LA MAISON LAZARE

Saint-Lazare est une vieille maison couleur de boue. Ce fut jadis un

Prieuré. Je crois ne me tromper guère en disant qu'on n'acheva de la

bâtir qu'en 1465, à la place de l'ancien monastère de Saint-Laurent,

dont parle Grégoire de Tours, comme vous le savez parfaitement, au

sixième livre de son Histoire, chapitre neuvième. Les rois de France

y faisaient halte deux fois à leur entrée à Paris, ils s'y reposaient

à leur sortie, on les y déposait en les portant à Saint-Denis. En

face le Prieuré était, à cet effet, un petit hôtel dont il ne reste

pas pierre sur pierre, et qui se nommait le Logis du Roi. Le Prieuré

devint caserne, prison d'État et maison de correction pour les

moines, les soldats, les conspirateurs et les filles; on a tour à

tour agrandi, élargi, barricadé et verrouillé ce bâtiment sale, où

tout était alors d'un aspect gris, maussade et maladif. Il me fallut

quelque temps pour me rendre de la place de la Révolution à la rue du

Faubourg-Saint-Denis, où est située cette prison. Je la reconnus de

loin à une sorte de guenille bleue et rouge, toute mouillée de pluie,

attachée à un grand bâton noir planté au-dessus de la porte. Sur un

marbre noir, en grosses lettres blanches, était gravée l'inscription

générale de tous les monuments, l'inscription qui me semblait

l'épitaphe de toute la nation:

Unité, Indivisibilité de la République.

Égalité, Fraternité ou la Mort.

Devant la porte du corps de garde infect, des Sans-Culottes, assis

sur des bancs de chêne, aiguisaient leurs piques dans le ruisseau,

jouaient à la drogue, chantaient la Carmagnole, et ôtaient la

lanterne d'un réverbère pour la remplacer par un homme qu'on voyait

amené du haut du faubourg par des poissardes qui hurlaient le Ça ira!

On me connaissait, on avait besoin de moi, j'entrai. Je frappai à

une porte épaisse, placée à droite sous la voûte. La porte s'ouvrit

à moitié, comme d'elle-même, et comme j'hésitais, attendant qu'elle

s'ouvrît tout à fait, la voix du geôlier me cria: "Allons donc!

entrez donc!"

Et, dès que j'eus mis le pied dans l'intérieur, je sentis le

froissement de la porte sur mes talons, et je l'entendis se refermer

violemment, comme pour toujours, de tout le poids de ses ais massifs,

de ses clous épais, de ses garnitures de fer et de ses verrous.

Le geôlier riait dans les trois dents qui lui restaient.

Ce vieux coquin était accroupi dans un grand fauteuil noir, de ceux

qu'on nomme à crémaillère, parce qu'ils ont de chaque côté des crans

de fer qui soutiennent le dossier et mesurent sa courbe lorsqu'il se

renverse pour servir de lit. Là, dormait et veillait, sans se déranger

jamais, l'immobile portier. Sa figure ridée, jaune, ironique, s'avan-

çait au-dessus de ses genoux, et s'y appuyait par le menton. Ses deux

jambes passaient à droite et à gauche par-dessus les deux bras du

fauteuil, pour se délasser d'être assis à la manière accoutumée, et

il tenait de la main droite ses clefs, de la gauche la serrure de la

porte massive. Il l'ouvrait et la fermait comme par ressort et sans

fatigue.--Je vis derrière son fauteuil une jeune fille debout, les

mains dans les poches de son petit tablier. Elle était toute ronde,

grasse et fraîche, un petit nez retroussé, des lèvres d'enfant, de

grosses hanches, des bras blancs, et une propreté rare en cette

maison. Robe d'étoffe rouge relevée dans les poches, et bonnet blanc

orné d'une grande cocarde tricolore.

Je l'avais déjà remarquée en passant, mais jamais avec attention.

Cette fois, tout rempli des demi-confidences de mon canonnier

Blaireau, je reconnus sa bonne amie Rose, avec ce sentiment inné qui

fait qu'on se dit, sans se tromper, d'un inconnu que l'on désirait

voir: C'est lui.

Cette belle fille avait un air de bonté et de prestance tout à la

fois, qui faisait, à la voir là, l'effet de redoubler la tristesse du

lieu, pour lequel elle ne semblait pas faite. Toute cette fraîche

personne sentait si bien le grand air de la campagne, le village, le

thym et le serpolet, que je mets en fait qu'elle devait arracher un

soupir à chaque prisonnier par sa présence, en leur rappelant les

plaines et les blés.

