Voyez ce que font les hirondelles, oiseaux de passage aussi bien que
nous. Elles disent aux hommes: Protégez-nous, mais ne nous louchez
pas.
Et les hommes ont pour elles, comme pour nous, un respect
superstitieux.
Les hirondelles choisissent leur asile dans le marbre d'un palais ou
dans le chaume d'une cabane; mais ni l'homme du palais ni l'homme de
la cabane n'oseraient toucher à leur nid, parce qu'ils perdraient
pour toujours l'oiseau qui porte bonheur à leur habitation, comme
nous aux terres des peuples qui nous vénèrent.
Les hirondelles ne posent qu'un moment leurs pieds sur la terre, et
nagent dans le ciel toute leur vie, aussi aisément que les dauphins
dans la mer.
Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la
voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les
monuments, ne sont pas plus élevés à leurs yeux que les plaines et
les ruisseaux, comme aux regards célestes du Poète tout ce qui est de
la terre se confond en un seul globe éclairé par un rayon d'en haut.
--Les écouter, et, si vous êtes inspiré, faire un livre.
Ne pas espérer qu'un grand oeuvre soit contemplé, qu'un livre soit
lu, comme ils ont été faits.
Si votre livre est écrit dans la solitude, l'étude et le
recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement,
l'étude et la solitude; mais soyez à peu près certain qu'il sera lu
à la promenade, au café, en calèche, entre les causeries, les
disputes, les verres, les jeux et les éclats de rire, ou pas du tout.
Et, s'il est original, Dieu vous puisse garder des pâles imitateurs,
troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits!
Et, après tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui,
pareil à toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais
exprimé qu'une question et un soupir, pourra se résumer infail-
liblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer
notre destinée de doute et de douleur:
POURQUOI? et HÉLAS!