Kitty Bell était une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre,
même dans le peuple. Elle avait le visage tendre, pâle et allongé, la
taille élevée et mince, avec de grands pieds et quelque chose d'un
peu maladroit et de décontenancé que je trouvais plein de charme. A
son aspect élégant et noble, à son nez aquilin, à ses grands yeux
bleus, vous l'eussiez prise pour une des belles maîtresses de Louis
XIV, dont vous aimez tant les portraits sur émail, plutôt que pour ce
qu'elle était, c'est-à-dire une marchande de gâteaux. Sa petite
boutique était située près du Parlement, et quelquefois, en sortant,
les membres des deux Chambres descendaient de cheval à sa porte, et
venaient manger des buns et des mince-pies en continuant la
discussion sur le bill. C'était devenu une sorte d'habitude par
laquelle la boutique s'agrandissait chaque année, et prospérait sous
la garde des deux petits enfants de Kitty. Ils avaient huit ans et
dix ans, le visage frais et rose, les cheveux blonds, les épaules
toutes nues, et un grand tablier blanc devant eux et sur le dos,
tombant comme une chasuble.
Le mari de Kitty, master Bell, était un des meilleurs selliers de
Londres, et si zélé pour son état, pour la confection et le
perfectionnement de ses brides et de ses étriers, qu'il ne mettait
presque jamais le pied à la boutique de sa jolie femme dans la
journée. Elle était sérieuse et sage; il le savait, il y comptait,
et je crus, en vérité, qu'il n'était pas trompé.
En voyant Kitty, vous eussiez dit la statue de la Paix. L'ordre et
le repos respiraient en elle, et tous ses gestes en étaient la preuve
irrécusable. Elle s'appuyait à son comptoir, et penchait sa tête dans
une attitude douce, en regardant ses beaux enfants. Elle croisait les
bras, attendait les passants avec la plus angélique patience, et les
recevait ensuite en se levant avec respect, répondait juste et
seulement le mot qu'il fallait, faisait signe à ses garçons, ployait
modestement la monnaie dans du papier pour la rendre, et c'était là
toute sa journée, à peu de chose près.
J'avais toujours été frappé de la beauté et de la longueur de ses
cheveux blonds, d'autant plus qu'en 1770 les femmes anglaises ne
mettaient plus sur leur tête qu'un léger nuage de poudre, et qu'en
1770 j'étais assez disposé à admirer les beaux cheveux attachés en
large chignon derrière le cou, et détachés, en longs repentirs,
devant le cou. J'avais d'ailleurs une foule de comparaisons agréables
au service de cette belle et chaste personne. Je parlais assez
ridiculement l'anglais, comme nous faisons d'habitude, et je
m'installais devant le comptoir, mangeant ses petits gâteaux et la
comparant. Je la comparais à Paméla, ensuite à Clarisse, un instant
après à l'Ophélia, quelques heures plus tard à Miranda. Elle me
faisai verser du soda-water, et me souriait avec un air de douceur et
de prévenance, comme s'attendant toujours à quelque saillie
extrêmement gaie de la part du Français; elle riait même quand
j'avais ris. Cela durait une heure ou deux, après quoi elle me disait
qu'elle me demandait bien pardon, mais ne comprenait pas l'allemand.
N'importe, j'y revenais, sa figure me reposait à voir. Je lui parlais
toujours avec la même confiance, et elle m'écoutait avec la même
résignation. D'ailleurs, ses enfants m'aimaient pour ma canne à la
Tronchin, qu'ils sculptaient à coups de couteau; un beau jonc
pourtant!
Il m'arriva quelquefois de rester dans un coin de sa boutique à lire
le journal, entièrement oublié d'elle et des acheteurs, causeurs,
disputeurs, mangeurs et buveurs qui s'y trouvaient; c'était alors que
j'exerçais mon métier chéri d'observateur. Voici une des choses que
j'observai:
Tous les jours, à l'heure où le brouillard était assez épais pour
cacher cette espèce de lanterne sourde que les Anglais prennent pour
le soleil, et qui n'est que la caricature du nôtre comme le nôtre est
la parodie du soleil d'Égypte, cette heure, qui est souvent deux
heures après midi; enfin, dès que venait l'entre-chien-et-loup, entre
le jour et les flambeaux, il y avait une ombre qui passait sur le
trottoir devant les vitres de la boutique; Kitty Bell se levait sur-
le-champ de son comptoir, l'aîné de ses enfants ouvrait la porte,
elle lui donnait quelque chose qu'il courait porter dehors; l'ombre
disparaissait, et la mère rentrait chez elle.
"Ah! Kitty! Kitty! dis-je en moi-même, cette ombre est celle d'un
jeune homme, d'un adolescent imberbe! Qu'avez-vous fait, Kitty Bell?
