Et cette dignité calme de l'antique Homère, de cet homme symbole de
la destinée des Poètes, cette dignité n'est autre chose que le
sentiment continuel de sa mission que doit avoir toujours en lui
l'homme qui se sent une Muse au fond du coeur.--Ce n'est pas pour
rien que cette Muse y est venue: elle sait ce qu'elle doit faire, et
le Poète ne le sait pas d'avance. Ce n'est qu'au moment de
l'inspiration qu'il l'apprend.--Sa mission est de produire des
oeuvres, et seulement lorsqu'il entend la voix secrète. Il doit
l'attendre. Que nulle influence étrangère ne lui dicte ses paroles
elles seraient périssables.--Qu'il ne craigne pas l'inutilité de
son oeuvre; si elle est belle, elle sera utile par cela seul,
puisqu'elle aura uni les hommes dans un sentiment commun d'adoration
et de contemplation pour elle et la pensée qu'elle représente.
Le sentiment d'indignation que j'ai excité en vous a été trop vif,
monsieur, pour me permettre de douter que vous n'ayez bien senti
qu'il y a et qu'il y aura toujours antipathie entre l'homme du
Pouvoir et l'homme de l'Art; mais, outre la raison d'envie et le
prétexte d'utilité, ne reste-t-il pas encore une autre cause plus
secrète à dévoiler? Ne l'apercevez-vous pas dans les craintes
continuelles, où vit tout homme qui a une autorité, de perdre cette
autorité chérie et précieuse qui est devenue son âme?
--Hélas! j'entrevois à peu près ce que vous m'allez dire encore,
dit Stello; n'est-ce pas la crainte de la vérité?
--Nous y voilà, dit le Docteur avec joie.
Comme le Pouvoir est une science de convention, selon les temps, et
que tout ordre social est basé sur un mensonge plus ou moins
ridicule, tandis qu'au contraire les beautés de tout Art ne sont
possibles que dérivant de la vérité la plus intime, vous comprenez
que le Pouvoir, quel qu'il soit, trouve une continuelle opposition
dans toute oeuvre ainsi créée. De là ses efforts éternels pour
comprimer ou séduire.
--Hélas! dit Stello, à quelle odieuse et continuelle résistance le
Pouvoir condamne le Poète! Ce Pouvoir ne peut-il se ranger lui-même
à la vérité?
--Il ne le peut, vous dis-je! s'écria violemment le Docteur en
frappant sa canne à terre. Et mes trois exemples politiques ne
prouvent point que le Pouvoir ait tort d'agir ainsi, mais seulement
que son essence est contraire à la vôtre et qu'il ne peut faire
autrement que de chercher à détruire ce qui le gêne.
--Mais, dit Stello avec un air de pénétration (essayant de se
retrancher quelque part, comme un tirailleur chargé en plaine par un
gros escadron), mais si nous arrivions à créer un Pouvoir qui ne fût
pas une fiction, ne serions-nous pas d'accord?
--Oui, certes; mais est-il jamais sorti et sortira-t-il jamais des
deux points uniques sur lesquels il puisse s'appuyer, hérédité et
capacité, qui vous déplaisent si fort, et auxquels il faut revenir?
Et si votre Pouvoir favori règne par l'Hérédité et la Propriété, vous
commencerez, monsieur, par me trouver une réponse à ce petit
raisonnement connu sur la Propriété:
C'est là ma place au soleil; voilà le commencement et l'image de
l'usurpation de toute la terre.
Et sur l'Hérédité, à ceci:
On ne choisit pas, pour gouverner un vaisseau dans la tempête, celui
des voyageurs qui est de meilleure maison.
Et, en cas que ce soit la Capacité qui vous séduise, vous me
trouverez, s'il vous plait, une forte réponse à ce petit mot:
Qui cédera la place à l'autre?--Je suis aussi habile que lui.
--QUI DÉCIDERA ENTRE NOUS?
Vous me trouverez facilement ces réponses, je vous donne du temps,
--un siècle, par exemple.
--Ah! dit Stello consterné, deux siècles n'y suffiraient pas.
--Ah! j'oubliais, poursuivit le Docteur-Noir; ensuite il ne vous
restera plus qu'une bagatelle, ce sera d'anéantir au coeur de tout
homme né de la femme cet instinct effrayant:
Notre ennemi, c'est notre maître.
