_Le Dimanche_ cessa de paraître après les élections, faute d'argent. Du
reste, l'honorable Vaillant, retiré de la politique active, n'avait plus
besoin de journal pour le défendre. Il venait de partir pour un long
voyage à travers l'Europe, ayant besoin de repos et de distractions
après avoir vu s'anéantir l'oeuvre qu'il avait édifié péniblement, au
prix de longues années de travail incessant. Quant à Jacques Vaillant, à
demi gagné par les cajoleries de sa femme, la séduisante Flora, il
songeait à aller s'établir à New-York, où _Uncle Jack_ lui offrait une
très jolie situation. Et Paul Mirot dont le talent était, quand même
hautement apprécié, entra comme assistant rédacteur en chef à
_l'Éteignoir_, à la condition qu'il ne signerait pas ses articles--son
nom seul étant par trop compromettant--qui devaient être écrits dans
l'esprit du journal. Cette condition, il l'accepta plutôt avec plaisir.
Signer ses articles, il n'y tenait guère, puisqu'il était condamné jouer
le rôle de machine à écrire pour gagner tout simplement sa vie.
Mirot ne consentit à cet esclavage que temporairement, se promettant
d'en secouer le joug aussitôt après la publication de son livre, qui le
mettrait en évidence et lui rapporterait de l'argent. Il était convaincu
que ce livre, auquel il travaillait depuis près d'une année, inspiré par
Simone, marquerait une époque dans l'histoire de la littérature
canadienne.
Le changement qui s'était opéré dans le caractère de la jolie veuve,
l'avait engagé à modifier quelque peu les derniers chapitres de son
livre qui y gagnait beaucoup en vérité et en intérêt: cependant,
l'auteur constatait avec chagrin et inquiétude que l'éternité du bonheur
en amour est subordonné à bien des causes accidentelles et indépendantes
de la volonté de l'homme et de la femme. Depuis le coup de tonnerre de
Mamelmont, madame Laperle n'était plus la même. Et lorsqu'elle apprit
que le misérable docteur Montretout avait osé, à la réunion électorale
de Saint-Innocent, jeter sa liaison avec Mirot, comme une suprême
injure, à la face de l'honorable Vaillant, elle en pleura longtemps de
honte. Pourtant, elle était bien moins coupable que l'épouse de ce vil
insulteur: elle n'avait trompé personne puisqu'elle était libre. Et elle
essayait de se consoler en lisant ces vers de Victor Hugo:
_La foule hait cet homme et proscrit cette femme._
_Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé._
Cette crise sentimentale détermina, chez elle, un retour vers la piété
de son enfance, dont son âme était encore imprégnée. Les craintes
superstitieuses, les scrupules de son éducation première combattirent
les élans de son coeur. Certains jours, elle formait le projet d'aller
s'enfermer dans un couvent, afin de se purifier par la prière et la
mortification. Puis, brusquement, son amour reprenait le dessus et dans
les bras de l'homme aimé, elle se livrait avec toute la fougue de son
tempérament passionné à la volupté terrestre. Après ces abandons venait
les repentirs et alors, durant un temps plus ou moins long, sa porte
restait close pour Paul dont elle redoutait la présence. Le jeune homme
comprenant que son bonheur était sérieusement menacé, luttait
désespérément pour reconquérir Simone toute entière; mais après la
victoire succédait la défaite, et c'était toujours à recommencer.
Pour chasser la tristesse de ses trop fréquentes soirée solitaires, le
jeune homme s'absorba davantage dans le travail et à la fin d'octobre
son livre était terminé. Avant d'en livrer le manuscrit à l'imprimeur,
il voulut connaître l'opinion de ses amis et de personnes compétentes
sur la valeur de l'oeuvre. Car ce n'est pas chose facile que d'écrire un
roman de plus de trois cents pages, et cela représente une somme de
travail considérable, une tension d'esprit qui ne laisse aucun repos
tant que le dernier mot n'est pas écrit au bas de la dernière page. Et
quand on a fini, il n'y a plus qu'à recommencer. Il faut retrancher,
ajouter, polir, modifier certaine situation, donner de l'élan à un
personnage pour qu'il aille plus vite, en exécuter un autre que
s'obstine à ne pas vouloir disparaître à temps, en rappeler un troisième
qu'on avait perdu de vue. Puis, vient la correction des épreuves et l'on
découvre sur la bande imprimée des phrases boiteuses, des mots que l'on
jurerait ne jamais avoir écrits. Bref, le livre paraît et on n'est pas
content: on voudrait avoir dit ceci plutôt que cela, on s'étonne de
trouver des fautes dans le fond et dans la forme, des fautes que l'on
voit comme tout le monde maintenant, et qu'on n'apercevait pas avant.
