UN BON CANONNIER

Il me souvient fort bien que, le 5 thermidor an II de la République,

ou 1794, ce qui m'est totalement indifférent, j'étais assis,

absolument seul, près de ma fenêtre qui donnait sur la place de la

Révolution, et je tournais dans mes doigts la tabatière que j'ai là,

quand on vint sonner à ma porte assez violemment, vers huit heures du

matin.

J'avais alors pour domestique un grand flandrin de fort douce et

paisible humeur, qui avait été un terrible canonnier pendant dix ans,

et qu'une blessure au pied avait mis hors de combat. Comme je

n'entendis pas ouvrir, je me levai pour voir dans l'antichambre ce

que faisait mon soldat. Il dormait, les jambes sur le poêle.

La longueur démesurée de ses jambes maigres ne m'avait jamais frappé

aussi vivement que ce jour-là. Je savais qu'il n'avait pas moins de

cinq pieds neuf pouces quand il était debout; mais je n'en avais

accusé que sa taille et non ses prodigieuse jambes, qui se

développaient en ce moment dans toute leur étendue, depuis le marbre

du poêle jusqu'à la chaise de paille, d'où le reste de son corps et,

en outre, sa tête maigre et longue s'élevaient, pour retomber en

avant en forme de cerceau sur ses bras croisés.--J'oubliai

entièrement la sonnette pour contempler cette innocente et heureuse

créature dans son attitude accoutumée; oui, accoutumée; car, depuis

que les laquais dorment dans les antichambres, et cela date de la

création des antichambres et des laquais, jamais homme ne s'endormit

avec une quiétude plus parfaite, ne sommeilla avec une absence plus

complète de rêves et de cauchemars, et ne fut réveillé avec une

égalité d'humeur aussi grande. Blaireau faisait toujours mon

admiration, et le noble caractère de son sommeil était pour moi une

source éternelle de curieuses observations. Ce digne homme avait

dormit partout pendant dix ans, et jamais il n'avait trouvé qu'un lit

fût meilleur ou plus mauvais qu'un autre. Quelquefois seulement, en

été, il trouvait sa chambre trop chaude, descendait dans la cour,

mettait un pavé sous sa tête et dormait. Il ne s'enrhumait jamais, et

la pluie ne le réveillait pas. Lorsqu'il était debout, il avait l'air

d'un peuplier prêt à tomber. Sa longue taille était voûtée, et les os

de sa poitrine touchaient à l'os de son dos. Sa figure était jaune et

sa peau luisante comme un parchemin. Aucune altération ne s'y pouvait

remarquer en aucune occasion, sinon un sourire de paysan à la fois

niais, fin et doux. Il avait brûlé beaucoup de poudre depuis dix ans

à tout ce qu'il y avait eu d'affaires à Paris, mais jamais il ne

s'était tourmenté beaucoup du point où frappait le boulet. Il servait

son canon en artiste consommé et, malgré les changements de

gouvernement, qu'il ne comprenait guère, il avait conservé un dicton

des anciens de son régiment et ne cessait de dire:

Quand j'ai bien servi ma pièce, le Roi n'est pas mon maître. Il

était excellent pointeur et devenu chef de pièce depuis quelques

mois, quand il fut réformé pour une large entaille qu'il avait reçue

au pied, de l'explosion d'un caisson sauté par maladresse au Champs-

de-Mars. Rien ne l'avait plus profondément affligé que cette réforme,

et ses camarades, qui l'aimaient beaucoup et le trouvaient souvent

nécessaire, l'employaient toujours à Paris et le consultaient dans

les occasions importantes. Le service de son artillerie s'accommodait

assez avec le mien; car, étant rarement chez moi, j'avais rarement

besoin de lui et, souvent, lorsque j'en avais besoin, je me servais

moi-même de peur de l'éveiller. Le citoyen Blaireau avait donc pris,

depuis deux ans, l'habitude de sortir sans m'en demander permission,

mais ne manquait pourtant jamais à ce qu'il nommait l'appel du soir,

c'est-à-dire le moment où je rentrais chez moi, à minuit ou deux

heures du matin. En effet, je l'y trouvais toujours endormi devant

mon feu. Quelquefois il me protégeait, lorsqu'il y avait revue, ou

combat, ou révolution dans la Révolution. En ma qualité de curieux,

j'allais à pied dans les rues, en habit noir, comme me voici, la

canne à la main, comme me voilà. Alors je cherchais de loin les

canonniers (il en faut toujours un peu en révolution) et, quand je

les avais trouvés, j'étais sûr d'apercevoir, au-dessus de leurs

chapeaux et de leurs pompons, la tête longue de mon paisible

Blaireau, qui avait repris l'uniforme et me cherchait de loin avec

ses yeux endormis. Il souriait en m'apercevant, et disait à tout le

monde de laisser passer un citoyen de ses amis. Il me prenait sous le

bras; il me montrait tout ce qu'il y avait à voir, me nommait tous

ceux qui avaient, comme on disait, gagné à la loterie de sainte

Guillotine, et le soir nous n'en parlions pas: c'était un arrangement

tacite. Il recevait ses gages, de ma main, à la fin du mois, et

refusait ses appointements de canonnier de Paris. Il me servait pour

son repos, et servait la nation pour l'honneur. Il ne prenait les

armes qu'en grand seigneur: cela l'arrangeait fort, et moi aussi.

Tandis que je contemplais mon domestique... (ici je dois

m'interrompre et vous dire que c'est pour être compris de vous que

j'ai dit domestique; car, en l'an II, cela s'appelait un associé),

tandis que je le contemplais dans son sommeil, la sonnette allait

toujours son train et battait le plafond avec une vigueur inusitée.

Blaireau n'en dormait que mieux. Voyant cela, je pris le parti

d'aller ouvrir ma porte.

--Vous êtes peut-être au fond un excellent homme, dit Stello.

--On est toujours bon maître quand on n'est pas le maître, répondit

le Docteur-Noir. J'ouvris ma porte.

Stello · 第 50 / 97 题