UN TOUR DE ROUE

Ici le Docteur-Noir fut quelque temps sans pouvoir continuer. Tout

à coup il se leva et dit ce qui suit en marchant vivement dans la

chambre de Stello:

--Une rage incroyable me saisit alors! Je sortis violemment de ma

chambre en criant sur l'escalier "Les bourreaux! les scélérats!

livrez-moi si vous voulez! venez me chercher! me voilà!"--Et

j'allongeais ma tête, comme la présentant au couteau. J'étais dans

le délire.

Eh! que faisais-je?--Je ne trouvai sur les marches de l'escalier

que deux petits enfants, ceux du portier. Leur innocente présence

m'arrêta. Ils se tenaient par la main, et, tout effrayés de me voir,

se serraient contre la muraille pour me laisser passer comme un fou

que j'étais. Je m'arrêtai et je me demandai où j'allais, et comment

cette mort transportait ainsi celui qui avait tant vu mourir.--Je

redevins à l'instant maître de moi; et, me repentant profondément

d'avoir été assez insensé pour espérer pendant un quart d'heure de ma

vie, je redevins l'impassible spectateur de choses que je fus

toujours.--J'interrogeai ces enfants sur mon canonnier; il était

venu depuis le 5 thermidor tous les matins, à huit heures; il avait

brossé mes habits et dormi près du poêle. Ensuite, ne me voyant pas

venir, il était parti sans questionner personne.--Je demandai aux

enfants où était leur père. Il était allé sur la place voir la

cérémonie. Moi, je l'avais trop bien vue.

Je descendis plus lentement, et, pour satisfaire le désir violent

qui me restait, celui de voir comment se conduirait la Destinée, et

si elle aurait l'audace d'ajouter le triomphe général de Robespierre

à ce triomphe partiel. Je n'en aurais pas été surpris.

La foule était si grande encore et si attentive sur la place, que je

sortis, sans être vu, par ma grande porte, ouverte et vide. Là je me

mis à marcher, les yeux baissés, sans sentir la pluie. La nuit ne

tarda pas à venir. Je marchais toujours en pensant. Partout

j'entendais à mes oreilles les cris populaires, le roulement lointain

de l'orage, le bruissement régulier de la pluie. Partout je croyais

voir la Statue et l'Échafaud se regardant tristement par-dessus les

têtes vivantes et les têtes coupées. J'avais la fièvre.

Continuellement j'étais arrêté dans les rues par des troupes qui

passaient, par des hommes qui couraient en foule. Je m'arrêtais, je

laissais passer, et mes yeux baissés ne pouvaient regarder que le

pavé luisant, glissant et lavé par la pluie. Je voyais mes pieds

marcher, et je ne savais pas où ils allaient. Je réfléchissais

sagement, je raisonnais logiquement, je voyais nettement et

j'agissais en insensé. L'air avait été rafraîchi, la pluie avait

séché dans les rues et sur moi sans que je m'en fusse aperçu. Je

suivais les quais, je passais les ponts, je les repassais, cherchant

à marcher seul sans être coudoyé, et je ne pouvais y réussir. J'avais

du peuple à côté de moi, du peuple devant, du peuple derrière; du

peuple dans la tête, du peuple partout: c'était insupportable. On me

croisait, on me poussait, on me serrait. Je m'arrêtais alors, et je

m'asseyais sur une borne ou une barrière: je continuais à réfléchir.

Tous les traits du tableau me revenaient plus colorés devant les

yeux; je revoyais les Tuileries rouges, la place houleuse et noire,

le gros nuage et la grande Statue et la grande Guillotine se

regardant. Alors je partais de nouveau; le peuple me reprenait, me

heurtait et me roulait encore. Je le fuyais machinalement, mais sans

être importuné; au contraire, la foule berce et endort. J'aurais

voulu qu'elle s'occupât de moi pour être délivré par l'extérieur de

l'intérieur de moi-même. La moitié de la nuit se passa ainsi dans un

vagabondage de fou. Enfin, comme je m'étais assis sur le parapet d'un

quai, et que l'on m'y pressait encore, je levai les yeux et regardai

autour de moi et devant moi. J'étais devant l'Hôtel de Ville; je le

reconnus à ce cadran lumineux, éteint depuis, rallumé nouvellement

tel qu'on le voit, et qui, tout rouge alors, ressemblait de loin à

une large lune de sang sur laquelle des heures magiques étaient

marquées. Le cadran disait minuit et vingt minutes; je crus rêver.

