Ici le Docteur-Noir s'interrompit, et reprit après un moment de
stupeur et de réflexion:
--Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout à coup arrêté,
monsieur, et me force de contempler avec effroi deux pensées extrêmes
qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas.
En ce temps-là même dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just
(car il était, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et
écrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la
Révolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis
pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstiné,
impitoyable, audacieux et subtil, armé comme le sphinx, jusqu'aux
ongles et jusqu'aux dents, de sophismes métaphysiques et énigmatiques,
cuirassé de dogmes de fer, empanaché d'oracles nébuleux et foudroyants;
cet autre Esprit grondait comme un orage prophétique et menaçant, et
tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre.
Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, deviné phase
par phase; sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le
principe générateur des constitutions, sur le Pape, sur les décrets
de l'injustice divine et sur l'inquisition; voulant démontrer,
sonder, dévoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il
donnait (problème éternel!) à l'Autorité de l'homme sur l'homme,
voici en substance ce qu'il écrivait:
La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu.--Le sang est un
fluide vivant. Le ciel ne peut être apaisé que par le sang.
--L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que
les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels; les
premiers docteurs chrétiens crurent que les anges accouraient partout
où coulait le sang de la véritable victime.--L'effusion du sang est
expiatrice. Ces vérités sont innées.--La Croix atteste le SALUT PAR
LE SANG.
Et, depuis, Origène a dit justement qu'il y avait deux Rédemptions:
celle du Christ qui racheta l'univers, et les Rédemptions diminuées,
qui rachètent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de
quelques hommes pour tous se perpétuera jusqu'à la fin du monde. Et
les nations pourront se racheter éternellement par la substitution
des souffrances expiatoires.
C'était ainsi qu'un homme doué des plus hardies et des plus
trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné
l'Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la Croix le
premier anneau d'une chaîne effrayante et interminable de sophismes
ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et
qu'il avait fini peut-être par regarder du fond du coeur comme les
rayons d'une sainte vérité. C'était à genoux sans doute et en se
frappant la poitrine qu'il s'écriait:
"La terre, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel
immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin jusqu'à
l'extinction du mal!--Le bourreau est la pierre angulaire de la
société: sa mission est sacrée.--L'inquisition est bonne, douce et
conservatrice.
"La bulle In coena Domini est de source divine; c'est elle qui
excommunie les hérétiques et les appelants aux futurs conciles. Eh!
pourquoi un concile, grand Dieu! quand le pilori suffit!
"Le sentiment de la terreur d'une puissance irritée a toujours
subsisté.
"La guerre est divine: elle doit régner éternellement pour purger le
monde.--Les races sauvages sont dévouées et frappées d'anathème.
J'ignore leur crime, ô Seigneur! mais, puisqu'elles sont malheureuses
et insensées, elles sont criminelles et justement punies de quelque
faute d'un ancien chef. Les Européens, au siècle de Colomb, eurent
raison de ne pas les compter dans l'espèce humaine comme leurs
semblables.
"La Terre est un autel qui doit être éternellement imbibé de sang."
O Pieux Impie! qu'avez-vous fait?
Jusqu'à cet Esprit falsificateur, l'idée de la Rédemption de la race
coupable s'était arrêtée au Calvaire. Là, Dieu immolé par Dieu avait
lui-même crié: Tout est consommé.
N'était-ce pas assez du sang divin pour le salut de la chair humaine?
Non.--L'orgueil humain sera éternellement tourmenté du désir de
trouver au Pouvoir temporel absolu une base incontestable, et il est
dit que toujours les sophistes tourbillonneront autour de ce
problème, et s'y viendront brûler les ailes. Qu'ils soient tous
absous, excepté ceux qui osent toucher à la vie! la vie, le feu
sacré, le feu trois fois saint, que le Créateur lui seul a le droit
de reprendre! droit terrible de la peine sinistre, que je conteste
même à la justice!
Non.--Il a fallu à l'impitoyable sophistiqueur souffler, comme un
alchimiste patient, sur la poussière des premiers livres, sur les
cendres des premiers docteurs, sur la poudre des bûchers indiens et
des repas anthropophages, pour en faire sortir l'étincelle incendiaire
de la fatale idée.--Il lui a fallu trouver et écrire en relief les
paroles de cet Origène, qui fut un Abeilard volontaire: première
immolation et premier sophisme, dont il crut découvrir aussi le
principe dans l'Évangile; cet obscur et paradoxal Origène, docteur en
l'an 190 de J.-C., dont les principes à demi platoniciens furent loués
depuis sa mort par six saints (parmi eux saint Athanase et saint
Chrysostome), et condamnés par trois saints, un empereur et un pape
(parmi eux saint Jérôme et Justinien).--Il a fallu que le cerveau de
l'un des derniers catholiques fouillât bien avant dans le crâne de
l'un des premiers chrétiens pour en tirer cette fatale théorie de la
réversibilité et du salut par le sang. Et cela pour replâtrer l'édifice
démantelé de l'Église romaine et l'organisation démembrée du moyen âge!
