[Illustration] Il y avait quatre mois que Paul Mirot habitait la ville.
On était en septembre et il faisait bon, dans l'air tiède encore, de se
promener vers les cinq heures, après le journal, par les rues
resplendissantes des feux du soleil couchant. Au Canada, septembre est
l'un des plus beaux mois de l'année. Ce n'est plus l'été avec sa chaleur
accablante, ses orages redoutables, et ce n'est pas encore l'automne au
ciel gris, au feuillage jaunissant. A la campagne, surtout, on éprouve
une sensation indéfinissable de réconfort et de vague attendrissement à
la vue des arbres chargés de fruits arrivés à maturité, des grains
moissonnés dont on remplit les granges, sous le ciel serein, dans le
calme de la nature que le soleil caresse de ses rayons moins ardents,
comme s'il jetait avec douceur de l'or sur les choses. C'est à ce
spectacle qu'il avait tant de fois contemplé, dans le rayonnement des
matins et dans la splendeur des soirs, que le jeune homme songeait en
descendant vers l'est de la rue Sainte-Catherine, à la fin de ce beau
jour septembral, en compagnie de son fidèle compagnon et ami, jacques
Vaillant.
Au _Populiste_, Paul Mirot commençait à se sentir plus à l'aise. Il se
familiarisait peu à peu avec le métier et s'en tirait maintenant assez
bien. Il avait conquis tous ses camarades par ses manières engageantes,
son obligeance et sa franchise, à l'exception de Pierre Ledoux, dit _La
Pucelle_, dont il avait plus d'une fois offensé la pudeur par ses
honnêtes et immodestes propos. Il n'avait pas encore fait de reportage,
on le laissait à la traduction des dépêches; il faisait aussi, de temps
à autre, la correction des correspondances venant de la campagne, et
presque tout les jours, à la dernière heure, on l'envoyait donner un
coup de main aux correcteurs d'épreuves. C'est ainsi qu'il échappait,
pour quelque temps, aux corvées que Jean-Baptiste Latrimouille, le _city
editor_, imposait à ses subordonnés. Le secrétaire de la rédaction, qui
était son chef directe, le traitait assez bien: cependant il le
regardait parfois d'un mauvais oeil. On lui avait conseillé d'aller, au
moins deux ou trois fois la semaine, féliciter Pistache sur ses _coups
de plume_, mais, comme il trouvait la prose de cette _gloire du
journalisme canadien_ plutôt insipide, il s'était toujours abstenu d'une
démarche qu'il lui eut semblé dégradante. Ses camarades avaient beau lui
répéter que ce manque de diplomatie pourrait être non seulement
préjudiciable à son avancement, mais lui valoir un congé si jamais on le
prenait en faute, il ne voulait rien entendre. Il se disait qu'il
avancerait peut-être moins vite en s'aliénant les sympathies d'un homme
extrêmement sensible aux admirations hypocrites, mais qu'il arriverait
tout de même par le travail et la double protection de Marcel Lebon, qui
lui témoignait une réelle sympathie, et du député Vaillant, dont le fils
était son meilleur ami. Le député de Bellemarie, quand il venait au
journal, lui disait en passant un mot d'encouragement. Tout allait donc
assez bien et le jeune homme, l'esprit plus libre, le coeur plus léger,
commençait à prendre goût aux amusements de la métropole.
Ce jour-là, cependant, il avait la nostalgie de là-bas. Il s'absorba
dans une vision intime du paysage pittoresque de Mamelmont, des
troupeaux de vaches laitières broutant au pied des collines du haut
desquelles étant gamin, il avait tant de fois dégringolé, du robuste et
paisible cultivateur revenant du champ sur sa _charrettée_ d'avoine, de
sa compagne un bâton à la main, courant à droite et à gauche,
rassemblant poules, oies et dindons à l'approche du soir. Jacques
Vaillant, qui respectait son silence depuis un quart d'heure, ce qu'il
jugea suffisamment respectueux, crut devoir ramener cet esprit vagabond
à la réalité de l'heure présente. L'occasion, du reste, était propice:
deux petites filles en robes courtes, aux jambes énormes, qui venaient
en sens inverse, souriaient aux deux amis, de façon significative. Il
poussa Paul Mirot du coude:
--Regarde donc un peu ces petites effrontées qui ont mis au moins dix
livres de coton dans leurs bas. Oh! avec de pareilles jambes, elles vont
_matcher_ quelques bons types.