Ce qui m'étonna surtout fut de voir réellement autour de moi une

quantité d'hommes assemblés. Sur la Grève, sur les quais, partout on

allait sans savoir où. Devant l'Hôtel de Ville surtout on regardait

une grande fenêtre éclairée. C'était celle du Conseil de la Commune.

Sur les marches du vieux palais était rangé un bataillon épais

d'hommes en bonnets rouges, armés de piques et chantant la

Marseillaise; le reste du peuple était dans la stupeur et parlait

à voix basse.

Je pris la sinistre résolution d'aller chez Joseph Chénier. J'arrivai

bientôt à une étroite rue de l'île Saint-Louis, où il s'était réfugié.

Une vieille femme, notre confidente, qui m'ouvrit en tremblant après

m'avoir fait longtemps attendre, me dit "qu'il dormait; qu'il était

bien content de sa journée; qu'il avait reçu dix Représentants sans

oser sortir que demain on allait attaquer Robespierre, et que, le 9,

il irait avec moi délivrer M. André; qu'il prenait des forces".

L'éveiller pour lui dire: "Ton frère est mort; tu arriveras trop

tard. Tu crieras: Mon frère! et l'on ne te répondra pas; tu diras:

Je voulais le sauver,--et l'on ne te croira jamais, ni pendant ta

vie ni après ta mort! et tous les jours on t'écrira: Caïn, qu'as-tu

fait de ton frère?"

L'éveiller pour lui dire cela!--Oh! non!

"Qu'il prenne des forces, dis-je, il en aura besoin demain."

Et je recommençai dans la rue ma nocturne marche, résolu de ne pas

entrer chez moi que l'événement ne fût accompli. Je passai la nuit à

rôder de l'Hôtel de Ville au Palais-National, des Tuileries à l'Hôtel

de Ville. Tout Paris semblait aussi bivouaquer.

Le jour, 8 thermidor, se leva bientôt, très brillant. Ce fut un bien

long jour que celui-là. Je vis du dehors le combat intérieur du grand

corps de la République. Au Palais-National, contre l'ordinaire, le

silence était sur la place et le bruit dans le château. Le peuple

attendit encore son arrêt tout le jour, mais vainement. Les partis se

formaient. La Commune enrôlait des Sections entières de la garde

nationale. Les Jacobins étaient ardents à pérorer dans les groupes.

On portait des armes; on les entendait essayer par des explosions

inquiétantes. La nuit revint, et l'on apprit seulement que

Robespierre était plus fort que jamais, et qu'il avait frappé d'un

discours puissant ses ennemis de la Convention. Quoi! il ne

tomberait pas! quoi! il vivrait, il tuerait, il régnerait!--Qui

aurait eu, cette autre nuit, un toit, un lit, un sommeil?--Personne

autour de moi ne s'en souvint, et moi je ne quittai pas la place.

J'y vécus, j'y pris racine.

Il arriva enfin le second jour, le jour de crise, et mes yeux

fatigués le saluèrent de loin. La Dispute foudroyante hurla tout le

jour encore dans le palais qu'elle faisait trembler. Quand un cri,

quand un mot s'envolait au dehors, il bouleversait Paris, et tout

changeait de face. Les dés étaient jetés sur le tapis, et les têtes

aussi.--Quelquefois un des pâles joueurs venait respirer et s'essuyer

le front à une fenêtre; alors le peuple lui demandait avec anxiété

qui avait gagné la partie où il était joué lui-même.

Tout à coup on apprend, avec la fin du jour et de la séance, on

apprend qu'un cri étrange, inattendu, imprévu, inouï, a été jeté: A

bas le tyran! et que Robespierre est en prison. La guerre commence

aussitôt. Chacun court à son poste. Les tambours roulent, les armes

brillent, les cris s'élèvent.--L'Hôtel de Ville gémit avec son

tocsin, et semble appeler son maître.--Les Tuileries se hérissent de

fer, Robespierre reconquis règne en son palais, l'Assemblée dans le

sien. Toute la nuit, la Commune et la Convention appellent à leur

secours, et mutuellement s'excommunient.

Le peuple était flottant entre ces deux puissances. Les citoyens

erraient par les rues, s'appelant, s'interrogeant, se trompant et

craignant de se perdre eux-mêmes et la nation; beaucoup demeuraient

en place et, frappant le pavé de la crosse de leurs fusils, s'y

appuyaient le menton en attendant le jour et la vérité.

