Comme j'étais placé de côté sur cette chaise, ayant le dossier sous
mon bras gauche, je ne pus m'empêcher de le considérer. Ce dossier
fort large était devenu noir et luisant, non à force d'être bruni et
ciré, mais par la quantité de mains qui s'y étaient posées, qui
l'avaient frotté dans les crispations de leur désespoir; par la
quantité de pleurs qui avaient humecté le bois, et par les morsures
de la dent même des prisonniers. Des entailles profondes, de petites
coches, des marques d'ongles, sillonnaient ce dos de chaise. Des
noms, des croix, des lignes, des signes, des chiffres, y étaient
gravés au couteau, au canif, au clou, au verre, au ressort de montre,
à l'aiguille, à l'épingle.
Ma foi! je devins si attentif à les examiner, que j'en oubliai presque
ma pauvre petite prisonnière. Elle pleurait toujours; moi, je n'avais
rien à lui dire, si ce n'est: Vous avez raison de pleurer; car lui
prouver qu'elle avait tort m'eût été impossible, et, pour m'attendrir
avec elle, il aurait fallu pleurer encore plus fort. Non, ma foi!
Je la laissai donc continuer, et je continuai, moi, la lecture de ma
chaise.
C'étaient des noms, charmants quelquefois, quelquefois bizarres,
rarement communs, toujours accompagnés d'un sentiment ou d'une idée.
De tous ceux qui avaient écrit là, pas un n'avait en ce moment sa
tête sur ses épaules. C'était un album que cette planche! Les
voyageurs qui s'y étaient inscrits étaient tous au seul port où nous
soyons sûrs d'arriver, et tous parlaient de leur traversée avec
mépris et sans beaucoup de regrets, sans espoir non plus d'une vie
meilleure, ou seulement d'une vie nouvelle, ou d'une autre vie où
l'on se sente vivre. Ils paraissaient s'en peu soucier. Aucune foi
dans leurs inscriptions, aucun athéisme non plus; mais quelques élans
de passions cachées, secrètes, profondes, indiquées vaguement par le
prisonnier présent au prisonnier à venir, dernier legs du mort au
mourant.
Quand la foi est morte au coeur d'une nation vieillie, ses cimetières
(et ceci en était un) ont l'aspect d'une décoration païenne. Tel est
votre Père-Lachaise. Amenez-y un Indou de Calcutta, et demandez-lui:
"Quel est ce peuple dont les morts ont sur leur poussière des jardins
tout petits remplis de petites urnes, de colonnes d'ordre dorique ou
corinthien, de petites arcades de fantaisie à mettre sur sa cheminée
comme pendules curieuses; le tout bien badigeonné, marbré, doré,
enjolivé, vernissé; avec des grillages tout autour, pareils aux cages
des serins et des perroquets; et, sur la pierre, des phrases semi-
françaises de sensiblerie Riccobonienne, tirées des romans qui font
sangloter les portières et dépérir toutes les brodeuses?"
L'Indou sera embarrassé; il ne verra ni pagodes, ni Brahma, ni
statues de Wichnou aux trois têtes, aux jambes croisées et aux sept
bras; il cherchera le Lingam, et ne le trouvera pas; il cherchera le
turban de Mahomet, et ne le trouvera pas; il cherchera la Junon des
morts, et ne la trouvera pas; il cherchera la Croix, et ne la
trouvera pas, ou, la démêlant avec peine à quelques détours d'allées,
enfouie dans des bosquets et honteuse comme une violette, il
comprendra bien que les Chrétiens font exception dans ce grand
peuple; il se grattera la tête en la balançant et jouant avec ses
boucles d'oreilles en les faisant tourner rapidement comme un jongleur.
