UNE IDÉE POUR UNE AUTRE

Lorsque le désespérant Docteur eut achevé son histoire, Stello

demeura longtemps muet et abattu. Il savait, comme tout le monde, la

fin douloureuse de Gilbert; mais, comme tout le monde, il se trouva

pénétré de cette sorte d'effroi que nous donne la présence d'un

témoin qui raconte. Il voyait et touchait la main qui avait touché et

les yeux qui avaient vu. Et, plus le froid conteur était inaccessible

aux émotions de son récit, plus Stello en était pénétré jusqu'à la

moelle des os. Il éprouvait déjà l'influence de ce rude médecin des

âmes, qui, par ses raisonnements précis et ses insinuations

préparatrices, l'avait toujours conduit à des conclusions inévitables.

Les idées de Stello bouillonnaient dans sa tête et s'agitaient en tous

sens, mais elles ne pouvaient réussir à sortir du cercle redoutable où

le Docteur-Noir les avait enfermées comme un magicien. Il s'indignait

à l'histoire d'un pareil talent et d'un pareil dédain; mais il hésitait

à laisser déborder son indignation, se sentant comprimé d'avance par

les arguments de fer de son ami. Les larmes gonflaient ses paupières,

et il les retenait en fronçant les sourcils. Une fraternelle pitié

remplissait son coeur. En conséquence, il fit ce que trop souvent l'on

fait dans le monde, il n'en parla pas et il exprima une idée toute

différente:

--Qui vous dit que j'aie pensé à une monarchie absolue et

héréditaire, et que ce soit pour elle que j'aie médité quelque

sacrifice? D'ailleurs, pourquoi prendre cet exemple d'un homme

oublié? Combien, dans le même temps, n'eussiez-vous pas trouvé

d'écrivains qui furent encouragés, comblés de faveurs, caressé

et choyés!

--A la condition de vendre leur pensée, reprit le Docteur; et je

n'ai voulu vous parler de Gilbert que parce que cela ma été une

occasion pour vous dévoiler la pensée intime monarchique touchant

messieurs les Poètes, et nous convenons bien d'entendre par Poètes

tous les hommes de la Muse ou des Arts, comme vous le voudrez. J'ai

pris cette pensée secrète sur le fait, comme je viens de vous le

raconter, et je vous la transmets fidèlement. J'y ajouterai, si vous

voulez bien, l'histoire de Kitty Bell, en cas que votre dévouement

politique soit réservé à cette triple machine assez connue sous le

nom de monarchie représentative. Je fus témoin de cette anecdote en

1770, c'est-à-dire dix ans précisément avant la fin de Gilbert.

--Hélas! dit Stello, êtes-vous né sans entrailles? N'êtes-vous

pas saisi d'une affliction interminable, en considérant que chaque

année dix mille hommes en France, appelés par l'éducation, quittent

la table de leur père pour venir demander, à une table supérieure, un

pain qu'on leur refuse?

--Eh! à qui parlez-vous? je n'ai cessé de chercher toute ma vie un

ouvrier assez habile pour faire une table où il y eût place pour tout

le monde! Mais, en cherchant, j'ai vu quelles miettes tombent de la

table Monarchique: vous les avez goûtées tout à l'heure. J'ai vu aussi

celles de la table Constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne

croyez pas qu'en ce que j'ai dessein de vous conter il se trouve la

plus légère apparence d'un drame, ni la moindre complication de per-

sonnages nouant leurs intérêts, tout le long d'une petite ficelle

entortillée que dénoue proprement le dernier chapitre ou le cinquième

acte: vous ne cessez d'en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai

la simple histoire de ma naïve Anglaise Kitty Bell. La voici telle

qu'elle s'est passée sous mes yeux.

Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatière où étaient

entrelacés en losange les cheveux de je ne sais qui, et commença

ainsi:

Stello · 第 31 / 97 题