--Matcher?
--Pardon! J'oubliais que tu ne connais pas encore le langage de ces
demoiselles. _Matcher_, ça veux dire faire une conquête de rue, qu'on
termine... ailleurs. Et je parie que tu ne sais pas sous quel nom on
désigne ces petites filles, de quatorze à seize ans, qui font voir de si
prodigieux mollets?
--Je l'ignore, en effet.
--Eh! bien, je vais te l'apprendre, mon cher. Ces petites bêtes de
joie... ou de proie, ça s'appelle des _piano-legs_, parce que leurs
jambes ressemblent beaucoup aux pieds de ces meubles harmonieux que l'on
tapote dans toutes les maisons qui se respectent au grand ennui, sinon
au désespoir des visiteurs. Seulement, je te ferai remarquer que la
comparaison ne s'applique pas au piano droit, à la mode depuis quelques
années, mais au piano à queue.
--L'épithète est vraiment originale, et assez juste... Et, d'où
viennent-elles, ces petites filles?
--D'un peu partout, mais un grand nombre d'entre elles descendent de la
tribu des _Pieds-Noirs_.
--Il y a donc des _Pieds-Noirs_ à Montréal?
--S'il y en a? On aurait qu'à déchausser tous les gens qui passent pour
en découvrir une quantité innombrable. Les pieds blancs, de même que les
gens qui pourraient montrer patte blanche, sont beaucoup plus rares.
--Sans plaisanterie, sont-ce des sauvages que ces _Pieds-Noirs_?
--A peu près. Ils vivent dans les faubourgs, mais, contrairement aux
autres sauvages qui vendent les petits enfants aux familles honorables
et bien pensantes, et battent les femmes pour leur faire garder le lit,
ceux-là obtiennent de leurs femmes petits garçons et petites filles à la
douzaine sans être obligés de les acheter. Ils sont ignorants,
exploités, vivent misérablement. Ils n'ont pas les moyens de faire
instruire toute cette marmaille, et il arrive ce qui doit fatalement
arriver à des enfants élevés dans la rue: les garçons font des rustres,
comme leurs pères, ou des mauvais sujets, les filles, de pauvres
ouvrières que les patrons sans âme exploitent ou... des _piano-legs_.
La nuit tombait. La rue s'éclairait peu à peu de pâles reflets
électriques, et aux devantures des magasins les vitrines brillaient de
mille feux donnant un attrait fascinateur aux objets étalés pour exciter
la convoitise des passants. D'une ruelle sombre un homme à moitié ivre,
ayant une femme à chaque bras, apparut en pleine lumière, en face des
deux amis. Le trio les croisa et Paul Mirot crut reconnaître l'une des
femmes, une grande brune déhanchée. C'était, assurément, la même qu'il
avait rencontrée rue Saint-Laurent, le jour de son arrivée. Jacques
Vaillant remarqua la persistance avec laquelle il suivait cette femme du
regard, et lui demanda:
--Est-ce que, par hasard, tu connaîtrais cette _seineuse_?
--Cette seineuse?
--Les _seineuses_ sont les concurrentes des _piano-legs_. On les nomme
_seineuses_ parce que, si elles n'ont pas l'avantage des mollets
découverts et l'attrait qu'inspire aux esprits déréglés le mystère des
petites filles, elles sont, en revanche, plus expertes en l'art de
tendre leur croupe et de jeter leurs filets pour attraper le poisson.
Cette grande brune est, si je ne me trompe pas, la bonne amie de Solyme
Lafarce, qui, en plus de son métier de reporter, exerce celui de
pourvoyeur de clients dans la maison où cette drôlesse exploite ses
jolis talents. Mais, tu n'as pas encore répondu à ma question,
connais-tu cette femme?
