UN ESCALIER

Saint Socrate, priez pour nous! disait Érasme le savant. J'ai fait

souventes fois cette prière en ma vie, continua le Docteur, mais

jamais si ardemment, vous m'en pouvez croire, qu'au moment où je me

trouvai seul avec cette jeune femme, dont j'entendais à peine le

langage, qui ne comprenait pas le mien, et dont la situation n'était

pas claire à mes yeux plus que la parole à mes oreilles.

Elle ferma vite la petite porte par laquelle nous étions arrivés au

bas d'un long escalier, et là elle s'arrêta tout court, comme si les

jambes lui eussent manqué au moment de monter. Elle se retint un

instant à la rampe; ensuite elle se laissa aller assise sur les

marches, et, quittant ma main, qui la voulait retenir, me fit signe

de passer seul.

"Vite! vite! allez!" me dit-elle en français, à ma grande surprise;

je vis que la crainte de parler mal avait, jusqu'alors, arrêté cette

timide personne.

Elle était glacée d'effroi; les veines de son front étaient gonflées,

ses yeux étaient ouverts démesurément; elle frissonnait et essayait

en vain de se lever; ses genoux se choquaient. C'était une autre femme

que sa frayeur me découvrait.

Elle tendait sa belle tête en haut pour écouter ce qui arrivait, et

paraissait sentir une horreur secrète qui l'attachait à la place où

elle était tombée. J'en frémis moi-même, et la quittai brusquement

pour monter. Je ne savais vraiment où j'allais, mais j'allais comme

une balle qu'on a lancée violemment.

"Hélas! me disais-je en gravissant au hasard l'étroit escalier,

hélas! quel sera l'Esprit révélateur qui daignera jamais descendre

du ciel pour apprendre aux sages à quels signes ils peuvent deviner

les vrais sentiments d'une femme quelconque pour l'homme qui la

domine secrètement? Au premier abord, on sent bien quelle est la

puissance qui pèse sur son âme, mais qui devinera jamais jusqu'à quel

degré cette femme est possédée? Qui osera interpréter hardiment ses

actions et qui pourra, dès le premier coup d'oeil, savoir le secours

qu'il convient d'apporter à ses douleurs? Chère Kitty! me disais-je

(car en ce moment je me sentais pour elle l'amour qu'avait pour

Phèdre sa nourrice, son excellente nourrice, dont le sein frémissait

des passions dévorantes de la fille qu'elle avait allaitée), chère

Kitty! pensais-je, que ne m'avez-vous dit: Il est mon amant? J'aurais

pu nouer avec lui une utile et conciliante amitié; j'aurais pu par-

venir à sonder les plaies inconnues de son coeur; j'aurais... Mais ne

sais-je pas que les sophismes et les arguments sont inutiles où le

regard d'une femme aimée n'a pas réussi? Mais comment l'aime-t-elle?

Est-elle plus à lui qu'il n'est à elle? N'est-ce pas le contraire? Où

en suis-je? Et même je pourrais dire: Où suis-je?"

En effet, j'étais au dernier étage de l'escalier, assez négligemment

éclairé, et je ne savais de quel côté tourner, lorsqu'une porte

d'appartement s'ouvrit brusquement. Mon regard plongea dans une

petite chambre dont le parquet était entièrement couvert de papiers

déchirés en mille pièces. J'avoue que la quantité en était telle, les

morceaux en étaient si petits, cela supposait la destruction d'un si

énorme travail, que j'y attachai longtemps les yeux avant de les

reposer sur Chatterton, qui m'ouvrait la porte.

Lorsque je le regardai, je le pris vite dans mes bras par le milieu du

corps; et il était temps, car il allait tomber et se balançait comme

un mât coupé par le pied.--Il était devant sa porte; je l'appuyai

contre cette porte, et je le retins ainsi debout, comme on soutien-

drait une momie dans sa boîte.--Vous eussiez été épouvanté de cette

figure.--La douce expression du sommeil était paisiblement étendue sur

ses traits; mais c'était l'expression d'un sommeil de mille ans, d'un

sommeil imposé par l'excès du mal. Les yeux étaient encore entr'

ouverts, mais flottants au point de ne pouvoir saisir aucun objet pour

s'y arrêter: la bouche était béante, et la respiration forte, égale et

lente, soulevant la poitrine, comme dans un cauchemar.

Il secoua la tête, et sourit un moment comme pour me faire entendre

qu'il était inutile de m'occuper de lui.--Comme je le soutenais

toujours très ferme par les épaules, il poussa du pied une petite

fiole qui roula jusqu'au bas de l'escalier, sans doute jusqu'aux

dernières marches où Kitty s'était assise, car j'entendis jeter un

cri et monter en tremblant--Il la devina.--Il me fit signe de

l'éloigner, et s'endormit debout sur mon épaule, comme un homme pris

de vin.

Je me penchai, sans le quitter, au bord de l'escalier. J'étais saisi

d'un effroi qui me faisait dresser les cheveux sur la tête. J'avais

l'air d'un assassin.

J'aperçus la jeune femme qui se traînait pour monter les degrés, en

s'accrochant à la rampe, comme n'ayant gardé de force que dans les

mains pour se hisser jusqu'à nous. Heureusement elle avait encore

deux étages à gravir avant de le rencontrer.