C'était pourtant bien simple et on n'y a pas pensé. Le journaliste
doutait de lui-même et sollicitait l'approbation d'esprits éclairés,
afin de laisser le moins de prise possible à la critique malveillante
dont son livre serait assurément l'objet.
[Illustration] Il fut convenu qu'un dimanche on se réunirait à l'atelier
du peintre Lajoie, à qui Paul Mirot avait confié l'illustration du
roman, et que l'auteur y ferait la lecture de son manuscrit devant les
juges qu'il s'était choisis. Cette réunion eut lieu au commencement de
novembre: Marcel Lebon, le poète Beauparlant, le docteur Dubreuil,
Jacques Vaillant et sa jeune femme, mademoiselle Louise Franjeu et
l'illustrateur formaient _quorum_. Simone, qui ne sortait plus guère de
chez-elle que pour se rendre à l'église, malgré les instances de son
amie Flora que l'on avait déléguée rue Peel, avec instruction de la
ramener morte ou vive, refusa obstinément de venir. Elle était dans ses
mauvais jours, ses jours de repentir, car elle avait eu encore la
faiblesse de poser le jeudi précédent pour le dernier dessin de
l'illustrateur du roman de Mirot. Cette oeuvre, toute imprégnée d'elle
lui était chère et odieuse tour à tour, comme son auteur.
Les auditeurs qui, au début, redoutaient quelque peu la longueur et la
monotonie du roman, furent bientôt intéressés par l'originalité de
l'oeuvre, la hardiesse des tableaux qui y figuraient, l'ingéniosité de
l'intrigue, jointe à la finesse de l'observation se dégageant des faits
habilement exposés. Cette lecture dura trois heures, sans que personne
n'ait songé à s'en plaindre. Et, lorsque le dénouement fut connu, toutes
les mains se tendirent vers Mirot que l'on félicita chaleureusement.
Marcel Lebon, qui avait été, pour ainsi dire, le parrain du jeune homme
lors de son entrée dans la carrière du journalisme, était fier de son
élève. L'ancien rédacteur en chef du _Populiste_, le candidat défait
dans la division Saint-Jean-Baptiste, avait brisé sa plume et renoncé à
toute ambition politique ou littéraire. Le gouvernement, qui le savait
au courant de bien des secrets compromettants pour le parti, l'avait
casé en créant pour lui une situation de commissaire enquêteur sur les
dossiers perdus au Palais de Justice de Montréal. De même, afin de
dissiper la mauvaise humeur du financier Boissec, souscrivant des sommes
considérables au fonds électoral, et qui avait pris fait et cause pour
le candidat progressiste contre le notaire Pardevant aux dernières
élections, on le nomma sénateur. Lebon se montra très optimiste à
l'égard de Mirot. Il s'écria:
--Voilà un brave garçon qui a au moins fait quelque chose. Le
journalisme lui aura servi, il fera son chemin. Tandis que moi, et bien
d'autres, nous n'avons été pendant dix, quinze ou vingt ans, que les
instruments de politiciens accapareurs et fourbes comme Troussebelle, ou
imbéciles comme Poirier, nous obligeant sans cesse à changer leurs
méfaits en actes méritoires, leur sottise en traits de génie, par une
gymnastique intellectuelle quotidienne et fatigante, aboutissant
toujours à des articles élogieux. Et à la moindre révolte contre cette
odieuse exploitation de l'intelligence humaine, on vous chasse, sans
égard pour les services rendus. Je me suis porté candidat à le
députation et tous ceux que j'avais obligé au _Populiste_, m'ont
combattu avec acharnement, à l'exception de mon ami Boissec.