--Oui et non. C'est-à-dire qu'il me semble que c'est la voix, la
démarche et le sourire provocant de celle que je rencontrai un jour et
qui me dit: _Come, dear, I love you_. Mais, ne lui ayant pas même
répondu, j'ignore son nom et le reste; donc, je ne la connais pas, tout
en croyant la reconnaître.
--Tu raisonnes comme notre professeur de philosophie au collège de
Saint-Innocent, c'est admirable à ton âge. Mais trêve de plaisanteries,
écoute bien ce que je vais te dire. Tu es d'un tempérament passionné,
par conséquent capable de tous les emballements, il faut que je te mette
en garde contre ton inexpérience. Ces femmes, qu'elles portent robe
courte ou robe longue, qu'elles affichent un vice précoce ou des charmes
plus mûrs, appartiennent à la basse prostitution, elles constituent un
danger public. Et on ne fait rien pour protéger la jeunesse contre ce
danger, sous prétexte qu'il ne faut pas donner de sanction au vice.
Parler de réglementation à nos hypocrites, autant vaudrait s'adresser à
des eunuques. Tant pis pour les naïfs qui s'y laissent prendre. Quant à
toi, tu es averti: ni _piano-legs_, ni _seineuses_.
--Oh! sois tranquille, j'ai une plus haute conception de l'amour. Du
reste, ce n'est pas pour moi le temps d'aimer. J'ai autre chose à faire,
pour le moment.
--Ce temps-là viendra peut-être plus tôt que tu ne crois.
--A propos de ce dont nous parlions, il me semble que l'autorité civile
ne devrait pas hésiter à adopter une loi pour assurer, autant que
possible, la sécurité au citoyen que ces femmes peuvent entraîner.
--L'autorité civile, elle s'incline toujours sous les menaces des faux
défenseurs de notre vertu nationale, cette vertu qui change souvent de
nom quand on ose porter la main sur elle pour lui arracher son masque.
Il y a en ce pays, comme ailleurs, des femmes trompant leurs maris. Chez
nos jeunes filles, la candeur n'est pas toujours réelle, et il y en a
beaucoup qui sont parfaitement renseignées, et pour cause, sur
l'admirable symbolisme de l'histoire de la pomme au Paradis Terrestre,
pomme qui joua un si grand rôle dans le monde depuis l'aventure d'Adam
et Eve. Et combien d'hommes affectant des moeurs austères, ne sont que
des trousseurs de cotillons? D'autres, chez lesquels la passion de
l'argent domine, deviennent de véritables brigands en affaires, n'ont ni
parole, ni scrupules quand il s'agit de s'accaparer le bien d'autrui. Et
cela n'empêche qu'on les salue chapeau bas s'ils patronnent
hypocritement des oeuvres de bienfaisance, s'ils vont à la messe tous
les dimanches et se laissent élire marguilliers. Nous avons eu le
spectacle d'hommes politiques posant à toutes les vertus quant ils
avaient tous les vices, invoquant le ciel à tout propos quand ils n'y
croyaient plus, léchant les crosses épiscopales qui menaçaient de leur
casser les reins, par opportunisme et lâcheté, abandonnant ceux qui les
avaient aidés à arriver aux honneurs pour favoriser ensuite, leurs pires
ennemis. Nous en sommes rendus à ce degré d'abrutissement et de
fanatisme qu'un honnête homme exprimant franchement son opinion, si
cette opinion n'est pas conforme aux enseignements reçus et acceptés,
risque de compromettre gravement son avenir, heureux encore si on ne lui
enlève pas le pain de sa famille, si on ne l'accuse pas des pires
infamies. Tu te rappelles qu'au collège de Saint-Innocent on nous
représentait les Anglais et les Yankees comme des espèces de barbares
s'enrichissant par le vol, n'ayant ni conscience ni moralité. Eh! bien,
on nous trompait comme on trompe ce bon peuple depuis si longtemps pour
le mieux exploiter. Nos compatriotes anglais, et particulièrement nos
voisins des États-Unis, doivent leur richesse à leur esprit
d'entreprise: ils sont plus avancés que nous parce qu'ils reçoivent une
éducation progressiste, parce qu'ils ne repoussent et n'ignorent aucun
progrès, parce qu'ils ne dédaignent aucun moyen d'améliorer leur état
social. Mon père est dans ces idées-là, il aime le progrès, tôt ou tard
ça lui jouera quelque mauvais tour.