Pour moi, je ne puis souffrir naturellement aucune autorité.
--Ma foi, ni moi, dit Stello emporté par la vérité, fût-ce
l'innocent pouvoir d'un garde champêtre...
--Et de quoi s'affligerait-on si tout ordre social est mauvais et
s'il doit l'être toujours? Il est évident que Dieu n'a pas voulu que
cela fût autrement. Il ne tenait qu'à lui de nous indiquer, en
quelques mots, une forme de gouvernement parfaite, dans le temps où
il a daigné habiter parmi nous. Avouez que le genre humain a manqué
là une bien bonne occasion!
--Quel rire désespéré! dit Stello.
--Et il ne la retrouvera plus, continua l'autre: il faut en prendre
son parti, en dépit de ce beau cri que répètent en choeur tous les
législateurs. A mesure qu'ils ont fait une Constitution écrite avec
de l'encre, ils s'écrient:
"En voilà pour toujours!"
Allons, comme vous n'êtes pas de ces gens innombrables pour qui la
politique n'est autre chose qu'un chiffre, on peut vous parler;
allons, dites-le hautement, ajouta le Docteur en se couchant dans son
fauteuil à sa façon, de quel paradoxe êtes-vous amoureux maintenant,
s'il vous plaît?
Stello se tut.
--A votre place, j'aimerais une créature du Seigneur plutôt qu'un
argument, quelque beau qu'il fût.
Stello baissa les yeux.
--A quel Mensonge social nécessaire voulez-vous vous dévouer? Car
nous avouons qu'il en faut un pour qu'il y ait une société.--Auquel?
Voyons! Sera-ce au moins absurde! Lequel est-ce?
--Je ne sais, en vérité, dit la victime du raisonneur.
--Quand pourrai-je vous dire, continua l'imperturbable, ce que je
sens venir sur mes lèvres toutes les fois que je rencontre un homme
caparaçonné d'un Pouvoir? Comment va votre mensonge social ce matin?
Se soutient-il?
--Mais ne peut-on soutenir un Pouvoir sans y participer, et, au
milieu d'une guerre civile, ne pourrai-je pas choisir?
--Eh! qui vous dit le contraire? interrompit le Docteur avec
humeur; il s'agit bien de cela!
--Je parle de vos pensées et de vos travaux, par lesquels seulement
vous existez à mes yeux. Que me font vos actions?
Qu'importe, dans les moments de crise, que vous soyez brûlé avec
votre maison ou tué dans un carrefour, trois fois tué, trois fois
enterré et trois fois ressuscité, comme signait le capitaine normand
François Séville, au temps de Charles IX?
Faites le jeu qui vous plaira. Mettez, si vous voulez, l'Hérédité
dans le carrosse et la Capacité sur le siège, pour voir à les
accorder.
--Peut-être, dit Stello.
--Jusqu'à ce que le cocher essaye de verser le maître ou d'entrer
dans la voiture, ce qui ne serait pas mal, continua le Docteur.
Oh! nul doute, monsieur, qu'il ne vaille autant choisir en temps de
luttes, que se laisser ballotter comme un numéro dans le sac d'un
grand loto. Mais l'intelligence n'y est presque pour rien, car vous
voyez que, par le raisonnement appliqué au choix du Pouvoir qu'on
veut s'imposer, on n'arrive qu'à des négations, quand on est de bonne
foi. Mais, dans les circonstances dont nous parlons, suivez votre
coeur ou votre instinct. Soyez (passez-moi l'expression) bête comme
un drapeau.
--O profanateur! s'écria Stello.
--Plaisantez-vous? dit le Docteur; le plus grand des profanateurs,
c'est le temps: il a usé vos drapeaux jusqu'au bois.
Lorsque le drapeau blanc de la Vendée marchait au vent contre le
drapeau tricolore de la Convention, tous deux étaient loyalement
l'expression d'une idée; l'un voulait bien dire nettement MONARCHIE,
HÉRÉDITÉ, CATHOLICISME; l'autre, RÉPUBLIQUE, EGALITÉ, RAISON HUMAINE:
leurs plis de soie claquaient dans l'air au-dessus des épées, comme
au-dessus des canons se faisaient entendre les chants enthousiastes
des voix mâles, sortis de coeurs bien convaincus. HENRI IV, LA
MARSEILLAISE, se heurtaient dans l'air comme les faux et les
baïonnettes sur la terre. C'étaient là des drapeaux!