Jacques Vaillant, lui, n'avait pas une grande confiance dans l'accueil
que le public en général, ferait au roman qui venait de le charmer. Il
s'exprima avec la plus grande franchise:
--Mon cher Paul, je voudrais avoir écrit ton livre et je n'hésiterais
pas un seul instant à le publier. Mais il est bon que tu saches à quoi
tu t'exposes. Au lendemain de sa publication, il te faudra d'abord
déguerpir de _l'Éteignoir_. Tu connais aussi bien que moi l'esprit de ce
journal qui en est rendu à se servir de périphrases d'une demi colonne
pour éviter un mot de cinq ou six lettres. Du reste, le _Populiste_ est,
pour le moins, aussi convenable. Tous les journaux vont te traiter comme
le dernier des misérables, à quelques exceptions près. Et je ne parle
pas, bien entendu de _La fleur de Lys_. Ça, c'est le bouquet.
--Mais je ne dis que la vérité.
--C'est beaucoup trop. Puis, ton livre sort de l'ordinaire, c'est un
genre nouveau, donc il est mauvais. Et constatation aggravante, on y
découvre du talent, même de l'esprit. Pour écrire un livre qui soit
digne d'être catalogué parmi les chefs-d'oeuvre de notre littérature
nationale, il faut faire le niais quand on ne l'est pas, et se montrer
autant que possible, plus bête qu'un autre. Ton héroïne est trop humaine
pour ne pas être suspecte. Si tu veux qu'elle soit bien accueillie,
donne-lui des vertus célestes. Puis, donne comme époux à cette vierge
ignorante des choses de ce monde, un beau jeune homme sage et candide
qui a bravé mille morts afin de la conquérir. N'oublie pas de leur faire
élever ensuite de nombreux enfants, au moins deux ou trois douzaines,
dans la pratique de toutes les vertus, et le respect des vieilles
traditions. Ce sera une histoire banale, mais à la portée de toutes les
intelligences, n'éveillant les scrupules et ne froissant les préjugés de
personne, par conséquent, indifférente à tout le monde. Les petites
filles la liront sans danger, les vieilles femmes romanesques en
parcourront les chapitres après avoir récité leur chapelet, et les
autres en useront pour vaincre l'insomnie. Peut-être aussi que, suprême
récompense de l'écrivain chaste, doux et humble de coeur, on donnera ce
livre en prix dans les écoles aux élèves les plus méritants.
--Ce serait trop beau, ma modestie m'empêche d'ambitionner un pareil
honneur.
Le docteur Dubreuil et le poète Beauparlant prétendirent qu'il ne
fallait pas s'occuper des journaux écrits par les ignorants, pas plus
que des feuilles pudibondes rédigées par des eunuques tels que Pierre
Ledoux. Le livre de Mirot s'adressait à la classe instruite, qui saurait
bien l'apprécier. Le peintre Lajoie fut du même avis. Les lecteurs du
_Populiste_ et de _l'Éteignoir_, du reste, n'achetaient jamais de
livres, et ceux de _La fleur de Lys_, que des livres de messe. Le
peintre, allant chercher sur sa table où il rangeait ses pinceaux et ses
couleurs, les numéros de la veille de _l'Éteignoir_ et du _Populiste_,
les exhiba comme des objets de curiosité.
--A propos, regardez, dans ce numéro du _Populiste_, ce titre flamboyant
sur trois colonnes: _Bénédiction d'une fabrique de tomates en conserve_.
La chose est arrivée dans une paroisse des environs de Trois-Rivières.
Et il y a le portrait du curé, du maire de la paroisse et de deux
marguilliers. Ces pauvres tomates, ce qu'elles doivent être contentes!
Mais il y a mieux que cela dans _l'Éteignoir_, qui a découvert la
fameuse panthère de Sainte-Perpétue, d'autant plus redoutable que
personne ne l'a jamais vue. Hier, cet excellent journal _d'information_,
publiait le portrait de la famille de l'homme qui a entendu rugir la
panthère. Vous ne me croyez pas? Lisez. Voilà!
La plantureuse fille du brave capitaine Marshall, que le roman de Mirot
intéressait beaucoup, n'était pas de tempérament à conseiller la
reculade. Elle n'avait pas eu peur du nègre qui voulait entraîner son
amie, un nègre bien plus dangereux que la panthère de Sainte-Perpétue,
pourquoi Mirot, un homme courageux, craindrait-il les petits _indians_
qui essaieraient de le scalper?