Jacques Vaillant fit une pause et s'apercevant que son ami ne l'écoutait
plus, croyant peut-être, dans sa hantise de là-bas, entendre le chant de
quelque rustique amoureux revenant à la maison, la journée faite, et les
chiens aboyer dans la campagne, reprit avec sa verve blagueuse:
--Bah! nous aurons bien le temps de nous occuper des réformes sociales
un autre jour. Nous sommes jeunes, libres ce soir, profitons de l'heure
que passe. J'ai de l'argent plein mes poches, ça me gêne beaucoup, faute
d'habitude. Il me faut dépenser au moins cinquante sous tout de suite.
Je t'offre à dîner au restaurant. Après nous irons passer la soirée à
_l'Extravaganza_, un théâtre où l'on voit des choses fort intéressantes.
--Est-ce un théâtre de genre?
--De jambes...
--Alors, on ne s'y embête pas trop?
--C'est du burlesque américain. Il y a des numéros que tu n'appréciera
guère, ou plutôt que tu apprécieras trop à leur juste valeur. Mais les
expositions des beautés plastiques t'en dédommageront. Et précisément,
ce soir, on nous annonce un numéro spécial épatant, une danseuse, une
vraie Trouhanowa, exécutant une de ces danses voluptueuses égyptiennes
qui ranimaient les sens blasés des Pharaons. Ça nous fera faire, à peu
de frais, un petit voyage des plus agréables en Orient.
Les deux amis dînèrent au _Restaurant Ravide_, rue Sainte-Catherine, où,
pour la modique somme de vingt-cinq sous, l'on mangeait des tripes à la
mode de Caen, des saucisses aux choux et d'excellent pain français dont
la maison avait la spécialité. Jacques Vaillant fit des largesses, il se
fendit d'un dollar en commandant en plus du repas de table d'hôte, une
bouteille de vin.
A huit heures et quart, joyeux et dispos, Vaillant et Mirot
s'installèrent à l'orchestre de _l'Extravaganza_, qui commençait à se
remplir. En attendant la représentation, Paul Mirot examina curieusement
la salle. Autour d'eux, il n'y avait que des hommes, jeunes pour la
plupart et, par-ci par-là, quelques têtes blanches et des crânes
chauves. Dans la première galerie dominait l'élément féminin: _Femmes
entretenues_, pour la plupart, lui expliqua son compagnon. Tout en haut,
dans le poulailler, qu'on nomme le _pit_, quand on veut faire son petit
Shakespeare, le menu fretin s'entassait pêle-mêle. Les loges plus
discrètes, ne laissaient entrevoir que des gestes vagues de formes
humaines imprécises. Dans l'une d'elles, cependant, une femme montra sa
petite main gantée en tirant le rideau, de façon à mieux voir la scène.
[Illustration]
La salle était maintenant bondée de monde. La montre que tira
nerveusement de sa poche le citadin tout neuf, qu'était Paul Mirot,
impatient de jouir du spectacle attendu, marquait huit heures et demie.
L'orchestre attaqua le morceau d'ouverture et le rideau se leva sur un
décor représentant un _Roof Garden_ de New-York, première partie d'une
comédie musicale intitulée _American Beauties_. Des femmes en maillot,
chantaient en levant la jambe, cambrant le torse, avançant la poitrine
ou faisant saillir les rondeurs opposées, selon qu'elles jouaient à pile
ou face. Quelques-unes de ces belles avaient des noms qui faisaient
venir l'eau à la bouche: _Miss Tutti Frutti, Miss Pussy Cafe, Miss
Bennie Dictine, Miss Creme Dementhe_. Sur une dernière mesure exécutée
par l'orchestre, toutes ces beautés blondes et brunes, disparurent dans
la coulisse pour faire place à l'inévitable Pat, le bouillant irlandais,
jouant des tours pendables au juif Cohen, déguisé en turc, sous le
regard flegmatique du Yankee, toujours prêt à tirer parti de la
situation. Paul Mirot ne prêtait qu'une attention distraite à cette
farce internationale et ne s'intéressait véritablement au spectacle que
lorsque les femmes, après chaque changement de costumes, revenaient sur
la scène. L'une surtout, svelte et gracieuse, imitant une fillette
précoce, jouant avec son _Teddy Bear_, l'amusa beaucoup. Il l'applaudit
de tout coeur lorsque, pirouettant une dernière fois, elle lança des
baisers à l'auditoire avant de disparaître dans la coulisse.