Je fis un mouvement pour porter dans la chambre mon terrible

fardeau. Chatterton s'éveilla encore à demi,--il fallait que ce

jeune homme eût une force prodigieuse, car il avait bu soixante

grains d'opium.--Il s'éveilla encore à demi, et employa, le

croiriez-vous?--employa le dernier souffle de sa voix à me dire

ceci:

"Monsieur... you... médecin... achetez-moi mon corps, et payez ma

dette."

Je lui serrai les deux mains pour consentir.--Alors il n'eut plus

qu'un mouvement. Ce fut le dernier. Malgré moi, il s'élança vers

l'escalier, s'y jeta sur les deux genoux, tendit les bras vers Kitty,

poussa un long cri, et tomba mort, le front en avant.

Je lui soulevai la tête. "Il n'y a rien à faire, me dis-je.--A

l'autre."

J'eus le temps d'arrêter la pauvre Kitty; mais elle avait vu. Je lui

pris le bras, et la forçai de s'asseoir sur les marches de l'escalier.

Elle obéit, et resta accroupie comme une folle, avec les yeux ouverts.

Elle tremblait de tout son corps.

Je ne sais, monsieur, si vous avez le secret de faire des phrases

dans ces cas-là; pour moi, qui passe ma vie à contempler ces scènes

de deuil, j'y suis muet.

Pendant qu'elle voyait devant elle fixement et sans pleurer, je

retournais dans mes mains la fiole qu'elle avait apportée dans la

sienne; elle alors, la regardant de travers, semblait dire comme

Juliette: "L'ingrat! avoir tout bu! ne pas me laisser une goutte

amie!"

Nous restions ainsi l'un à côté de l'autre, assis et pétrifiés: l'un

consterné, l'autre frappée à mort: aucun n'osant souffler le mot, et

ne le pouvant.

Tout d'un coup une voix sonore, rude et pleine, cria d'en bas:

"Come, mistress Bell!"

A cet appel, Kitty se leva comme mue par un ressort; c'était la voix

de son mari. Le tonnerre eût été moins fort d'éclat et ne lui eût pas

causé, même en tombant, une plus violente et plus électrique commo-

tion. Tout le sang se porta aux joues; elle baissa les yeux, et resta

un instant debout pour se remettre.

"Come, mistress Bell!" répéta la terrible voix.

Un second coup la mit en marche, comme l'autre l'avait mise sur ses

pieds. Elle descendit avec lenteur, droite, docile, avec l'air

insensible, sourd et aveugle d'une ombre qui revient. Je la soutins

jusqu'en bas; elle rentra dans sa boutique, se plaça les yeux baissés

à son comptoir, tira une petite Bible de sa poche, l'ouvrit, commença

une page, et resta sans connaissance, évanouie dans son fauteuil.

Son mari se mit à gronder, des femmes à l'entourer, les enfants à

crier, les chiens à aboyer.

--Et vous? s'écria Stello en se levant avec chagrin.

--Moi? je donnai à M. Bell trois guinées, qu'il reçut avec plaisir

et sang-froid et les comptant bien.

"C'est, lui dis-je, le loyer de la chambre de M. Chatterton, qui est

mort.

--Oh! dit-il avec l'air satisfait.

--Le corps est à moi, dis-je; je le ferai prendre.

--Oh! me dit-il avec un air de consentement."

Il était bien à moi, car cet étonnant Chatterton avait eu le sang-

froid de laisser sur la table un billet qui portait à peu près ceci:

"Je vends mon corps au docteur (le nom en blanc), à la condition de

payer à M. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant à la somme

de trois guinées. Je désire qu'il ne reproche pas à ses enfants les

gâteaux qu'ils m'apportaient chaque jour, et qui, depuis un mois, ont

seuls soutenu ma vie."

Ici le Docteur se laissa couler dans la bergère sur laquelle il

était placé, et s'y enfonça jusqu'à ce qu'il se trouvât assis sur le

dos et même sur les épaules.

--Là!--dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme

ayant fini son histoire.

--Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle? dit Stello, en cherchant

à lire dans les yeux froids du Docteur-Noir.

--Ma foi, dit celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des

médecins anglais dut lui faire bien du mal... car, n'ayant pas été

appelé, je vins, quelques jours après, visiter les gâteaux de sa

boutique. Il y avait là ses deux beaux enfants qui jouaient,

chantaient, en habit noir. Je m'en allai en frappant la porte de

manière à la briser.

--Et le corps du Poète?

--Rien n'y toucha que le linceul et la bière. Rassurez-vous.

--Et ses poèmes?

--Il fallut dix-huit mois de patience pour réunir, coller et

traduire les morceaux des manuscrits qu'il avait déchirés dans sa

fureur. Quant à ceux que le charbon de terre avait brûlés, c'était

la fin de la Bataille d'Hastings, dont on n'a que deux chants.

--Vous m'avez écrasé la poitrine avec cette histoire, dit Stello en

retombant assis.

Tous deux restèrent en face l'un de l'autre pendant trois heures

quarante-quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis.

Après quoi Stello s'écria, comme en continuant:

--Mais que lui offrait donc M. Beckford dans son petit billet?

--Ah! à propos, dit le Docteur-Noir, comme en s'éveillant en

sursaut...

C'était une place de premier valet de chambre chez lui.

Stello · 第 44 / 97 题