L'ancienne collaboratrice du _Flambeau_, mademoiselle Franjeu, se rangea
du côté des pessimistes. Elle prévoyait pour son jeune ami ce qu'avait
prévu Jacques Vaillant. Mais son livre ne perdrait rien de sa valeur
pour cela. On le lirait quand même et il ferait du bien. Une fois le
grelot attaché, d'autres jeunes écrivains canadiens imiteraient son
exemple, et qui sait, dans l'espace de quelques années la littérature
canadienne, rompant pour toujours avec le genre démodé, datant de
l'époque des romans de chevalerie, ferait peut-être un pas de géant.
Le poète Beauparlant, qui se réjouissait déjà de la perspective de
pouvoir écrire des vers sans trembler de frayeur, à cause d'un mot qu'on
pourrait trouver _osé_, demanda à mademoiselle Franjeu ce qu'elle
pensait de nos écrivains et de notre littérature, dite nationale. Ce
qu'elle en pensait, elle le dit tout simplement.
--Votre littérature nationale, mais elle n'existe pas, si je fais
exception de quelques rares oeuvres d'écrivains et de poètes de votre
pays qui ont célébré les héros de la Nouvelle-France et les patriotes de
mil huit cent trente-sept. Tous les livres qu'on m'a signalés--je ne
parle, bien entendu, que des romans--ne m'ont rien appris d'intéressant,
d'inédit, sur le Canada et les canadiens. Vos romanciers n'ont fait
qu'esquisser des idylles plus ou moins invraisemblables, n'ayant pas
même le mérite de l'originalité. On a beaucoup imité le vieux roman
français, quelquefois avec talent, ce qui démontre qu'on aurait pu faire
mieux. Les personnages de ces romans n'ont rien de particulier qui les
caractérisent et on ne découvre un peu de couleur locale que dans les
descriptions de paysages et quelques épisodes de la vie canadienne. Il
serait bien inutile de chercher des documents humains dans ces libres
saturés de mysticisme et des plus propres à exercer une influence
déprimante sur le lecteur et surtout à fausser l'esprit des jeunes
filles.
Jacques Vaillant fit remarquer qu'il avait exprimé la même opinion à son
ami Mirot, tout frais déballé de Mamelmont et venant faire du
journalisme à Montréal.
Mademoiselle Franjeu reprit:
--Quant à vos écrivains, je me garderai de les juger trop sévèrement,
car ceux qui ont des idées et de la valeur ne peuvent donner la mesure
de leur talent. La plupart d'entre eux on fait la dure expérience du
journalisme et appris qu'il faut dissimuler sa pensée, écrire souvent à
l'encontre de ses opinions pour gagner sa misérable pitance et vivre en
paix. Combien de jeunes gens de talent, à McGill, sont venus me parler
de leurs projets de réforme littéraire, qu'ils n'ont jamais osé mettre à
exécution. Il y a tant de chose à considérer avant de se lancer dans une
telle entreprise: la nécessité de se créer une carrière autre que celle
des lettres qui ne paye pas, les susceptibilités de la famille à
ménager, de précieuses relations sociales à conserver dans le monde
bourgeois et bien pensant. Et, dans tous les arts c'est la même chose.
N'est-ce pas Lajoie?
--Je vous crois. Depuis mon dernier voyage à Paris, il y a deux ans, je
suis devenu _faiseur d'anges_. Sans blague, je ne fabrique plus que des
chérubins assis sur des nuages.
--L'art doit être libre. Où il n'y a pas de liberté, il n'y a pas d'art.
Croyez vous que les artistes qui ont exécuté les admirables sculptures
des cathédrales au moyen-âge, en France, auraient créé ces oeuvres
impérissables si on avait mis un frein à leur imagination fantaisiste et
hardie. Ils ont ciselé dans la pierre la chronique journalière de leur
époque sans se soucier du qu'en dira-t-on? Michel-Ange a fait de même et
ses peintures ont bravé la critique des siècles. Et Rabelais, et
Brantôme, dans leurs histoires de _haulte graisse_, n'ont pas craint,
eux, ces maîtres de la langue et de la réconfortante gaieté gauloise, de
raconter les valeureuses _chevaulchées_ des nobles seigneurs avec leurs
_haquenées_, les ripailles pantagruéliques auxquelles se livraient leurs
contemporains. En France, malgré les fortunes diverses par lesquelles la
patrie a passé, malgré les changements de régime, les révolutions, les
transformations des conditions économiques et sociales du peuple, tantôt
opprimé et tantôt souverain, les écrivains et les artistes ont toujours
conservé avec un soin jaloux leur indépendance. Les sénateur Bérenger de
tous les temps, essayant de contrecarrer les manifestations de cette
liberté nécessaire au génie créateur de chefs-d'oeuvres, n'ont réussi
qu'à se rendre ridicules.