Il était minuit. J'étais sur la place du Carrousel, lorsque dix

pièces de canon y arrivèrent. A la lueur des mèches allumées et de

quelques torches, je vis que les officiers plaçaient leurs pièces

avec indifférence sur la place, comme en un parc d'artillerie, les

unes braquées contre le Louvre, les autres vers la rivière. Ils

n'avaient, dans les ordres qu'ils donnaient, aucune intention

décidée. Ils s'arrêtèrent et descendirent de cheval, ne sachant guère

à la disposition de qui ils venaient se mettre. Les canonniers se

couchèrent à terre. Comme je m'approchais d'eux, j'en remarquai un,

le plus fatigué peut-être, mais à coup sûr le plus grand de tous, qui

s'était établi commodément sur l'affût de sa pièce et commençait à

ronfler déjà. Je le secouai par le bras: c'était mon paisible

canonnier, c'était Blaireau.

Il se gratta la tête un moment avec un peu d'embarras, me regarda

sous le nez, puis, me reconnaissant, se releva de toute son étendue

assez languissamment. Ses camarades, habitués à le vénérer comme chef

de pièce, vinrent pour l'aider à quelque manoeuvre. Il allongea un

peu ses bras et ses jambes pour se dégourdir, et leur dit:

"Oh! restez, restez; allez, ce n'est rien: c'est le citoyen que

voilà qui vient boire un peu la goutte avec moi. Hein!"

Les camarades recouchés ou éloignés:

"Eh bien, dis-je, mon grand Blaireau, qu'est-ce donc qui arrive

aujourd'hui?"

Il prit la mèche de son canon et s'amusa a y allumer sa pipe.

"Oh! c'est pas grand'chose, me dit-il.

--Diable!" dis-je.

Il huma sa pipe avec bruit et la mit en train.

"Oh! mon Dieu! mon Dieu, mon Dieu, non! pas la peine de faire

attention à ça!"

Il tourna la tête par-dessus ses hautes épaules pour regarder d'un

air de mépris le palais national des Tuileries, avec toutes ses

fenêtres éclairées.

"C'est, me dit-il, un tas d'avocats qui se chamaillent là-bas! Et

c'est tout.

--Ah! ça ne te fait pas d'autre effet, à toi? lui dis-je, en prenant

un ton cavalier et voulant lui frapper sur l'épaule, mais n'y arrivant

pas.

--Pas davantage", me dit Blaireau avec un air de supériorité

incontestable.

Je m'assis sur son affût, et je rentrai en moi-même. J'avais honte

de mon peu de philosophie à côté de lui.

Cependant j'avais peine à ne pas faire attention à ce que je voyais.

Le Carrousel se chargeait de bataillons qui venaient se serrer en

masse devant les Tuileries, et se reconnaissaient avec précaution.

C'étaient la section de la Montagne, celle de Guillaume-Tell, celles

des Gardes-françaises et de la Fontaine-Grenelle qui se rangeaient

autour de la Convention. Était-ce pour la cerner ou la défendre?

Comme je me faisais cette question, des chevaux accoururent. Ils

enflammaient le pavé de leurs pieds. Ils vinrent droit aux canonniers.

Un gros homme, qu'on distinguait mal à la lueur des torches, et qui

beuglait d'une étrange façon, devançait tous les autres. Il

brandissait un grand sabre courbe, et criait de loin:

"Citoyens canonniers, à vos pièces!--Je suis le général Henriot.

Criez: Vive Robespierre! mes enfants. Les traîtres sont là! enfants.

Brûlez-leur un peu la moustache! Hein! faudra voir s'ils feront aller

les bons enfants comme ils voudront. Hein! c'est que je suis là, moi.

--Hein! vous me connaissez bien, mes fils, pas vrai?"

Pas un mot de réponse. Il chancelait sur son cheval, et, se

renversant en arrière, soutenait son gros corps sur les rênes et

faisait cabrer le pauvre animal, qui n'en pouvait plus.

"Eh bien, où sont donc les officiers ici? mille dieux! continuait-il.

Vive la nation! Dieu de Dieu! et Robespierre! les amis!--Allons! nous

sommes des Sans-Culottes et des bons garçons, qui ne nous mouchons pas

du pied, n'est-ce pas?--Vous me connaissez bien?--Hein! vous savez,

canonniers, que je n'ai pas froid aux yeux, moi! Tournez-moi vos pièces

sur cette baraque, où sont tous les filous et les gredins de la

Convention."

