DE L'OSTRACISME PERPÉTUEL

Les dernières paroles du Docteur-Noir résonnaient encore dans la

grande chambre de Stello, lorsque celui-ci s'écria, en levant les

deux bras au-dessus de sa tête:

--Oui, cela dut se passer ainsi!

--Mes histoires, dit rudement le conteur satirique, sont, comme

toutes les paroles des hommes, à moitié vraies.

--Oui, cela dut se passer ainsi, poursuivit Stello; oui, je l'atteste

par tout ce que j'ai souffert en écoutant. Comme l'on sent la ressem-

blance du portrait d'un inconnu ou d'un mort, je sens la ressemblance

des vôtres. Oui, leurs passions et leurs intérêts les firent parler de

la sorte. Donc, des trois formes du Pouvoir possibles, la première nous

craint, la seconde nous dédaigne comme inutiles, la troisième nous hait

et nous nivelle comme supériorités aristocratiques. Sommes-nous donc

les ilotes éternels des sociétés?

--Ilotes ou Dieux, dit le Docteur, la Multitude, tout en vous portant

dans ses bras, vous regarde de travers comme tous ses enfants, et de

temps en temps vous jette à terre et vous foule aux pieds. C'est une

mauvaise mère.

Gloire éternelle à l'homme d'Athènes...--Oh! pourquoi ne sait-on

pas son nom? Pourquoi le sublime anonyme qui créa la Vénus de Milo

ne lui a-t-il pas réservé la moitié de son bloc de marbre? Pourquoi

ne l'a-t-on pas écrit en lettres d'or, ce nom grossier sans doute, en

tête des Hommes illustres de Plutarque?--Gloire à l'homme d'Athènes...

--Je ne cesserai de le vénérer et de le considérer comme le type

éternel, le magnifique représentant du Peuple de toutes les nations

et de tous les siècles. Je ne cesserai de penser à lui toutes les fois

que je verrai des hommes assemblés pour juger quelque chose ou quelqu'

un, ou seulement des hommes réunis qui se parleront d'une oeuvre ou

d'une action illustre, ou seulement des hommes qui prononceront un nom

célèbre, comme la Multitude les prononce d'ordinaire, avec un accent

indéfinissable; c'est un accent pincé, roide, jaloux et hostile. On

dirait que le nom sort de la bouche avec explosions, malgré celui qui

le prononce, contraint par un charme magique, une puissance secrète

qui en arrache les syllabes importunes. Lorsqu'il passe, la bouche

grimace, les lèvres flottent vaguement entre le sourire du mépris et

la contraction d'un examen profond et sérieux. Il y a du bonheur si,

dans ce combat, le nom en passant n'est pas estropié, ou suivi d'une

rude et flétrissante épithète. Ainsi, lorsqu'on a goûté par complai-

sance une liqueur amère, si les lèvres la jettent loin d'elles, il

est rare que ce mouvement ne soit pas suivi d'un souffle et d'une

expression de dégoût.

O Multitude! Multitude sans nom! vous êtes née ennemie des noms!

--Considérez ce que vous faites lorsque vous vous assemblez au

théâtre. Le fond de vos sentiments est le désir secret de la chute et

la crainte du succès. Vous venez comme malgré vous, vous voudriez ne

pas être charmée. Il faut que le Poète vous dompte par son interprète,

l'acteur. Alors vous vous soumettez, non sans murmure et sans une

longue suite de reproches sourds et obstinés. Car proclamerun succès,

un nom, c'est pour chacun mettre ce nom au-dessus du sien, lui recon-

naître une supériorité qui offense celui qui s'y soumet. Et jamais,

je l'affirme, vous ne vous y soumettriez, ô fière Multitude! si vous

ne sentiez en même temps (heureuse consolation!) que vous faites acte

de protection. Votre position de juge, qui verse l'or à pleines mains,

vous soutient un peu dans le cruel effort que vous faites en signant

par des applaudissements l'aveu d'une supériorité. Mais partout où ce

dédommagement secret ne vous est pas donné, à peine avez-vous fait une

gloire, vous la trouvez trop haute et vous la minez sourdement, vous

la rongez par le pied et la tête jusqu'à ce qu'elle retombe à votre

niveau.

Votre unique passion est l'égalité, ô Multitude! et tant que vous

serez, vous vous sentirez poussée par le besoin simultané d'un

ostracisme perpétuel.

Gloire à l'homme d'Athènes... Eh! mon Dieu, me faut-il donc ne pas

savoir comment il fut appelé!--Lui qui exprima, avec une immortelle

naïveté, vos sentiments innés:

"Pourquoi le bannis-tu?

--Je suis fatigué, dit-il, d'entendre louer son nom."

Stello · 第 83 / 97 题