Après cette réunion, lorsque Paul Mirot retourna chez lui, fort de
l'appui moral qu'il venait de recevoir il était prêt à tout braver et se
croyait véritablement un héros. Il lança même une chiquenaude vers la
lune.
Le lendemain, à _l'Éteignoir_, Paul Mirot apprit que le parti
réactionnaire, rendu plus audacieux par le résultat des dernières
élections parlementaires, venait d'assouvir sa haine en faisant
destituer plusieurs fonctionnaires publics soupçonnés de manquer
d'orthodoxie et n'allant pas assez souvent à la messe, quelques-uns
d'entre [Illustration] eux ayant même négligé de faire leurs Pâques.
Sous le coup de la plus vive indignation, il alla trouver son chef et
lui demanda s'il approuvait ces destitutions. Voici la réponse qu'il en
reçut:
--Me prenez-vous pour un crétin, doublé d'un imbécile? Il n'y a pas un
honnête homme, jouissant de toute sa raison, qui puisse approuver des
mesures aussi odieuses et aussi arbitraires.
--Alors, quelle est l'attitude que doit prendre le journal?
--Approuver!
--Approuver?
--Mais non jeune ami, le journal, c'est autre chose. Voulez-vous que
_l'Éteignoir_, qui représente un capital de près d'un million: édifice,
matériel, circulation et annonces compris, ait le sort du _Le Flambeau_
et du _Dimanche_? les deux seuls journaux que je lisais, je vous en fais
mon compliment.
L'assistant rédacteur en chef retourna s'asseoir à son pupitre sans
ajouter un mot, jugeant inutile d'essayer de réfuter un pareil argument.
Il en serait de même, du reste, pour son livre. Son chef le lirait avec
plaisir, ce qui ne l'empêcherait pas d'en dire le plus de mal possible
dans un article tout fulminant d'indignation. Quant à lui, il n'avait
qu'un parti à prendre: donner sa démission, ce qu'il fit le jour même.
La maison Hofffman se chargea de l'impression du roman de Mirot. Le
jeune auteur ayant fait les avances nécessaires, les douze cents
exemplaires de son livre lui furent livrés au bout d'un mois, vers le
quinze décembre.
Comme on s'y attendait, ce livre donna lieu à de nombreuses polémiques
dans les journaux. La critique du rédacteur en chef de _l'Éteignoir_
dépassa les espérances de Mirot. On n'eut pas traité avec plus de mépris
le dernier voyou de la rue. Solyme Lafarce, dans le _Populiste_, trouva
des mots magiques pour foudroyer l'audacieux _écrivailleur_. Quant à
Pierre Ledoux, si justement surnommé _La Pucelle_, dans _La fleur de
Lys_, il demanda, ni plus ni moins, aux pouvoirs publics de faire un
exemple, de punir de la façon la plus sévère, cet insulteur de nos
traditions les plus sacrées, de l'expulser, sinon du pays, au moins de
la province de Québec. Cette province, peuplée des descendants du grand
Saint-Louis, du bon Saint-Louis, si pieux et si impitoyable pour les
hérétiques qu'il rêva d'allumer des bûchers par tout le royaume de
France, appartenait par conséquent à l'Église, au Pape, et il convenait
de venger le Souverain Pontife et notre sainte religion. Pour une
intelligence se prétendant inspirée du Très Haut, comme celle de Pierre
Ledoux, les contradictions n'avaient pas la moindre importance, pas plus
que les arguments frappant dans le vide. Mirot n'attaquait ni le Pape ni
l'Église dans son livre, et cet appel aux pouvoirs publics amusa
beaucoup ceux qui connaissaient le roman et les gens sachant dans quel
esprit était rédigée la feuille _fleurdelisée_. Les autres, tels que le
notaire Pardevant, député, et tous les réactionnaires, y compris ces
braves jeunes gens de la société des _Paladins_, furent convaincus que
Mirot était possédé du diable, et ne le croisèrent dans la rue qu'en se
signant.