Et cela tandis que l'inutilité du sang pour la fondation des systèmes
et des pouvoirs se démontrait tous les jours en place publique de Paris!
Et cela tandis qu'avec les mêmes axiomes quelques scélérats, lui-même
l'écrivait, renversaient quelques scélérats en disant aussi: l'Éternel,
la Vertu, la Terreur!
Armez de couteaux aussi tranchants ces deux Autorités, et dites-moi
laquelle imbibera l'autel avec le plus large arrosoir de sang!
Et prévoyait-il, le prophète orthodoxe, que de son temps même
croîtrait et se multiplierait à l'infini la monstrueuse famille de
ses Sophismes, et que, parmi les petits de cette tigresse race, il
s'en trouverait dont le cri serait celui-ci:
"Si la substitution des souffrances expiatoires est juste, ce n'est
pas assez, pour le salut des peuples, des substitutions et des
dévouements volontaires et très rares. L'innocent immolé pour le
coupable sauve sa nation; donc il est juste et bon qu'il soit immolé
par elle et pour elle; et lorsque cela fut, cela fut bien."
Entendez-vous le cri de la bête carnassière, sous la voix de l'homme?
--Voyez-vous par quelles courbes, partis de deux points opposés,
ces purs idéologues sont arrivés d'en bas et d'en haut à un même
point où ils se touchent: à l'échafaud? Voyez-vous comme ils
honorent et caressent le Meurtre?--Que le Meurtre est beau, que le
Meurtre est bon, qu'il est facile et commode, pourvu qu'il soit bien
interprété! Comme le Meurtre peut devenir joli en des bouches bien
faites et quelque peu meublées de paroles impudentes et d'arguties
philosophiques! Savez-vous s'il se naturalise moins sur ces langues
parleuses que sur celles qui lèchent le sang? Pour moi je ne le sais
pas.
Demandez-le (si cela s'évoque) aux massacreurs de tous les temps.
Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident! Venez en haillons,
venez en soutane, venez en cuirasse, venez, tueurs d'un homme et
tueurs de cent mille; depuis la Saint-Barthélemy jusqu'aux
septembrisades, de Jacques Clément et de Ravaillac à Louvel, de des
Adrets et Montluc à Marat et Schneider; venez, vous trouverez ici des
amis, mais je n'en serai pas.
Ici le Docteur-Noir rit longtemps; puis il soupira en se recueillant
et reprit...
--Ah! monsieur, c'est ici surtout qu'il faut, comme vous, prendre
en pitié.
Dans cette violente passion de tout rattacher, à tout prix, à une
cause, à une synthèse, de laquelle on descend à tout, et par laquelle
tout s'explique, je vois encore l'extrême faiblesse des hommes qui,
pareils à des enfants qui vont dans l'ombre, se sentent tous saisis
de frayeur, parce qu'ils ne voient pas le fond de l'abîme que ni Dieu
créateur ni Dieu sauveur n'ont voulu nous faire connaître. Ainsi je
trouve que ceux-là mêmes qui se croient les plus forts, en
construisant le plus de systèmes, sont les plus faibles et les plus
effrayés de l'analyse, dont ils ne peuvent supporter la vue, parce
qu'elle s'arrête à des effets certains, et ne contemple qu'à travers
l'ombre, dont le ciel a voulu l'envelopper, la Cause... la Cause pour
toujours incertaine.
Or, je vous le dis, ce n'est pas dans l'Analyse que les esprits
justes, les seuls dignes d'estime, ont puisé et puiseront jamais les
idées durables, les idées qui frappent par le sentiment de bien-être
que donne la rare et pure présence du vrai.
L'Analyse est la destinée de l'éternelle ignorante, l'Âme humaine.
L'Analyse est une sonde. Jetée profondément dans l'Océan, elle
épouvante et désespère le Faible; mais elle rassure et conduit le
Fort, qui la tient fermement en main.
Ici le Docteur-Noir, passant les doigts sur son front et ses yeux,
comme pour oublier, effacer, ou suspendre ses méditations
intérieures, reprit ainsi le fil de son récit: