D'UN HONNÊTE VIEILLARD

Je trouvai devant moi deux envoyés d'espèces différentes: un

vieillard et un enfant. Le vieux était poudré assez proprement; il

portait un habit de livrée où la place des galons se voyait encore.

Il m'ôta son chapeau avec beaucoup de respect, mais en même temps il

jeta les yeux avec défiance autour de lui, regarda derrière moi si

personne ne me suivait, et se tint à l'écart sans entrer, comme pour

laisser passer avant lui le jeune garçon qui était arrivé en même

temps et qui secouait encore le cordon de la sonnette par le pied de

biche. Il sonnait sur la mesure de la Marseillaise, qu'il sifflait

(vous savez l'air probablement, en 1832, où nous sommes); il continua

de siffler en me regardant effrontément, et de sonner jusqu'à ce

qu'il fût arrivé à la dernière mesure. J'attendis patiemment et je

lui donnai deux sous en lui disant:

"Recommence-moi ce refrain-là, mon enfant."

Il recommença sans se déconcerter; il avait fort bien compris

l'ironie de mon présent, mais il tenait à me montrer qu'il me

bravait. Il était fort joli de figure, portait sur l'oreille un petit

bonnet rouge tout neuf, et le reste de son habillement déguenillé à

faire soulever le coeur; les pieds nus, les bras nus, et tout à fait

digne du nom de Sans-Culotte.

"Le citoyen Robespierre est malade, me dit-il d'un ton de voix clair

et très impérieux, en fronçant ses petits sourcils blonds. Faut venir

à deux heures le voir."

En même temps il jeta de toute sa force ma pièce de deux sous contre

une des vitres du carré, la mit en morceaux et descendit l'escalier à

cloche-pied en sifflant: Ça ira!

"Que demandez-vous?" dis-je au vieux domestique; et, comme je vis

que celui-là avait besoin d'être rassuré, je lui pris le bras par le

coude et le fis entrer dans l'antichambre.

Le bonhomme referma la porte de l'escalier avec de grandes

précautions, regarda autour de lui encore une fois, s'avança en

rasant la muraille, et me dit à voix basse:

"C'est que... monsieur, c'est que madame la duchesse est bien

souffrante aujourd'hui...

--Laquelle? lui dis-je: voyons, parlez plus vite et plus haut. Je

ne vous ai pas encore vu."

Le pauvre homme parut un peu effrayé de ma brusquerie et, de même

qu'il avait été déconcerté par la présence du petit garçon, il le fut

complètement par la mienne; ses vieilles joues pâles rougirent sur

leurs pommettes; il fut obligé de s'asseoir et des genoux tremblaient

un peu.

"C'est madame de Saint-Aignan, me dit-il timidement et le plus bas

qu'il put.

--Eh bien, lui dis-je, du courage, je l'ai déjà soignée. J'ira la

voir ce matin à la maison Lazare: soyez tranquille, mon ami. La

traite-t-on un peu mieux?

--Toujours de même, dit-il en soupirant; il y a quelqu'un là qui

lui donne un peu de fermeté, mais j'ai bien des raisons de craindre

pour cette personne-là, et alors, certainement, madame succombera.

Oui, telle que je la connais, elle succombera, elle n'en reviendra

pas.

--Bah! bah! mon brave homme, les femmes facilement abattues se

relèvent aisément. Je sais des idées pour soutenir bien des faibles.

J'irai lui parler ce matin."

Le bonhomme voulait bien m'en dire plus long, mais je le pris par la

main et lui dis: "Tenez, mon ami, réveillez-moi mon domestique, si

vous le pouvez, et dites-lui qu'il me faut un chapeau pour sortir."

J'allais le laisser dans l'antichambre et je ne prenais plus garde à

lui, lorsque, en ouvrant la porte de mon cabinet, je m'aperçus qu'il

me suivait, et il entra avec moi. Il avait, en entrant, jeté un long

regard de terreur sur Blaireau, qui n'avait garde de s'éveiller.

"Eh bien, lui dis-je, êtes-vous fou?

--Non, monsieur, je suis suspect, me dit-il.

--Ah! c'est différent. C'est une position assez triste, mais

respectable, repris-je. J'aurais dû vous deviner à cet amour de se

déguiser en domestique qui vous tient tous. C'est une monomanie. Eh

bien, monsieur, j'ai là une grande armoire vide s'il peut vous être

agréable d'y entrer."

J'ouvris les deux battants de l'armoire, et le saluai comme

lorsqu'on fait à quelqu'un les honneurs d'une chambre à coucher.

"Je crains, ajoutai-je, que vous n'y soyez pas commodément; pourtant

j'y ai déjà logé six personnes l'une après l'autre."

C'était ma foi vrai.

Mon bonhomme prit, lorsqu'il fut seul avec moi, un air tout différent

de sa première façon d'être. Il se grandit et se mit à son aise: je

vis un beau vieillard, moins voûté, plus digne, mais toujours pâle.

Sur mes assurances qu'il ne risquait rien et pouvait parler, il osa

s'asseoir et respirer.

"Monsieur, me dit-il en baissant les yeux pour se remettre et

s'efforcer de reprendre la dignité de son rang, monsieur, je veux

sur-le-champ vous mettre au fait de ma personne et de ma visite. Je

suis monsieur de Chénier. J'ai deux fils qui, malheureusement, ont

assez mal tourné: ils ont tous deux donné dans la Révolution. L'un est

Représentant, j'en gémirai toute ma vie, c'est le plus mauvais; l'aîné

est en prison, c'est le meilleur. Il est un peu dégrisé, monsieur,

dans ce moment-ci, et je ne sais vraiment pas plus que lui pourquoi on

me l'a coffré, ce pauvre garçon; car il a fait des écrits bien révolu-

tionnaires et qui ont dû plaire à tous ces buveurs de sang...

--Monsieur, lui dis-je, je vous demanderai la permission de vous

rappeler qu'il y a un de ces buveurs qui m'attend à déjeuner.

--Je le sais, monsieur, mais je croyais que c'était seulement en

qualité de Docteur, profession pour laquelle j'ai la plus haute

vénération car, après les médecins de l'âme, qui sont les prêtres et

tous les ecclésiastiques, généralement parlant, je ne veux excepter

aucun des ordres monastiques, certainement les médecins du corps...

--Doivent arriver à temps pour le sauver, interrompis-je encore en

lui secouant le bras pour le réveiller du radotage qui commençait à

l'assoupir; je connais messieurs vos fils...

--Pour abréger, monsieur, la seule chose qui me console, me dit-il,

c'est que l'aîné, le prisonnier, l'officier, n'est pas poète comme

celui de Charles IX et, par conséquent, lorsque je l'aurai tiré

d'affaire, comme j'espère, avec votre aide, si vous voulez bien le

permettre, il n'attirera pas les yeux sur lui par une publicité

d'auteur.

--Bien jugé, dis-je, prenant mon parti d'écouter.

--N'est-ce pas, monsieur? continua cet excellent homme. André a de

l'esprit, du reste, et c'est lui qui a rédigé la lettre de Louis XVI

à la Convention. Si je me suis travesti, c'est par égard pour vous,

qui fréquentez tous ces coquins-là, et pour ne pas vous compromettre.

--L'indépendance de caractère et le désintéressement ne peuvent

jamais être compromis, dis-je en passant; allez toujours.

--Mort-Dieu! monsieur, reprit-il avec une certaine vieille chaleur

militaire, savez-vous qu'il serait affreux de compromettre un galant

homme comme vous, à qui l'on vient demander un service.

--J'ai déjà eu l'honneur de vous offrir... repris-je en montrant

mon armoire avec galanterie.

--Ce n'est point là ce qu'il me faut, me dit-il; je ne prétends

point me cacher; je veux me montrer, au contraire, plus que jamais.