Tout ce bruit fait autour du nouveau roman et de son auteur, eut l'effet
contraire de ce qu'on espérait. Tous les hommes libres et instruits
achetèrent le livre. Beaucoup de femmes, même, auraient fait des folies
pour se le procurer. Celles qui tenaient à conserver intacte, leur
réputation de farouche vertu, le lurent en cachette, se gardant bien de
l'avouer, même à leur meilleure amie. Tous les frais payés ce roman
rapporta à Mirot environ six cents dollars. C'était beaucoup plus que la
somme sur laquelle il comptait.
[Illustration] Ce que Mirot avait le moins prévu arriva: il devint
l'homme à la mode. C'était la saison des fêtes mondaines, il fut d'abord
invité à _euchre party_ chez le sénateur Boissec, puis à une brillante
réception chez le colonel Heward, ensuite chez Hercule Pistache,
importateur de vins et de liqueurs fines, précisément le frère de
l'incommensurable Blaise Pistache, secrétaire perpétuel de la rédaction,
au _Populiste_. La famille Pistache ne figurait dans la _bonne société_
que depuis que l'importateur avait réalisé, dans le commerce des vins et
liqueurs alcooliques, une fortune d'au-delà d'un million. La grande
réputation de sainteté et d'éloquence du Père Pistache, jésuite, lui
avait aussi ouvert biens des portes. Les époux Pistache, un peu
ridicules, avaient cependant une jeune fille charmante, leur unique
enfant, que tout le monde adorait. Élevée en enfant gâtée, Germaine
Pistache, à dix-huit ans, quoique un peu libre d'allures et de paroles,
était tout à fait gracieuse et bonne. Elle trouva Paul Mirot beau
garçon, et parce qu'elle le savait attaqué, calomnié, parce qu'on lui en
avait dit beaucoup de mal, son petit coeur s'émut et elle l'aima. Le
jeune homme surprit ce tendre émoi et en fut vivement touché. Il lui fit
plusieurs visites. Elle l'attirait et il en avait peur en même temps,
parce qu'il n'était pas libres, parce que des liens qu'il considérait
sacrés l'attachaient à une autre femme. C'est alors qu'il se surprit à
songer qu'il avait peut-être fait fausse route, qu'il aurait pu fonder
un foyer, se créer une famille à lui, élever de beaux enfants. Mais il
chassait vite ces importuns regrets, et son coeur revenait à Simone qui,
elle aussi l'avait aimé parce qu'il souffrait et était bien malheureux,
tant il est vrai que tous les coeurs de femmes se ressemblent.
Jacques Vaillant et sa femme, dont la beauté faisait sensation, étaient
de toutes les fêtes auxquelles Mirot assistait. _Uncle Jack_, venu pour
ramener le jeune ménage avec lui à New-York, s'amusant beaucoup à
Montréal, avait décidé de prolonger son séjour d'un mois. Il méditait
d'éblouir la métropole de son faste de millionnaire yankee avant de
retourner dans la patrie d'Uncle Sam. Simone avait été invitée au
_euchre party_ chez le sénateur Boissec, et en acceptant l'invitation
elle eut pu briller dans tous les salons fashionables, à côté de son
amie l'ancienne étudiante de McGill, mais elle refusait obstinément de
sortir de chez-elle, redoutant quelque allusion indiscrète aux
événements auxquels son nom avait été mêlé. Du reste, sa piété
d'autrefois revenue, à cause de l'empreinte profonde laissée dans son
esprit par une jeunesse presque cloîtrée, l'avait reconquise toute
entière, et Jacques Vaillant affirmait que sa belle cousine était perdue
pour le monde, qu'elle se ferait religieuse un de ces matins.
La carrière du journalisme étant fermée à Mirot, en se créant beaucoup
de relations dans le monde, il espérait pouvoir trouver une situation
qui lui permettrait d'attendre de meilleurs jours. Le sénateur Boissec
lui avait promis un emploi dans les bureaux du gouvernement, le
directeur d'une grande compagnie d'assurance voulait le prendre comme
secrétaire particulier, un troisième l'engageait à fonder une revue
mensuelle et lui promettait de lui fournir des capitaux s'il pouvait
trouver deux ou trois autres associés. En attendant, le jeune homme
occupait ses loisirs à ébaucher un nouveau roman. La peinture aussi
l'intéressait, et il passait des heures à l'atelier du peintre Lajoie.
Un jour, en arrivant chez le peintre, il le trouva juché sur un
escabeau, en train de dessiner des anges, tout près du plafond, sur une
grande toile adossée à un mur, et jurant comme un _rough-man_ des
_chantiers_ de l'Ottawa. Il lui dit en riant:
--Maître corbeau votre langage ternit la beauté de votre plumage.