Jacques Vaillant lui demanda, sur le ton de la plaisanterie:
--Est-ce que, par hasard, tu aurais la passion sénile du vieux
Troussebelle, pour les mineures?
--Troussebelle?
--Le ministre, que je crois avoir reconnu dans la personne de l'occupant
de la loge voisine de celle de la dame mystérieuse dont nous n'avons vu
que la main... gantée. Tantôt, il s'est penché en avant, dévorant des
yeux les jambes rondes de la petite et le retroussé de la jupe sur le
mystérieux fouillis de dentelles. Si ses électeurs de la division
Saint-Jean Baptiste pouvaient l'apercevoir en ce moment, ils en seraient
fort édifiés.
--C'est peut-être quelqu'un qui lui ressemble.
--Je ne me trompe pas, c'est bien lui. A l'entendre pontifier on ne le
croirait pas capable de la plus petite polissonnerie. Mais, dans
l'intimité, c'est, paraît-il, un vieux _terrible_. Autant l'homme public
est vertueux, autant Troussebelle dépouillé de son caractère officiel
est corrompu.
Un dernier tourbillon de bacchantes demi-nues passa sur la scène et ce
fut l'intermède durant lequel on épuisa la série des numéros _extra_, à
l'intention de ceux qui préféraient rester dans la salle plutôt que
d'aller fumer une cigarette ou absorber une consommation à la buvette du
coin.
Ces numéros comprenaient des chansons illustrées, _The greatest success
of the season_, des bouffonneries nègres, des exercices sur bicyclette,
et enfin, un couple d'équilibristes, homme et femme, beaux comme des
dieux païens, d'une habilité extraordinaire sur le trapèze volant.
Jacques applaudit bruyamment ces deux types de beauté, de force et
d'adresse; puis, éprouvant le besoin d'expliquer à son ami ce brusque
élan d'enthousiasme, il lui en détailla les raisons:
--Voilà des gens qui font plaisir à voir. Ce sont de magnifiques
spécimens de l'espèce humaine. On dirait qu'ils ont été bâtis par les
Romains, avec ce ciment dont on a perdu la formule, ce ciment avec
lequel on construisait les monuments antiques qui ont résisté à
l'épreuve du temps.
Paul Mirot lui fit observer amicalement:
--Mon cher, tu divagues: ce n'est pas avec du ciment qu'on fait les
hommes.
--Oh! je parle au figuré. Les anciens apportaient les mêmes soins à
élever de beaux enfants qu'à construire ces temples destinés à
perpétuer, dans les siècles futurs, la gloire de leurs grands hommes et
la splendeur de leur génie. Je ne parle pas de la décadence des empires
s'effondrant dans le crime, pour faire place à l'ère chrétienne relevant
les faibles et les opprimés, selon les admirables enseignements du
Christ. Mais, hélas! ces promesses de paix, de miséricorde et de
justice, faites par les premiers apôtres, furent vite oubliées. D'autres
tyrans remplacèrent ceux qu'on avait détrônés, et, à l'ombre de la croix
dominant le Golgotha, fustigèrent et asservirent le pauvre, le faible
régénéré dans l'eau du baptême. Alors, les peuples traversèrent des
temps aussi durs, souffrirent des maux aussi cruels, et n'eurent plus le
spectacle de la beauté triomphante pour consoler leur infortune. Car, on
leur enseigna que l'amour humain était un crime, la splendeur de la
forme charnelle, une chose honteuse. On insulta le Créateur, tout en
osant prétendre travailler à sa gloire, en inspirant aux ignorants le
mépris de la plus parfaite de ses oeuvres. Après des siècles de
ténèbres, remplis de tristesse et d'épouvante, nous revenons au culte de
la Beauté, grâce aux progrès de la science qui infiltre peu à peu dans
les cerveaux obscurcis, sa lumière bienfaisante. Et ce culte, il me
semble, en considérant ce couple harmonieux et beau, assister à sa
victoire définitive sur celui de la Laideur.