Que faites-vous, Kitty Bell? Kitty Bell, que ferez-vous? Cette ombre
est élancée et leste dans sa démarche. Elle est enveloppée d'un
manteau noir qui ne peut réussir à la rendre grossière dans sa forme.
Cette ombre porte un chapeau triangulaire dont un des côtés est
rabattu sur les yeux; mais on voit deux flammes sous ce large bord,
deux flammes comme Prométhée les dut puiser au soleil."
Je sortis en soupirant, la première fois que je vis ce petit manège,
parce que cela me gâtait l'idée de ma paisible et vertueuse Kitty; et
puis vous savez que jamais un homme ne voit ou ne croit voir le
bonheur d'un autre homme auprès d'une femme sans le trouver haïssable,
n'eût-il nulle prétention pour lui-même... La seconde fois, je sortis
en souriant; je m'applaudissais de ma finesse pour avoir deviné cela,
tandis que les gros Lords et les longues Ladies sortaient sans avoir
rien découvert. La trosième fois je m'y intéressai, et je me sentis un
tel désir de recevoir la confidence de ce joli petit secret, que je
crois que je serais devenu complice de tous les crimes de la famille
d'Agamemnon, si Kitty Bell m'eût dit: "Oui, monsieur, c'est cela même."
Mais non, Kitty Belle ne me disait rien. Toujours paisible, toujours
placide comme au sortir du prêche, elle ne daignait pas même me
regarder avec embarras, comme pour me dire: Je suis sûre que vous
êtes un homme trop bien élevé et trop délicat pour en rien dire; je
voudrais bien que vous n'eussiez rien vu; il est bien mal à vous de
rester si tard chaque jour. Elle ne me regardait pas non plus d'un
air de mauvaise humeur et d'autorité, comme pour me dire: Lisez
toujours, ceci ne vous regarde pas. Une Française impatiente n'y eût
pas manqué, comme bien vous savez; mais elle avait trop d'orgueil, ou
de confiance en elle-même, ou de mépris pour moi; elle se remettait à
son comptoir avec un sourire aussi pur, aussi calme et aussi
religieux que si rien ne se fût passé. Je fis de vains efforts pour
attirer son attention. J'avais beau me pincer les lèvres, aiguiser
mes regards malins, tousser avec importance et gravité, comme un abbé
qui réfléchit sur la confession d'une fille de dix-huit ans, ou un
juge qui vient d'interroger un faux monnayeur; j'avais beau ricaner
dans mes dents en marchant vite et me frottant les mains, comme un
fin matois qui se rappelle ses petites fredaines, et se réjouit de
voir certains petits tours où il est expert; j'avais beau m'arrêter
tout à coup devant elle, lever les yeux au ciel, et laisser tomber
mes bras avec abattement, comme un homme qui voit une jeune femme se
noyer de gaieté de coeur et se précipiter dans l'eau du haut du pont;
j'avais beau jeter mon journal tout à coup et le chiffonner comme un
mouchoir de poche, ainsi que pourrait faire un philanthrope
désespéré, renonçant à conduire les hommes au bonheur par la vertu;
j'avais beau passer devant elle d'un air de grandeur, marchant sur
les talons et baissant les yeux dignement, comme un monarque offensé
de la conduite trop leste qu'ont tenue en sa présence un page et une
fille d'honneur; j'avais beau courir à la porte vitrée, un instant
après la disparition de l'ombre, et m'arrêter là, comme un voyageur
parisien au bord d'un torrent, arrangeant ses cheveux rares, de
manière qu'ils aient l'air dérangé par les zéphyrs, et parlant du
vague des passions, tandis qu'il ne pense qu'au positif des intérêts;
j'avais beau prendre mon parti tout à coup, et marcher vers elle
comme un poltron qui fait le brave et se lance sur son adversaire,
jusqu'à ce qu'étant à portée, il s'arrête, manquant à la fois de
pensée, de parole et d'action.--Toutes mes grimaces de réflexion,
de pénétration, de confusion, de contrition, de componction, de
renonciation, d'abnégation, de consomption, de résolution, de
domination et d'explication; toute ma pantomime enfin vint échouer
devant ce doux visage de marbre, dont l'inaltérable sourire et le
regard candide et bienfaisant ne me permirent pas de dire une seule
parole intelligible.
J'y serais encore (car j'avais résolu de n'en pas avoir le démenti,
et je fus toujours persévérant en diable); oui, monsieur, j'y serais
encore, j'en jure par ce que vous voudrez (j'en jure sur votre
Panthéon, deux fois décanonisé par les canons, et d'où sainte
Geneviève est allée coucher deux fois dans la rue; ô galant Attila,
qu'en dis-tu?); je jure que j'y serais encore, s'il ne fût arrivé
une aventure qui m'éclaira sur l'ombre amoureuse, comme elle vous
éclairera vous-même, je le désire, sur l'ombre politique que vous
poursuivez depuis une heure.