--Va au diable!
--Venez avec moi, sublime artiste!
--Je n'ai pas le temps. Il me faut livrer cette grande machine à la fin
de la semaine.
--Alors, pour ne pas vous distraire de votre travail, je m'en fais.
--Imbécile. C'est justement de distraction que j'ai besoin pour me
résigner à demeurer sur ce perchoir. C'est un travail machinal que je
fais là, sans recherche d'art, une vulgaire copie. C'est ennuyeux comme
un discours du notaire Pardevant, not' député.
--Puisqu'il en est ainsi, je reste.
[Illustration] Le peintre avait bouleversé tout son atelier pour placer
cette grande toile: divan, table, fauteuils, chevalets, palettes,
pinceaux avaient été jetés pêle-mêle, ici et là, et une peinture déposée
sur un tabouret attira aussitôt l'attention du visiteur. Cette peinture
représentant une nymphe nonchalante, vue de dos, le bras droit levé et
appuyé sur un arbre, chevelure en désordre, comme après une lutte suivie
d'une fuite précipitée, ses cheveux abondants et soyeux lui couvrant
toute une épaule et le flan. La figure était cachée, mais en examinant
cette peinture de plus près, le coeur de Paul battit à se rompre. C'est
qu'il croyait la reconnaître, quand même, cette femme, et plus ses yeux
s'attachaient au tableau, plus sa conviction s'affermissait. C'était
Simone, assurément, qui avait posé pour cette nymphe, avant qu'il la
connut, depuis peut-être. Si elle l'avait trompé avec Lajoie? Et il
souffrit cruellement, durant quelques minutes il connut la jalousie. Il
n'avait pas le courage d'interroger l'homme de l'escabeau. L'atmosphère
qu'il respirait lui devint insupportable. Il se disposait à s'en aller.
Lajoie s'en aperçut, et lui demanda:
--Où vas-tu donc, espèce de tourte... je veux dire illustre maître?
--Je ne sais pas... J'ai des courses à faire... un tas de choses que
j'avais oubliées...
--A ton aise. Reviens demain, tu verras mes anges, ils seront épatants.
Paul Mirot se rendit d'un trait rue Peel. C'était le premier vendredi du
mois, la jolie veuve appartenant depuis quelque temps à la confrérie des
dames de _Sainte-Anne_, avait communié le matin et n'était pas d'humeur
à folâtrer ni à lui donner d'explications de nature à le rassurer de ses
doutes. En l'apercevant elle lui dit, avec humeur:
--Ah! je ne vous attendais pas.
--C'est ainsi que tu me reçois maintenant?
--Vous avez été la cause de ma perte. Vous êtes l'image vivante de mon
péché. Oh! que je suis malheureuse!
Il se contint, essaya de lui faire entendre raison:
--Mais mon amie, ce n'est pas sérieux. Moi qui t'ai aimée jusqu'à
vouloir t'épouser. Pourquoi n'as-tu pas voulu?
--Les hommes sont tous des misérables! Maintenant, c'est fini... Il faut
nous séparer... Je l'ai promis à mon confesseur.
--Ton confesseur se met le nez où il n'a pas d'affaires.
--Je vous défends de parler ainsi, chez-moi. Vous attirez la malédiction
du ciel sur nous deux... Il m'a parlé aussi de ce livre, de ce roman que
j'ai inspiré à votre imagination corrompue, de ce mauvais livre dont je
porte ma part de responsabilité devant Dieu, pour tout le mal qu'il a
déjà fait et qu'il fera.
Elle se leva brusquement, se dirigea vers une petite bibliothèque
contenant de nombreux volumes qu'ils avaient lus ensemble, et prenant le
livre de Mirot sur le rayon où elle l'avait placé, elle le déchira
devant lui, en s'écriant:
--Tu crois avoir du talent, tu n'as que le génie du mal.
Il eut l'impression que c'était son coeur qu'elle déchirait rageusement
de ses jolies mains assassines. Ainsi souffleté en pleine figure, le
sang lui monta à la tête, il chancela. Puis, faisant appel à toute son
énergie pour maîtriser sa colère en même temps que sa douleur, il se
sauva sans lui dire un mot d'adieu.
