A peine rentrés, nous avons retrouvé nos chères petites phrases, «les
phrases toutes faites». Quel bonheur! Et aussi, quelle mélancolie!
Elles nous attendaient, fidèles, dans les milliers de bouches où elles
avaient l'air d'avoir été enfermées et rangées avant les vacances, ainsi
que les affaires d'hiver dans le poivre.
Certes, je ne prétends pas qu'il n'y ait qu'à Paris que soit répandu
leur usage. La province a les siennes. Ce ne sont pas les mêmes. Mais
cependant c'est surtout ici que nous les consommons en plus grand nombre
et avec le plus d'entrain.
La phrase toute faite offre cette particularité qu'elle n'est jamais
longue. Tout de suite à bout de souffle. Aussitôt partie la voilà
rendue. Elle n'est capable que de laisser tomber quelques mots comme ces
petites bouteilles vides d'où s'échappent trois gouttes restées au fond.
Ce qui distingue également la phrase toute faite, c'est qu'on ne sait
jamais qui l'a faite. Pille naturelle du bon sens et de la banalité, ne
portant le nom ni la marque de personne, elle affecte d'avoir une
origine très ancienne. Elle se perpétue à travers les hommes qui ne
paraissent pas se lasser de sa monotonie et de sa fadeur puisqu'ils
l'entendent et la répètent à l'infini avec la même indifférence sereine.
Elle se prononce dans la tranquillité absolue du corps, du visage, de la
voix, du regard. Elle n'a pas d'accent. Sauf en certains cas de tribunal
et de prétoire elle s'interdit la véhémence. Elle est une habitude de
l'esprit, une routine du langage, un poncif et un cliché de la
conversation. Elle s'efforce enfin d'exprimer le moins de pensée
possible. Et presque toujours elle y arrive.
*
* *
Les phrases toutes faites constituent une espèce de bruit, grâce auquel
on peut parler pendant des heures, sans rien dire. Elles ont dû être
inventées et choisies afin d'exercer la langue et les lèvres en
permettant à l'intelligence de prendre un repos qui n'est pas souvent
gagné.
Il y a des phrases toutes faites pour tout; pour tous les sentiments,
toutes les actions bonnes ou mauvaises, toutes les circonstances, pour
le crime et la charité, pour la douleur et la joie, pour l'amitié, pour
l'amour. Chaque profession, chaque âge étale les siennes. L'homme et la
femme ont les leurs,--qu'ils se prêtent. Les plus grandes questions ne
peuvent y échapper. Il faut toujours passer par elles pour aller
n'importe où. Elles mènent au diable et à Rome.
Mais je crois que la politique est leur vrai terrain.
Après, les sujets qui en fournissent le plus coquet ensemble sont: la
santé, le beau temps, la pluie et les domestiques.
La religion et la mort ont aussi leur petit lot qui n'est pas laid.
Combien il y en a?... Personne ne le sait. Je l'ai demandé à de grands
avocats qui l'ignoraient. Il y en a--au moins--soixante-dix-sept fois
sept mille, et pourtant une maîtresse de maison, même ordinaire, devra
les connaître toutes. Elles lui sont indispensables autant qu'à un
député. Qui que vous soyez, d'ailleurs, si vous ne possédez pas un jeu
abondant de phrases toutes faites, vous devez renoncer à la visite, au
dîner en ville, et vous priver du commerce de vos semblables. Restez
enfermé et isolé chez vous, ou partez ce soir (non sans avoir pris
prudemment un aller et retour) pour l'île déserte. Et là encore, quand,
en face de vous, tout seul, vous vous adresserez la parole, il vous
faudra des phrases toutes faites, pour vous entretenir avec vous-même.
C'est que ridicule, terne et vide, cette phrase de second ordre est
cependant nécessaire. De sa flexible platitude nous partons en
bondissant--pas trop fort--comme d'un sage tremplin.
Elle est une préparation, un travail de dégrossissement. Ne croyez pas
qu'il vous soit possible, même si vous savez bien nager, de vous lancer
dans l'océan des phrases rares et neuves, sans avoir recours d'abord à
ces précieuses bouées que sont les phrases toutes faites... Qui,
d'ailleurs, parmi les plus étincelants génies de cheminée, les Rivarol
et les Chamfort de salon, aurait l'audace de s'estimer capable de
dire--et du premier coup!--une chose, si spirituelle, fine et mordante
soit-elle,--qui n'ait été déjà conçue et exprimée avant lui de la même
façon, ou mieux?