Et, voyant des noces bourgeoises courir, en riant, dans les chemins
sablés, et danser sous les fleurs et sur les fleurs des morts, remar-
quant l'urne qui domine le tombeau; n'ayant vu que rarement: Priez
pour lui, pour son âme, il vous répondra: "Très certainement ce peuple
brûle ses morts et enferme leurs cendres dans ces urnes. Ce peuple
croit qu'après la mort du corps tout est dit pour l'homme. Ce peuple
a coutume de se réjouir de la mort de ses pères, et de rire sur leurs
cadavres, parce qu'il hérite enfin de leurs biens, ou parce qu'il les
félicite d'être délivrés du travail et de la souffrance. Puisse Siwa,
aux boucles dorées et au col d'azur, adoré de tous les lecteurs du
Véda, me préserver de vivre parmi ce peuple qui, pareil à la fleur
dou-rouy, a comme elle deux faces trompeuses !"
Oui, le dossier de la chaise qui m'occupait et qui m'occupe encore
était tout pareil à nos cimetières. Une idée religieuse pour mille
indifférentes, une croix sur mille urnes.
J'y lus:
Mourir?--Dormir.
ROUGEOT DE MONTCRIF,
Garde du corps.
Il avait apporté, me dis-je, la moitié d'une idée d'Hamlet. C'est
toujours penser.
Frailty, thy name is woman!
J.F. Gauthier.
A quelle femme pensait celui-là? me demandai-je. C'est bien le moment
de se plaindre de leur fragilité!--Eh! Pourquoi pas? me dis-je ensuite
en lisant sur la liste des prisonniers sur le mur: âgé de vingt-six
ans, ex-page du tyran.--Pauvre page! une jalousie d'amour le suivait
à Saint-Lazare! Ce fut peut-être le plus heureux des prisonniers. Il
ne pensait pas à lui-même. Oh! le bel âge où l'on rêve d'amour sous le
couteau!
Plus bas, entouré de festons et de lacs d'amour, un nom d'imbécile:
Ici a gémi dans les fers Agricola-Adorable Franconville, de la
section Brutus, bon patriote, ennemi du Négocantisme, ex-huissier,
ami du Sans-Culottisme. Il ira au néant avec un Républicanisme sans
tache.
Je détournai un moment la tête à demi pour voir si ma douce
prisonnière était un peu remise de son trouble; mais, comme
j'entendais toujours ses pleurs, je ne voulus pas les voir, décidé à
ne pas l'interroger, de peur de redoublement; il me parut d'ailleurs
qu'elle m'avait oublié et je continuai.
Une petite écriture de femme, bien fine et déliée:
Dieu protège le roi Louis XVII et mes pauvres parents.
MARIE DE SAINT-CHAMANS,
Agée de quinze ans.
Pauvre enfant, j'ai retrouvé hier son nom, et vous le montrerai sur
une liste annotée de la main de Robespierre. Il y a en marge:
"Beaucoup prononcée en fanatisme et contre la liberté, quoique très
jeune."
Quoique très jeune! Il avait eu un moment de pudeur, le galant homme!
En réfléchissant, je me retournai. Madame de Saint-Aignan, entièrement
et toujours abandonnée à son chagrin, pleurait encore. Il est vrai que
trois minutes m'avaient suffi, comme vous pensez bien, pour lire, et
lire lentement, ce qu'il me faut bien plus de temps pour me rappeler
et vous raconter.
Je trouvai pourtant qu'il y avait une sorte d'obstination ou de
timidité à conserver cette attitude aussi longtemps. Quelquefois on
ne sait par quel chemin revenir d'un éclat de douleur, surtout en
présence des caractères puissants et contenus, qu'on appelle froids
parce qu'ils renferment des pensées et des sensations hors de la
mesure commune, et qui ne tiendraient pas dans des dialogues
ordinaires. Quelquefois aussi on ne peut pas en revenir, à moins que
l'interlocuteur ne fasse quelque question sentimentale. Moi, cela
m'embarrasse. Je me retournai encore, comme pour suivre l'histoire de
ma chaise et de ceux qui y avaient veillé, pleuré, blasphémé, prié ou
dormi.