CONSÉQUENCES DES DIABLES-BLEUS

Stello reprit d'une voix basse:

"Il s'agit de me donner de graves conseils, ô le plus froid des

docteurs! Je vous consulte comme j'aurais consulté ma tête hier

soir, quand je l'avais encore; mais, puisqu'elle n'est plus à ma

disposition, il ne me reste rien qui me garantisse des mouvements

violents de mon coeur; je le sens affligé, blessé, et tout prêt, par

désespoir, à se dévouer pour une opinion politique et à me dicter des

écrits dans l'intérêt d'une sublime forme de gouvernement que je vous

détaillerai...

--Dieu du ciel et de la terre! s'écria le Docteur-Noir en se

levant tout à coup, voyez jusqu'à quel degré d'extravagance les

Diables-bleus et le désespoir peuvent entraîner un Poète!"

Puis il se rassit; il remit sa canne entre ses jambes avec une fort

grande gravité, et s'en servit pour suivre les lignes du parquet,

comme s'il eût géométriquement mesuré ses carrés et ses losanges. Il

n'y pensait pas le moins du monde, mais il attendait que Stello prît

la parole. Après cinq minutes d'attente, il s'aperçut que son malade

était tombé dans une distraction complète, et il l'en tira en lui

disant ceci:

"Je veux vous conter..."

Stello sauta vivement sur son canapé.

"Votre voix m'a fait peur, dit-il; je me croyais seul.

--Je veux vous conter, poursuivit le Docteur, trois petites

anecdotes qui vous seront d'excellents remèdes contre la tentation

bizarre qui vous vient de dévouer vos écrits aux fantaisies d'un

parti.

--Hélas! hélas! soupira Stello, que gagnerons-nous à comprimer ce

beau mouvement de mon coeur?

--Il vous y enfoncera plus avant, dit le Docteur.

--Il ne peut que m'en tirer, reprit Stello, car je crains fortement

que le mépris ne m'étouffe un matin.

--Méprisez, mais n'étouffez pas, reprit l'impassible Docteur; s'il

est vrai que l'on guérisse par les semblables, comme les poisons par

les poisons mêmes, je vous guérirai en rendant plus complet le mal

qui vous tient. Écoutez-moi.

--Un moment! s'écria Stello; faisons nos conditions sur la question

que vous allez traiter et la forme que vous comptez prendre.

"Je vous déclare d'abord que je suis las d'entendre parler de la

guerre éternelle que se font la Propriété et la Capacité; l'une,

pareille au dieu Terme et les jambes dans sa gaine, ne pouvant

bouger, regardant en pitié l'autre, qui porte des ailes à la tête et

aux pieds, et voltige autour d'elle au bout d'un fil, souffletant

sans cesse sa froide et orgueilleuse ennemie. Quel philosophe me dira

jamais laquelle des deux est la plus insolente? Pour moi, je jurerais

que la plus bête est la première, et la plus sotte la seconde.

--Voyez donc comme notre monde social a bonne grâce à se balancer si

mollement entre deux péchés mortels: l'Orgueil, père de toutes les

Démocraties possibles!

"Ne m'en parlez donc pas, s'il vous plaît; et quant à la Forme, ah!

Seigneur, faites que je ne la sente pas, s'il vous est possible, car

je suis bien las des airs qu'elle se donne. Pour l'amour de Dieu,

prenez donc une forme futile, et contez-moi (si vos contes sont votre

remède universel), contez-moi quelque histoire bien douce, bien

paisible, qui ne soit ni chaude ni froide: quelque chose de modeste,

de tiède et d'affadissant, comme le Temple de Gnide, mon ami!

quelque tableau couleur de rose et gris, avec des guirlandes de

mauvais goût; des guirlandes surtout, oh! force guirlandes, je vous

en supplie! et une grande quantité de nymphes, je vous en conjure!

de nymphes aux bras arrondis, coupant les ailes à des Amours sortis

d'une petite cage!--des cages! des cages! des arcs, des carquois,

oh! de jolis petits carquois! Multipliez les lacs d'amour, les

coeurs enflammés et les temples à colonnes de bois de senteur!--Oh!

du musc, s'il se peut, n'épargnez pas le musc du bon temps! Oh! le

bon temps! veuillez bien m'en donner, m'en verser dans le sablier

pour un quart d'heure, pour dix minutes, pour cinq minutes, s'il ne

se peut davantage! S'il fut jamais un bon temps, faites-m'en voir

quelques grains, car je suis horriblement las, comme vous le savez,

de tout ce que l'on me dit, et de tout ce que l'on m'écrit, et de

tout ce que l'on me fait, et de tout ce que je dis, et de ce que

j'écris et de ce que je fais, et surtout des énumérations rabelai-

siennes, comme je viens d'en faire une à l'instant même où je parle.

--Cela pourra s'arranger avec ce que j'ai à vous dire, répondit le

Docteur en cherchant au plafond, comme s'il eût suivi le vol d'une

mouche.

--Hélas! dit Stello, je sais trop que vous prenez lestement votre

parti sur l'ennui que vous donnez aux autres."

Et il se tourna le visage contre le mur.

Nonobstant cette parole et cette attitude, le Docteur commença avec

une honnête confiance en lui-même.

Stello · 第 9 / 97 题