O temps de dégoût et de pâleur, tu n'en as plus! Naguère le blanc
signifiait charte, aujourd'hui le tricolore veut dire charte. Le
blanc était devenu un peu rouge et bleu, le tricolore est devenu un
peu blanc. Leur nuance est insaisissable. Trois petits articles
d'écriture en font, je crois, la différence. Otez donc la flamme, et
portez ces articles au bout du bâton.
Dans notre siècle, je vous le dis, l'uniforme sera un jour ridicule
comme la guerre est passée. Le soldat sera déshabillé comme le
médecin l'a été par Molière, et ce sera peut-être un bien. Tout sera
rangé sous un habit noir comme le mien. Les révoltes mêmes n'auront
pas d'étendard. Demandez à Lyon, en cette dix-huit cent trente-
deuxième année de Notre-Seigneur.
En attendant, allez comme vous voudrez dans les actions, elles
m'occupent peu.
Obéissez à vos affections, vos habitudes, vos relations sociales,
votre naissance... que sais-je, moi?--Soyez décidé par le ruban
qu'une femme vous donnera, et soutenez le petit Mensonge social qui
lui plaira. Puis récitez-lui les vers d'un grand poète:
Lorsque deux factions divisent un empire,
Chacun suit, au hasard, la meilleure ou la pire;
Mais quand ce choix est fait, ou ne s'en dédit pas.
Au hasard! Il fut de mon avis et ne dit pas: la plus sensée. Qui
eut raison des Guelfes ou des Gibelins, à votre sens? Ne serait-ce
pas la Divina Commedia?
Amusez donc votre coeur, votre bras, tout votre corps avec ce jeu
d'accidents. Ni moi, ni la philosophie, ni le bon sens, n'avons rien
à faire là.
C'est pure affaire de sentiment et puissance de fait, d'intérêts et
de relations.
Je désire ardemment, pour le bien que je vous souhaite, que vous ne
soyez pas né dans cette caste de parias, jadis Brahmes, que l'on
nommait Noblesse, et que l'on a flétrie d'autres noms; classe
toujours dévouée à la France et lui donnant ses plus belles gloires,
achetant de son sang le plus pur le droit de la défendre en se
dépouillant de ses biens pièce à pièce et de père en fils; grande
famille pipée, trompée, sapée par ses plus grands Rois, sortis
d'elle; hachée par quelques-uns, les servant sans cesse, et leur
parlant haut et franc; traquée, exilée, plus que décimée, et toujours
dévouée tantôt au Prince qui la ruine, ou la renie, ou l'abandonne,
tantôt au Peuple qui la méconnaît et la massacre; entre ce marteau
et cette enclume, toujours pure et toujours frappée, comme un fer
rougi au feu; entre cette hache et ce billot, toujours saignante et
souriante comme les martyrs; race aujourd'hui rayée du livre de vie
et regardée de côté, comme la race juive. Je désire que vous n'en
soyez pas.
Mais que dis-je? Qui que vous soyez d'ailleurs, vous n'avez nul
besoin de vous mêler de votre parti. Les partis ont soin
d'enrégimenter un homme malgré lui, selon sa naissance, sa position,
ses antécédents, de si bonne sorte qu'il n'y peut rien, quand il
crierait du haut des toits et signerait de son sang qu'il ne pense
pas tout ce que pensent les compagnons qu'on lui suppose et qu'on lui
assigne.--Ainsi, en cas de bouleversement, j'excepte absolument les
partis de notre consultation, et là-dessus je vous abandonne au vent
qui soufflera.
Stello se leva, comme on fait quand on veut se montrer tout entier,
avec une secrète satisfaction de soi-même, et il jeta même un regard
sur une glace où son ombre se réfléchissait.
--Me connaissez-vous bien vous-même? dit-il avec assurance. Savez-
vous (et qui le sait excepté moi?), savez-vous quelles sont les
études de mes nuits?
Pourquoi, si elle est ainsi traitée, ne pas dépouiller la Poésie et
la jeter à terre comme un manteau usé?