Paul Mirot Hasarda:
--Tu as, évidemment, l'âme athénienne, une âme semblable à celle de ces
juges devant lesquels Phryné trouva grâce en leur révélant la splendeur
de son corps dévoilé.
--Cela vaut mieux que de ressembler à _La Pucelle_, qui ne va plus à la
campagne de crainte d'apercevoir les bêtes ne se gênant pas pour lui. Si
jamais il se marie, il prendra une femme plate, anémique, par esprit de
pénitence.
--Ça fera un joli couple; ils auront de beaux enfants.
--Avoir de beaux enfants, c'est-à-dire des enfants robustes et sains,
bien peu songent à cela. L'on voit tous les jours se faire de tristes
mariages, et des couples qui font vraiment pitié dans cette bonne et
pieuse province de Québec.
--A Mamelmont, je connais une famille dont tous les membres sont idiots.
Les parents se sont mariés il y a vingt ans, l'homme était complètement
détraqué, la femme ce que l'on nomme communément une _simple d'esprit_,
ils eurent douze enfants dont pas un seul n'a échappé à la tare
héréditaire.
[Illustration]--L'éducation de nos jeunes filles est surtout déplorable.
Si elles étaient élevées en vue de devenir des mères robustes, en même
temps que de séduisantes épouses, il y aurait plus de ménages heureux et
moins de misérables à la charge de la société. On devrait faire entrer
dans le programme de nos pensionnats de jeunes filles plus d'exercices
propres à renforcir les muscles et à donner au corps la souplesse et la
beauté qu'il à besoin pour remplir normalement toutes ses fonctions.
Les deux amis se turent.
Le rideau se levait sur un décor oriental représentant l'intérieur d'un
harem. La seconde partie de ce _Burlesque Show_ avait pour titre _The
Sultan's wives. Les American Beauties_ de tantôt s'étaient toutes
transformées en odalisques, à l'exception d'une vieille prude et de sa
jeune fille, accompagnant des touristes américains à Constantinople. Il
était inutile de chercher comment ces sujets de la patrie d'Uncle Sam
avaient pu s'introduire dans le palais du Sultan. Celui-ci commença par
donner des ordres pour faire jeter tous ces intrus dans le Bosphore,
mais en contemplant la beauté de la jeune fille américaine, il se
ravisa. Pat, l'irlandais, qui était du _party_ contribua aussi pour sa
part, à intéresser le potentat, en dansant des gigues extravagantes
qu'il accompagnait de réparties plutôt vertes. Bref, en l'honneur de ses
hôtes d'occasion, le Sultan fit venir ses danseuses, qui se
trémoussèrent avec beaucoup de bonne volonté, cependant que la vieille
dame se voilait pudiquement la figure et, finalement s'affaissait dans
les bras de Pat, qui essaya de la convaincre qu'elle avait tort en lui
disant: _I don't see any harm in it._ Le Yankee, flegmatique, détaillait
froidement les grâces de ces belles, au petit bonheur des attitudes,
tandis que le juif Cohen semblait en proie à une crise de torticolis.
Quant à la jeune fille américaine, elle ne semblait chercher dans ce
spectacle que de nouveaux modèles de _Physical Culture_. La danse
achevée, le Sultan fit retirer ses femmes, pour converser avec les
étrangers. La jeune fille l'intéressait surtout. Pat lui affirma
malicieusement, qu'il aurait beaucoup plus de chance de plaire à cette
beauté occidentale dans un complet à la mode de New-York, d'une coupe
parfaite comme le sien, qu'il lui offrit en échange de sa veste galonnée
et de son pantalon bouffant. Le grand turc, après s'être fait quelque
peu tirer l'oreille, y consentit et échangea sa défroque contre celle de
l'irlandais. Et voilà Pat improvisé Sultan, donnant des ordres aux
eunuques et s'apprêtant à pénétrer dans le gynécée où s'étaient retirées
les femmes. Le véritable Sultan fut empoigné par ses propres serviteurs,
puis reconnu et relâché, l'irlandais démasqué et condamné à avoir la
tête tranchée, sur l'ordre du maître. La plus grande confusion régnait
dans le palais, entre les _musical numbers_, donnant lieu à de
successives exhibitions de femmes, sous différents costumes. Et tout se
termina sans effusions de sang. Pat fut pardonné, grâce à la prière de
la jeune fille américaine, qui avait fait une si profonde impression sur
le Sultan de Turquie, que ce despote voulait absolument abandonner ses
richesses et ses favorites pour la suivre en Amérique et se faire
naturaliser sujet américain.