Un officier s'approcha et lui dit: "Salut!--Va te coucher. Je n'en

suis pas.--Ni vu ni connu,--tu m'ennuies."

Un second dit au premier:

"Mais dis donc, toi, on ne sait pas au fait s'il n'est pas général,

ce vieil ivrogne?

--Ah bah! qu'est-ce que ça me fait?" dit le premier. Et il s'assit.

Henriot écumait. "Je te fendrai le crâne comme un melon, si tu

n'obéis pas, mille tonnerres!

--Oh! pas de ça, Lisette! reprit l'officier en lui montrant le bout

d'un écouvillon. Tiens-toi tranquille, s'il vous plaît, citoyen."

Les espèces d'aides de camp qui suivaient Henriot s'efforçaient

inutilement d'enlever les officiers et de les décider: ils les

écoutaient beaucoup moins encore que leur gros buveur de général.

Le vin, le sang, la colère, étranglaient l'ignoble Henriot. Il

criait, il jurait Dieu, il maugréait, il hurlait; il se frappait la

poitrine; il descendait de cheval et se jetait par terre; il

remontait et perdait son chapeau à grandes plumes. Il courait de la

droite à la gauche et embarrassait les pieds du cheval dans les

affûts. Les canonniers le regardaient sans se déranger, et riaient.

Les citoyens armés venaient le regarder avec des chandelles et des

torches, et riaient.

Henriot recevait de grossières injures et rendait des imprécations

de cabaretier saoul.

"Oh! le gros sanglier,--sanglier sans défense.--Oh! oh! qu'est-ce

qu'il nous veut, le porc empanaché?"

Il criait: "A moi les bons Sans-Culottes! à moi les solides à trois

poils! que j'extermine toute cette enragée canaille de Tallien!

Fendons la gorge à Boissy-d'Anglas; éventrons Collot-d'Herbois;

coupons le sifflet à Merlin-Thionville; faisons un hachis de

conventionnels sur le Billaud-Varennes, mes enfants!

--Allons! dit l'adjudant-major des canonniers, commence par faire

demi-tour, vieux fou. En v'là assez. C'est assez d'parade comm'ça.

Tu ne passeras pas."

En même temps il donna un coup de pommeau de sabre dans le nez du

cheval d'Henriot. Le pauvre animal se mit à courir dans la place du

Carrousel, emportant son gros maître, dont le sabre et le chapeau

traînaient à terre, renversant sur son chemin des soldats pris par le

dos, des femmes qui étaient venues accompagner les Sections, et de

pauvres petits garçons accourus pour regarder, comme tout le monde.

L'ivrogne revint encore à la charge, et, avec un peu plus de bon sens

(le froid sur la tête et le galop l'avaient un peu dégrisé), dit à un

autre officier:

"Songe bien, citoyen, que l'ordre de faire feu sur la Convention,

c'est de la Commune que je te l'apporte, et de la part de Robespierre,

Saint-Just et Couthon. J'ai le commandement de toute la garnison. Tu

entends, citoyen?"

L'officier ôta son chapeau. Mais il répondit avec un sang-froid

parfait:

"Donne-moi un ordre par écrit, citoyen. Crois-tu que je serai assez

bête pour faire feu sans preuve d'ordre?--Oui! pas mal!--Je ne suis

pas au service d'hier, va! pour me faire guillotiner demain.

Donne-moi un ordre signé, et je brûle le Palais-National et la

Convention comme un paquet d'allumettes."

Là-dessus, il retroussa sa moustache et tourna le dos.

"Autrement, ajouta-t-il, ordonne le feu toi-même aux artilleurs, et

je ne soufflerai pas."

Henriot le prit au mot. Il vint droit à Blaireau.

"Canonnier, je te connais."

Blaireau ouvrit de grands yeux hébétés et dit:

"Tiens! il me connaît!

--Je t'ordonne de tourner la pièce sur le mur là-bas, et de faire

feu."

Blaireau bâilla. Puis il se mit à l'ouvrage, et d'un tour de bras la

pièce fut braquée. Il ploya ses grands genoux, et en pointeur

expérimenté ajusta le canon, mettant en ligne les deux points de mire

vis-à-vis la plus grande fenêtre allumée du château.

Henriot triomphait.