Qui vous dit que je n'ai pas étudié, analysé, suivi, pulsation par
pulsation, veine par veine, nerf par nerf, toutes les parties de
l'organisation morale de l'homme, comme vous de son être matériel?
que je n'ai pas pesé dans une balance de fer machiavélique les
passions de l'homme naturel et les intérêts de l'homme civilisé,
leurs orgueils insensés, leurs joies égoïstes, leurs espérances
vaines, leurs faussetés étudiées, leurs malveillances déguisées,
leurs jalousies honteuses, leurs avarices fastueuses, leurs amours
singés, leurs haines amicales?
O désirs humains! craintes humaines! vagues éternelles, vagues
agitées d'un Océan qui ne change pas, vous êtes seulement comprimées
quelquefois par des courants hardis qui vous emportent, des vents
violents qui vous soulèvent, ou des rochers immuables qui vous
brisent!
--Et, dit le Docteur en souriant, vous aimeriez à vous croire
courant, vent ou rocher!
--Et pensez-vous que...
--Que vous ne devez jeter que des oeuvres dans cet Océan.
Il faut bien plus de génie pour résumer tout ce qu'on sait de la vie
dans une oeuvre d'art, que pour jeter cette semence sur la terre,
toujours remuée, des événements politiques. Il est plus difficile
d'organiser tel petit livre que tel gros gouvernement.--Le Pouvoir
n'a plus depuis longtemps ni la force ni la grâce.--Ses jours de
grandeur et de fêtes ne sont plus. On cherche mieux que lui. Le tenir
en main, cela s'est toujours pu réduire à l'action de manier des
idiots et des circonstances, et ces circonstances et ces idiots,
ballottés ensemble, amènent des chances imprévues et nécessaires,
auxquelles les plus grands ont confessé qu'ils devaient la plus belle
partie de leur renommée. Mais à qui la doit le Poète, si ce n'est à
lui-même? La hauteur, la profondeur et l'étendue de son oeuvre et de
sa renommée futures sont égales aux trois dimensions de son cerveau.
--Il est par lui-même, il est lui-même, et son oeuvre est lui.
Les premiers des hommes seront toujours ceux qui feront d'une
feuille de papier, d'une toile, d'un marbre, d'un son, des choses
impérissables.
Ah! s'il arrive qu'un jour vous ne sentiez plus se mouvoir en vous
la première et la plus rare des facultés, l'IMAGINATION; si le
chagrin ou l'âge la dessèchent dans votre tête comme l'amande au fond
du noyau; s'il ne vous reste plus que Jugement et Mémoire; lorsque
vous vous sentirez le courage de démentir cent fois par an vos
actions publiques par vos paroles publiques, vos paroles par vos
actions, vos actions l'une par l'autre, et l'une par l'autre vos
paroles, comme tous les hommes politiques; alors faites comme tant
d'autres bien à plaindre, désertez le ciel d'Homère, il vous restera
encore plus qu'il ne faudra pour la politique et l'action, à vous qui
descendrez d'en haut. Mais, jusque-là, laissez aller d'un vol libre
et solitaire l'Imagination qui peut être en vous.--Les oeuvres
immortelles sont faites pour duper la Mort en faisant survivre nos
idées à notre corps.--Écrivez-en de telles si vous pouvez, et soyez
sûr que s'il s'y rencontre une idée ou seulement une parole utile au
progrès civilisateur, que vous ayez laissée tomber comme une plume de
votre aile, il se trouvera assez d'hommes pour la ramasser,
l'exploiter, la mettre en oeuvre jusqu'à satiété. Laissez-les faire.
L'application des idées aux choses n'est qu'une perte de temps pour
les créatures de pensées.
Stello, debout encore, regarda le Docteur-Noir avec recueillement,
sourit enfin, et tendit la main à son sévère ami.
--Je me rends, dit-il, écrivez votre ordonnance.
Le Docteur prit du papier.
--Il est bien rare, dit-il tout en griffonnant, que le sens commun
donne une ordonnance qui soit suivie.
--Je suivrai la vôtre comme une loi immuable et éternelle, dit
Stello, non sans étouffer un soupir; et il s'assit, laissant tomber
sa tête sur sa poitrine, avec un sentiment de profond désespoir et la
conviction d'un vide nouveau rencontré sous ses pas; mais, en
écoutant l'ordonnance, il lui sembla qu'un brouillard épais s'était
dissipé devant ses yeux et que l'étoile infaillible lui montrait le
seul chemin qu'il eût à suivre.
Voici ce que le Docteur-Noir écrivait, motivant chaque point de son
ordonnance, usage fort louable et assez rare.