UNE LETTRE ANGLAISE

Jamais la vénérable ville de Londres n'avait étalé avec tant de

grâce les charmes de ses vapeurs naturelles et artificielles, et

n'avait répandu avec autant de générosité les nuages grisâtres et

jaunâtres de son brouillard mêlés aux nuages noirâtres de son charbon

de terre; jamais le soleil n'avait été aussi mat ni aussi plat que le

jour où je me trouvai plus tôt que de coutume à la petite boutique de

Kitty. Les deux beaux enfants étaient debout devant la porte de cuivre

de la maison. Ils ne jouaient pas, mais se promenaient gravement, les

mains derrière le dos, imitant leur père avec un air sérieux, charmant

à voir, placé comme il était sur des joues fraîches, sentant encore le

lait, bien roses et bien pures, et sortant du berceau. En entrant je

m'amusai un instant à les regarder faire, et puis je portai la vue sur

leur mère. Ma foi, je reculai. C'était la même figure, les mêmes traits

réguliers et calmes; mais ce n'était plus Kitty Bell, c'était sa statue

très ressemblante. Oui, jamais statue de marbre ne fut aussi décolorée;

j'atteste qu'il n'y avait pas sous la peau blanche de sa figure une

seule goutte de sang; ses lèvres étaient presque aussi pâles que le

reste, et le feu de la vie ne brûlait que le bord de ses grands yeux.

Deux lampes l'éclairaient et disputaient le droit de colorer la chambre

à la lueur brumeuse et mourante du jour. Ces lampes, placées à droite

et à gauche de sa tête penchée, lui donnaient quelque chose de funéraire

dont je fus frappé. Je m'assis en silence devant le comptoir: elle

sourit.

Quelle que soit l'opinion que vous aient donnée sur mon compte

l'inflexibilité de mes raisonnements et la dure analyse de mes

observations, je vous assure que je suis très bon; seulement je ne le

dis pas. En 1770 je le laissai voir; cela m'a fait tort, et je m'en

suis corrigé.

Je m'approchai donc du comptoir, et je lui pris la main en ami. Elle

serra la mienne d'une façon très cordiale, et je sentis un papier

doux et froissé qui roulait entre nos deux mains: c'était une lettre

qu'elle me montra tout à coup en étendant le bras d'un air désespéré,

comme si elle m'eût montré un de ses enfants mort à ses pieds.

Elle me demanda en anglais si je saurais la lire.

"J'entends l'anglais avec les yeux", lui dis-je en prenant sa lettre

du bout du doigt, n'osant pas la tirer à moi et y porter la vue sans

sa permission.

Elle comprit mon hésitation et m'en remercia par un sourire plein

d'une inexprimable bonté et d'une tristesse mortelle, qui voulait

dire: "Lisez, mon ami, je vous le permets, et cela m'importe peu."

Les médecins jouent à présent, dans la société, le rôle des prêtres

dans le moyen âge. Ils reçoivent les confidences des ménages troublés,

des parentés bouleversées par les fautes et les passions de famille:

l'Abbé a cédé la ruelle au Docteur, comme si cette société, en devenant

matérialiste, avait jugé que la cure de l'âme devait dépendre désormais

de celle du corps.

Comme j'avais guéri les gencives et les ongles des deux enfants,

j'avais un droit incontestable à connaître les peines secrètes de

leur mère. Cette certitude me donna confiance, et je lus la lettre

que voici. Je l'ai prise sur moi comme un des meilleurs remèdes que

je pusse apporter à vos dispositions douloureuses. Écoutez.

Le Docteur tira lentement de son portefeuille une lettre excessivement

jaune, dont les angles et les plis s'ouvraient comme ceux d'une vieille

carte géographique, et lut ce qui suit avec l'air d'un homme déterminé

à ne pas faire grâce au malade d'une seule parole:

Stello · 第 35 / 97 题