Blaireau se redressa de toute sa hauteur, et dit à ses quatre

camarades, qui se tenaient à leur poste pour servir la pièce, deux à

droite, deux à gauche:

"Ce n'est pas tout à fait ça, mes petits amis.--Un petit tour de

roue encore!"

Moi, je regardai cette roue du canon qui tournait en avant, puis

retournait en arrière, et je crus voir la roue mythologique de la

Fortune. Oui, c'était elle... C'était elle-même, réalisée, en vérité.

A cette roue était suspendu le destin du monde. Si elle allait en

avant et pointait la pièce, Robespierre était vainqueur. En ce moment

même les Conventionnels avaient appris l'arrivée d'Henriot; en ce

moment même, ils s'asseyaient pour mourir sur leurs chaises curules.

Le peuple des tribunes s'était enfui et le racontait autour de nous.

Si le canon faisait feu, l'Assemblée se séparait, et les Sections

réunies passaient au joug de la Commune. La Terreur s'affermissait,

puis s'adoucissait, puis restait..., restait un Richard III, ou un

Cromwell, ou après un Octave... Qui sait?

Je ne respirais pas, je regardais, je ne voulais rien dire.

Si j'avais dit un mot à Blaireau, si j'avais mis un grain de sable,

le souffle d'un geste sous la roue, je l'aurais fait reculer. Mais

non, je n'osai le faire, je voulus voir ce que le destin seul

enfanterait.

Il y avait un petit trottoir usé devant la pièce; les quatre

servants ne pouvaient y poser également les roues, qui glissaient

toujours en arrière.

Blaireau recula et se croisa les bras en artiste découragé et

mécontent. Il fit la moue.

Il se tourna vers un officier d'artillerie:

"Lieutenant! c'est trop jeune tout ça!--C'est trop jeune, ces

servants-là, ça ne sait pas manier sa pièce. Tant que vous me

donnerez ça, il n'y a pas moyen d'aller!--N'y a pas de plaisir!"

Le lieutenant répondit avec humeur:

"Je ne te dis pas de faire feu, moi, je ne dis rien.

--Ah bien! c'est différent, dit Blaireau en bâillant. Ah! bien,

moi non plus, je ne suis plus du jeu. Bonsoir."

En même temps il donna un coup de pied à sa pièce, la fit rouler en

travers et se coucha dessus.

Henriot tira son sabre, qu'on lui avait ramassé.

"Feras-tu feu?" dit-il.

Blaireau fumait, et, tenant à la main sa mèche éteinte, répondit:

"Ma chandelle est morte! va te coucher!

Henriot, suffoqué de rage, lui donna un coup de sabre à fendre un

mur; mais c'était un revers d'ivrogne, si mal appliqué, qu'il ne fit

qu'effleurer la manche de l'habit et à peine la peau, à ce que je

jugeai.

C'en fut assez pour décider l'affaire contre Henriot. Les canonniers

furieux firent pleuvoir sur son cheval une grêle de coups de poing,

de pied, d'écouvillon; et le malencontreux général, couvert de boue,

ballotté par son coursier comme un sac de blé sur un âne, fut emporté

vers le Louvre, pour arriver, comme vous savez, à l'Hôtel de Ville,

où Coffinhal le Jacobin le jeta par la fenêtre sur un tas de fumier,

son lit naturel.

En ce moment même arrivent les commissaires de la Convention; ils

crient de loin que Robespierre, Saint-Just, Couthon, Henriot, sont

mis hors la loi. Les Sections répondent à ce mot magique par des cris

de joie. Le Carrousel s'illumine subitement. Chaque fusil porte un

flambeau. Vive la liberté! Vive la Convention! A bas les tyrans!

sont les cris de la foule armée. Tout marche à l'Hôtel de Ville, et

tout le peuple se soumet et se disperse au cri magique qui fut

l'interdit républicain: Hors la loi!

La Convention, assiégée, fit une sortie et vint des Tuileries

assiéger la Commune à l'Hôtel de Ville. Je ne la suivis pas; je ne

doutais pas de sa victoire. Je ne vis pas Robespierre se casser le

menton au lieu de la cervelle, et recevoir l'injure, comme il eût

reçu l'hommage, avec orgueil et en silence. Il avait attendu la

soumission de Paris, au lieu d'envoyer et d'aller la conquérir comme

la Convention. Il avait été lâche. Tout était dit pour lui. Je ne vis

pas son frère se jeter sur les baïonnettes par le balcon de l'Hôtel

de Ville, Lebas se casser la tête, et Saint-Just aller à la

guillotine aussi calme qu'en y faisant conduire les autres, les bras

croisés, les yeux et les pensées au ciel comme le grand inquisiteur

de la Liberté.