Rendu chez-lui il pleura, songeant à l'irréparable. On n'avait pas
seulement brisé sa carrière parce qu'il s'était montré franc et avide de
liberté et de justice, c'était, par un raffinement de cruauté inouïe,
son soutien moral, cette femme qu'il avait chérie plus que tout au
monde, qu'on lui arrachait, qu'on lui volait pour en faire une
malheureuse comme lui.
Le lendemain, fatigué, abattu par une nuit d'insomnie, il se rendit
quand même chez le peintre. Son intention était bien arrêtée. Que Simone
fut innocente ou coupable, il achèterait le tableau pour lequel il était
convaincu qu'elle avait posé. Il retrouva Lajoie juché sur son escabeau,
mettant de la couleur aux ailes des anges. Il n'y prêta aucune
attention. Saisissant la toile convoitée, il demanda:
--Combien pour cette peinture?
Le peintre, qui ne s'attendait guère à faire de vente ce jour-là,
descendit de son escabeau avant de répondre à la question
qu'on [illustration] lui posait. Il prit le petit tableau des mains du
jeune homme, le mit bien en évidence, en pleine lumière, et lui dit:
--Ça, mon vieux, c'est deux cents dollars, si tu me trouves un amateur.
--L'amateur, c'est moi.
--Ce n'est plus la même chose. Pour toi, ce ne sera rien. Je te le donne
en paiement des articles élogieux dont tu m'as bombardé dans _Le
Flambeau_ et _Le Dimanche_. Ces articles m'ont fait beaucoup de bien:
ils m'ont débarrassé d'une bande de crétins qui venaient m'ennuyer
chaque jour, et m'ont valu quelques commandes en plus. C'est tout de
même un joli cadeau. Regarde-moi cette ligne, ce velouté, cette pose
gracieuse de lassitude.
--Je voudrais bien connaître le modèle qui a posé pour cette nymphe.
--Bah! une vulgaire _pétasse_ aujourd'hui. Tu es en retard. Autrefois,
quand elle m'a posé cette _bonne-femme_, elle était fort gentille. Oh!
si elle avait voulu m'écouter. Mais elle a eu le malheur de rencontrer
Solyme Lafarce, qui l'a entraînée dans la débauche la plus crapuleuse.
Je n'ai plus voulu la recevoir, je l'ai flanquée à la porte.
--Serait-ce la belle May, de la rue Lagauchetière?
--Tu la connais?
--Solyme Lafarce a voulu me la faire connaître, un soir que nous l'avons
rencontré, Jacques et moi, et qu'il était gris.
--Et puis après?
--Après, je l'ai vue passer dans la rue. Et c'est tout.
--Tant mieux pour toi.
Paul Mirot ne voulut pas accepter ce cadeau, prétextant que ce serait de
l'indélicatesse, qu'il n'y tenait pas tant que cela, qu'il plaisantait.
Et puis, il n'était pas encore assez riche pour se monter une galerie de
peintures. En réalité, cette oeuvre magnifique lui était odieuse
maintenant. Qu'il ait pu se tromper à ce point, de confondre Simone avec
cette vulgaire prostituée, cela lui paraissait monstrueux, inconcevable.
La crise qu'il traversait égarait son esprit et l'empêchait de faire ce
simple raisonnement, que la beauté est un don naturel qui échoit tout
aussi bien à la plus misérable des femmes qu'à la plus digne et à la
plus aimée.
Lajoie se demanda si le _jeune maître_ était devenu subitement fou et
lui dit:
--Tu m'épates, mon garçon. On dirait que tu viens d'apprendre qu'une
vieille tante, dont tu convoitais l'héritage, n'est pas morte... Mais je
suis bon prince, cette toile est à toi. Tu viendras la chercher un autre
jour, si le coeur t'en dit.
Lajoie remonta sur son escabeau et Paul Mirot s'en alla.
Dans la rue, le froid vif de l'hiver lui fit du bien. Il était furieux
et content à la fois: content de ne plus douter de la fidélité de
Simone, et furieux contre cette May ayant si odieusement profané sa
beauté après avoir posé pour une oeuvre qu'il avait cru fait de la grâce
de celle qu'il aimait toujours.
Et il se souvint que dans son livre il réclamait plus de protection et
plus de pitié pour ces malheureuses victimes de conditions sociales dont
elles n'étaient pas responsables, vouées au vice par la perfidie et
l'égoïsme des uns, l'hypocrisie et les préjugés des autres.