Stello est né le plus heureusement du monde et protégé par l'étoile
du ciel la plus favorable. Tout lui a réussi, dit-on, depuis son
enfance. Les grands événements du globe sont toujours arrivés à leur
terme de manière à seconder et à dénouer miraculeusement ses
événements particuliers, quelque embrouillés et confus qu'ils se
trouvassent; aussi ne s'inquiète-t-il jamais lorsque le fil de ses
aventures se mêle, se tord et se noue sous les doigts de la Destinée:
il est sûr qu'elle prendra la peine de le disposer elle-même dans
l'ordre le plus parfait, qu'elle-même y emploiera toute l'adresse de
ses mains, à la lueur de l'étoile bienfaisante et infaillible. On dit
que, dans les plus petites circonstances, cette étoile ne lui manqua
jamais, et qu'elle ne dédaigne pas d'influer, pour lui, sur le
caprice même des saisons. Le soleil et les nuages lui viennent quand
il le faut. Il y a des gens comme cela.
Cependant il se trouve des jours dans l'année où il est saisi d'une
sorte de souffrance chagrine que la moindre peine de l'âme peut faire
éclater, et dont il sent les approches quelques jours d'avance. C'est
alors qu'il redouble de vie et d'activité pour conjurer l'orage,
comme font tous les êtres vivants qui pressentent un danger. Tout le
monde, alors, est bien vu de lui et bien accueilli; il n'en veut à
qui que ce soit, de quoi que ce soit. Agir contre lui, le tyranniser,
le persécuter, le calomnier, c'est lui rendre un vrai service; et,
s'il apprend le mal qu'on lui a fait, il a encore sur la bouche un
éternel sourire indulgent et miséricordieux. C'est qu'il est heureux
comme les aveugles le sont lorsqu'on leur parle; car si le sourd nous
semble toujours sombre, c'est qu'on ne le voit que dans le moment de
la privation de la parole des hommes; et si l'aveugle nous paraît
toujours heureux et souriant, c'est que nous ne le voyons que dans le
moment où la voix humaine le console.--C'est ainsi que Stello est
heureux; c'est qu'aux approches de sa crise de tristesse et
d'affliction, la vie extérieure, avec ses fatigues et ses chagrins,
avec tous les coups qu'elle donne à l'âme et au corps, lui vaut mieux
que la solitude, où il craint que la moindre peine de coeur ne lui
donne un de ses funestes accès. La solitude est empoisonnée pour lui,
comme l'air de la Campagne de Rome. Il le sait; mais il s'y abandonne
cependant, tout certain qu'il est d'y trouver une sorte de désespoir
sans transports, qui est l'absence de l'espérance.--Puisse la femme
inconnue qu'il aime ne pas le laisser seul dans ces moments
d'angoisse!
Stello était, hier matin, aussi changé en une heure qu'après vingt
jours de maladie, les yeux fixes, les lèvres pâles et la tête abattue
sur la poitrine par les coups d'une tristesse impérissable.
Dans cet état, qui précède des douleurs nerveuses auxquelles ne
croient jamais les hommes robustes et rubiconds dont les rues sont
pleines, il était couché tout habillé sur un canapé, lorsque, par un
grand bonheur, la porte de sa chambre s'ouvrit, et il vit entrer le
Docteur-Noir.