Ils étaient vaincus, peu m'importait le reste.

Je restai sur la même place et, prenant les mains longues et

ignorantes de mon canonnier naïf, je lui fis cette petite allocution

"O Blaireau! ton nom ne tiendra pas la moindre place dans l'histoire,

et tu t'en soucies peu, pourvu que tu dormes le jour et la nuit, et

que ce ne soit pas loin de Rose. Tu es trop simple et trop modeste,

Blaireau, car je te jure que, de tous les hommes appelés grands par

les conteurs d'histoire, il y en a peu qui aient fait des choses aussi

grandes que celles que tu viens de faire. Tu as retranché du monde un

règne et une Ère démocratique; tu as fait reculer la Révolution d'un

pas, tu as blessé à mort la République. Voilà ce que tu as fait, ô

grand Blaireau!--D'autres hommes vont gouverner, qui seront félicités

de ton oeuvre, et qu'un souffle de toi aurait pu disperser comme la

fumée de ta pipe solennelle. On écrira beaucoup et longtemps, et

peut-être toujours, sur le 9 thermidor; et jamais on ne pensera à te

rapporter l'hommage d'adoration qui t'est dû tout aussi justement

qu'à tous les hommes d'action qui pensent si peu et qui savent si peu

comment ce qu'ils ont fait s'est fait, et qui sont bien loin de ta

modestie et de ta candeur philosophique. Qu'il ne soit pas dit qu'on

ne t'ait pas rendu hommage; c'est toi, ô Blaireau! qui es véritablement

l'homme de la Destinée."

Cela dit, je m'inclinai avec un respect réel et plein d'humiliation,

après avoir vu ainsi tout au fond de la source d'un des plus grands

événements politiques du monde.

Blaireau pensa, je ne sais pourquoi, que je me moquais de lui. Il

retira sa main des miennes très doucement, par respect, et se gratta

la tête:

"Si c'était, dit ce grand homme, un effet de votre bonté de regarder

un peu mon bras gauche, seulement pour voir.

--C'est juste" dis-je.

Il ôta sa manche, et je pris une torche.

"Remercie Henriot, mon fils, lui dis-je, il t'a défait des plus

dangereux de tes hiéroglyphes. Les fleurs de lis, les Bourbons et

Madeleine sont enlevés avec l'épiderme, et après-demain tu seras

guéri et marié si tu veux."

Je lui serrai le bras avec mon mouchoir, je l'emmenai chez moi, et

ce qui fut dit fut fait.

De longtemps encore je ne pus dormir, car le serpent était écrasé,

mais il avait dévoré le cygne de la France.

Vous connaissez trop votre monde pour que je cherche à vous

persuader que mademoiselle de Coigny s'empoisonna et que madame de

Saint-Aignan se poignarda. Si la douleur fut un poison pour elles, ce

fut un poison lent. Le 9 thermidor les fit sortir de prison.

Mademoiselle de Coigny se réfugia dans le mariage, mais bien des

choses m'ont porté à croire qu'elle ne se trouva pas très bien de ce

lieu d'asile.--Pour madame de Saint-Aignan, une mélancolie douce et

affectueuse, mais un peu sauvage, et l'éducation de trois beaux

enfants, remplirent toute sa vie et son veuvage dans la solitude du

château de Saint-Aignan. Un an environ après sa prison, une femme

vint me demander de sa part un portrait. Elle avait attendu la fin du

deuil de son mari pour me faire reprendre ce trésor.

--Elle désirait ne pas me voir.--Je donnai la précieuse boîte de

maroquin violet, et je ne la revis pas.--Tout cela était très bien,

très pur, très délicat.--J'ai respecté ses volontés, et je

respecterai toujours son souvenir charmant, car elle n'est plus.

Jamais aucun voyage ne lui fit quitter ce portrait, m'a-t-on dit;

jamais elle ne consentit à le laisser copier: peut-être l'a-t-elle

brisé en mourant; peut-être est-il resté dans un tiroir de secrétaire

du vieux château, où les petits-enfants de la belle duchesse l'auront

toujours pris pour un grand-oncle; c'est la destinée des portraits.

Ils ne font battre qu'un seul coeur, et, quand ce coeur ne bat plus,

il faut les effacer.

Stello · 第 81 / 97 题