Nous sommes dans un temps où il faut se remuer, et je ne crains pas

pour ma vieille tête. Mon pauvre André m'inquiète, monsieur; je ne

puis supporter qu'il reste à cette effroyable maison de Saint-Lazare.

--Il faut qu'il reste en prison, dis-je rudement, c'est ce qu'il a

de mieux à faire.

--J'irai...

--Gardez-vous d'aller. Je parlerai...

--Gardez-vous de parler."

Le pauvre homme se tut tout à coup et joignit les mains entre ses

deux genoux avec une tristesse et une résignation capables

d'attendrir les plus durs des hommes. Il me regardait comme un

criminel à la question regardait son juge dans quelque bienheureuse

Époque Organique. Son vieux front nu se couvrit de rides, comme une

mer paisible se couvre de vagues, et ces vagues prirent cours d'abord

du bas en haut par étonnement, puis du haut en bas par affliction.

"Je vois bien, me dit-il, que madame de Saint-Aignan s'est trompée;

je ne vous en veux point, parce que dans ces temps mauvais chacun

suit sa route, mais je vous demande seulement le secret, et je ne

vous importunerai plus, citoyen."

Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que

fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer et,

jamais, depuis sa création, le mot de citoyen n'eut un pareil son.

La première syllabe siffla longtemps et les deux autres murmurèrent

rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un

marais. Il y avait un mépris, une douleur suffocante, un désespoir si

vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonné, surtout si vous

eussiez vu le bon vieillard se lever péniblement en appuyant ses deux

mains à veines bleues sur ses deux genoux, pour réussir à s'enlever

du fauteuil. Je l'arrêtai au moment où il allait arriver à se tenir

debout, et je le replaçai doucement sur le coussin.

"Madame de Saint-Aignan ne vous a point trompé, lui dis-je; vous

êtes devant un homme sûr, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs

de personne, et j'en ai reçu beaucoup, surtout des derniers soupirs,

depuis quelque temps..."

Ma dureté le fit tressaillir.

"Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout

de celui qui vous doit la vie, et à qui vous pouvez l'ôter si vous

continuez a vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur,

que dans les tremblements de terre il faut rester en place et

immobile."

Il ne répondit que par un demi-salut de résignation et de politesse

réservée, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse.

Ses yeux étaient plus que baissés et presque fermés quand je

continuai à lui recommander un silence profond et une retraite

absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous

les âges ont leur étourderie, toutes les passions leurs imprudences,

et que l'amour paternel est presque une passion.

J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands

détails, que je ne m'avançais pas à ce point auprès de lui, dans une

circonstance aussi grave, sans être certain du danger qu'il y aurait

à faire la plus légère démarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi,

mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'était plus avant

que moi dans la confidence des chefs actuels de l'État; que j 'avais

souvent profité des moments favorables de leur intimité pour

soustraire quelques têtes humaines à leurs griffes et les faire

glisser entre leurs ongles; que, cependant, dans cette occasion, une

des plus intéressantes qui se fût offerte, puisqu'il s'agissait de

son fils aîné, intime ami d'une femme que j'avais vu naître et que je

regardais comme mon enfant, je déclarais formellement qu'il fallait

demeurer muet et laisser faire la destinée, comme un pilote sans

boussole et sans étoiles laisse faire le vent quelquefois.--Non!

il est dit qu'il existera toujours des caractères tellement polis,

usés, énervés et débilités par la civilisation, qu'ils se referment

par le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois

le toucher rude.--A présent j'avais beau parler, il consentait à

tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce

que je disais; mais je sentais sa politesse à fleur d'eau et un roc

au fond.--C'était l'entêtement des vieillards, ce misérable instinct

d'une volonté myope qui surnage en nous quand toutes nos facultés sont

englouties par le temps, comme un mauvais mât au-dessus d'un vaisseau

submergé.

Stello · 第 52 / 97 题