on nous croit Bulgares... La

tempête augmente et nous couchons sous l'appareil... Le lendemain, un

maître d'école grec finit par nous comprendre et dit aux paysans que

nous sommes Français. L'accueil change et l'on nous donne tout ce dont

nous avons besoin. Nous faisons amarrer solidement l'appareil que le

vent soulève de terre par instants; nous le laissons sous la garde des

gendarmes et nous allons nous reposer... Dans l'après-midi, nous

envoyons un paysan à cheval porter une dépêche à 50 kilomètres pour

prier l'ambassadeur de France de rassurer nos amis... La pluie commence

à tomber, et nous espérons que le vent cessera demain; nous atteindrons

alors Constantinople en cinquante minutes.»

Ici s'arrêtent les notes de M. Roux qui nous sont actuellement

parvenues. Le dimanche 9 novembre, à 4 heures du soir, par un temps

radieux, l'avion français atterrissait à l'aérodrome de Safrakeuy, près

de San Stefano, presque en même temps que Osman Noury bey, un des trois

officiers ottomans partis à sa rencontre.

Au premier rang de la foule nombreuse qui attend nos compatriotes depuis

le matin, on remarque: Mme Bompard, femme de l'ambassadeur de France; le

ministre de l'Intérieur; le préfet de Constantinople; notre éminent

confrère Ahmed Ihsan, maire de Péra, directeur-propriétaire du journal

illustré Servet-I-Funoun, etc. La réception est triomphale, et, durant

les quatre jours que les voyageurs passeront à Constantinople, ils

seront fêtés avec une égale cordialité par la colonie française et par

les autorités turques.

Daucourt et son compagnon ont quitté San Stefano le 15 novembre. Après

avoir survolé la Corne d'Or, ils franchissent le Bosphore et entrent en

Asie par Scutari. Ils suivent la côte de la mer de Marmara, passent à

Ismid, l'antique Nicodémie, et atterrissent à Adabazar, à 150 kilomètres

de leur point de départ.

La partie la plus scabreuse du voyage va commencer. Après un crochet

sur Brousse, nos voyageurs vont se diriger sur Koniah, Alexandrette,

Beyrouth. Jérusalem, Port-Saïd. Outre qu'ils auront à franchir le massif

du Taurus, ils aborderont des régions offrant peu de ressources pour un

aviateur, et où il sera malaisé de se diriger. Nous pouvons néanmoins,

maintenant, croire fermement au succès final.

[Illustration: L'aviateur Daucourt félicité par Mme Bompard, femme de

l'ambassadeur de France à Constantinople.--_Phot. Ferid Ibrahim._

LE VOYAGE AÉRIEN PARIS-LE CAIRE.--Arrivée du monoplan parti de Paris sur

le champ d'aviation de Safrakeuy, près de Constantinople. A droite,

atterrissage d'un monoplan monté par un officier turc qui était allé

au-devant des aviateurs français.--_Phot. comm. par M.

Beguin-Billecocq_.]

[Illustration: Fez au milieu de ses jardins.]

L'Illustration, No. 3691, 22 Novembre 1913 · 第 10 / 40 题