"C'est une cruauté, dis-je en m'arrêtant, une cruauté véritable que

de montrer cette enfant-là aux détenus."

Elle ne comprit pas plus que si j'eusse parlé grec, et je ne

prétendais pas être compris. Elle fit de grands yeux, montra les plus

belles dents du monde, et cela sans sourire, en ouvrant ses lèvres,

qui s'épanouirent comme un oeillet que l'on presse du doigt.

Le père grogna. Mais il avait la goutte et il ne me dit rien.

J'entrai dans les corridors en tâtant la pierre avec ma canne devant

mes pieds, parce qu'alors les larges et longues avenues humides

étaient sombres et mal éclairées en plein jour, par des réverbères

rouges et infects.

Aujourd'hui que tout devient propre et poli, si vous alliez visiter

Saint-Lazare, vous verriez une belle infirmerie, des cellules neuves

et bien rangées, des murs blanchis, des carreaux lavés, de la lumière,

de l'air, de l'ordre partout. Les geôliers, les guichetiers, les

porte-clefs d'aujourd'hui se nomment directeurs, conducteurs, correc-

teurs, surveillants, portent uniforme bleu à boutons d'argent, parlent

d'une voix douce, et ne connaissent que par ouï-dire leurs anciens

noms, qu'ils trouvent ridicules.

Mais, en 1794, cette noire Maison Lazare ressemblait à une grande

cage d'animaux féroces. Il n'existait là que le vieux bâtiment gris

qu'on y voit encore, bloc énorme et carré. Quatre étages de

prisonniers gémissaient et hurlaient l'un sur l'autre. Au dehors, on

voyait aux fenêtres des grilles, des barreaux énormes, formant en

largeur des anneaux, en hauteur des piques de fer, et entrelaçant de

si près la lance et la chaîne, que l'air y pouvait à peine pénétrer.

Au dedans, trois larges corridors mal éclairés divisaient chaque

étage, coupés eux-mêmes par quarante portes de loges dignes d'enfermer

des loups, et souvent pénétrées d'une odeur de tanière; de lourdes

grilles de fer massives et noires au bout de chaque corridor et, à

toutes les portes des loges, de petites ouvertures carrées et grillées,

que l'on nomme guichets, et que les geôliers ouvrent en dehors pour

surprendre et surveiller le prisonnier à toute heure.

Je traversai, en entrant, la grande cour vide où l'on rangeait

d'ordinaire les terribles chariots destinés à emporter des charges de

victimes. Je grimpai sur le perron à demi détruit par lequel elles

descendaient pour monter dans leur dernière voiture.

Je passai un lieu abominable, humide et sinistre, usé par le

frottement des pieds, brisé et marqué sur les murs, comme s'il s'y

passait chaque jour quelque combat. Une sorte d'auge pleine d'eau,

d'une mauvaise odeur, en était le seul meuble. Je ne sais ce qu'on

y faisait, mais ce lieu se nommait et se nomme encore Casse-Gueule.

J'arrivai au préau, large et laide cour enchâssée dans de hautes

murailles; le soleil y jette quelquefois un rayon triste, du haut

d'un toit. Une énorme fontaine de pierre est au milieu, quatre

rangées d'arbres autour. Au fond, tout au fond, un Christ blanc sur

une croix rouge, rouge d'un rouge de sang.

Deux femmes étaient au pied de ce grand Christ, l'une très jeune, et

l'autre très âgée. La plus jeune priait à deux genoux, à deux mains,

la tête baissée, et fondant en larmes; elle ressemblait tant à la

belle princesse de Lamballe, que je détournai la tête. Ce souvenir

m'était odieux.

La plus âgée arrosait deux vignes qui poussaient lentement au pied

de la croix. Les vignes y sont encore. Que de gouttes et de larmes

ont arrosé leurs grappes, rouges et blanches comme le sang et les

pleurs!

Un guichetier lavait son linge, en chantant, dans la fontaine du

milieu. J'entrai dans les corridors et, à la douzième loge du rez-de

-chaussée, je m'arrêtai. Un porte-clefs vint, me toisa, me reconnut,

mit sa patte grossière sur la main plus élégante du verrou, et

l'ouvrit.--J'étais chez madame la duchesse de Saint-Aignan.

Stello · 第 56 / 97 题