Pénétrons-nous donc de modestie. Ne méprisons pas ni ne dédaignons les
phrases toutes faites. Elles ont leur immense utilité.
D'abord elles nous permettent de tâtonner, de voir venir, de prendre la
direction; elles sont à l'esprit ce que sont au corps ces formalités
physiques qu'on appelle les poignées de main. Quand deux êtres
s'abordent, ou qu'ils viennent d'être présentés l'un à l'autre,
qu'arrive-t-il? Chacun puise dans le sac de ses phrases toutes faites
pour discerner ce qu'il peut tirer de son partenaire, et, dès que l'on
est tombé d'accord sur deux ou trois points, on ne touche plus au sac et
«on se laisse aller». Mais il faut commencer par être garni de phrases
toutes faites... pour pouvoir s'en passer. Quelqu'un qui n'en aurait pas
toujours sur lui un assortiment complet, qui risquerait tout à coup d'en
manquer, serait le plus malheureux des hommes, exposé aux pires
détresses.
Vous le figurez-vous obligé, avec le premier venu, dont il ne sait rien,
de débuter _ex abrupto_ par une image délicieuse, un aperçu profond...
au jugé?... à l'aveuglette?... risquant de gaspiller du beau pour une
buse? Ce serait affreux.
Voilà bien à quoi sert la phrase toute faite, pierre de touche de
l'homme supérieur et de l'imbécile. Elle dicte en peu d'instants la
ligne de conduite à tenir.
Vous trouvez-vous de rencontre avec un causeur délicat et cultivé, le
moment ingrat de la phrase toute faite ne dure jamais qu'un éclair. On y
renonce de part et d'autre ensemble, sans se donner le mot. Nul n'est
même gêné d'y avoir eu recours. Cela n'a pas eu plus d'importance
qu'avant le repas de déplier sa serviette. Et bien vite on s'installe
simultanément en pleine curiosité de pensée et d'expression.
Mais si, au contraire, vous acquérez la triste certitude, dès sa
première question ou sa seconde réponse, que votre interlocuteur est un
sot distingué... ah! c'est alors que, puisant dans le dictionnaire, dans
le bottin des phrases toutes faites, vous vous en servirez uniquement
pour gaver le dindon, car vous estimerez avec justice qu'elles sont bien
assez bonnes pour ce minus habens et qu'il est inutile de lui accorder
autre chose que ce qu'il mérite et peut comprendre.
Ne craignez pas, en ce cas, qu'il s'aperçoive de votre manège humiliant,
car il est de ces gens qui, toute leur vie, ne se nourrissent que du
pain fade et mal cuit de la phrase toute faite. Elle est leur habituelle
pâture. Leur premier cri en venant au monde a été un cri tout fait, et
leur dernier soupir quand ils en sortiront sera un soupir «reçu
d'avance» et tout fait, lui aussi.
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La phrase personnelle et originale est à la phrase banale et toute faite
ce qu'est l'habit coupé et pris sur mesure à celui qui ne l'est pas. Or,
il y a de très honnêtes gens, pas bien soucieux d'élégance verbale qui
parlent «tout fait» à la machine, en n'employant que des mots de lisière
et qui semblent avoir été cousus les uns aux autres dans les prisons...
Sans aller jusqu'à les plaindre, il est permis de ne pas les imiter.
La phrase toute faite vous procurera en outre l'avantage, dans certaines
occasions particulières, de pouvoir, grâce à elle, déguiser votre vraie
pensée que vous ne voudrez pas laisser voir, de l'envelopper de termes
neutres et de mots d'emballage comme on recouvre d'un papier gris un
objet fragile ou frais pour que de gros doigts ou des mains sales ne le
touchent pas.
L'écrivain difficile et raffiné, le mandarin de lettres devra savoir
également, sur le bout de la langue, les phrases toutes faites. A
l'expérience, il apprendra que la moindre d'entre elles, et qui n'avait
l'air de rien, peut, en étant bien placée, produire par contraste un
effet énorme. En vertu d'un phénomène bizarre mais logique, c'est elle
qui tout à coup paraîtra la seule phrase-artiste, la phrase-écriture, la
phrase-pensée, et toutes les autres ne seront plus que des raclures, des
copeaux. L'oeuvre des génies est pleine de «phrases toutes faites»
auxquelles un choix heureux et imprévu a redonné la virginité de la
trouvaille.
Enfin l'homme, si grande que soit sa présomption, serait vraiment mal
venu à se montrer plus difficile que Dieu qui se contente depuis des
éternités de ces phrases toutes faites et pourtant sublimes: les
prières.