Il ne restait plus que le numéro sensationnel, pour terminer le
spectacle.
La scène s'obscurcit soudainement, et les spectateurs attendirent, avec
impatience, ce numéro. Après quelques minutes de silence l'orchestre, où
dominaient maintenant les instruments à corde et les flûtes, attaqua en
sourdine les premières mesures d'une musique langoureuse. En même temps,
la scène s'éclaira peu à peu jusqu'au trône d'un Pharaon pensif, las de
trop faciles jouissances et rêvant à des voluptés nouvelles. De chaque
côté du trône ses favorites, bien séduisantes pourtant, se penchaient
anxieuses vers le maître, qui semblait avoir oublié leur présence.
Mais voilà qu'un officier du palais s'avance, tirant par le bras une
nouvelle captive destinée au plaisir royal. Il la traîne jusqu'aux pieds
du souverain morose et, s'inclinant très bas, se retire. Que cette
future favorite est belle, sa beauté est voilée d'une gaze si légère que
l'oeil caresse le satin de la peau, ne rencontrant d'obstacles qu'aux
pendeloques de la ceinture, remplaçant la classique feuille de vigne.
Cependant le Pharaon blasé semble furieux de ce qu'on ait osé le
distraire de sa rêverie. Il regarde à peine celle qui se prosterne à ses
genoux, et fait un geste pour la congédier. Mais la belle esclave
n'entend pas être dédaignée ainsi, sans au moins tenter de vaincre
l'indifférence de son nouveau seigneur. A demi courbée elle s'éloigne de
quelques pas puis se redressant, cambrant la poitrine, la tête rejetée
en arrière, les bras tendus comme pour saisir et étreindre une forme
absente, elle danse. D'abord, elle tourne en cercle, accélérant le pas
et [Illustration] par des mouvements saccadés faisant bruire ses
pendeloques telles le harnachement d'une cavale fougueuse. Puis, sa
course se ralentit, elle se balance lentement en se déhanchant, la
croupe mouvante; maintenant tout son être tressaille, ses jambes
fléchissent, et après un dernier soubresaut son corps s'immobilise et la
danseuse tombe à la renverse, évanouie, dans les bras des favorites
encadrant le trône du roi d'Égypte.
L'orchestre après avoir rythmé le crescendo voluptueux de la femme
amoureuse, maintenant, traduit la suprême extase dans la plainte des
flûtes dominant les accords mourants des violons et des guitares,
traversés de coups de tambour de plus en plus espacés comme voilés de
langueur.
Et le Pharaon, à demi conquis, se penche vers la belle inconnue.
Le numéro sensationnel annoncé, fut plus sensationnel qu'on l'avait
prévu:
Tout à coup la danseuse se redresse, échappe aux bras des favorites,
s'élance comme pour fuir la caresse du maître, puis, revenant peu à peu
vers lui, comme prise d'un invincible désir, mime la possession avec une
telle ardeur que, dans la salle, les spectateurs affolés, trépignent et
se hissent sur leurs fauteuils. Mais voilà que les pendeloques, trop
consciencieusement secouées, entraînent la ceinture qui se détache. Ce
fut une vision rapide, car, aussitôt les lumières, brusquement,
s'éteignirent. Quelqu'un cria: _Police_! Sauve qui peut général: tout le
monde se rua vers la sortie. Jacques et son compagnon, s'appuyant l'un
sur l'autre, tentèrent de se frayer un passage, mais ils furent
bousculés et repoussés vers la loge où ils avaient admiré, avant le
spectacle, une main de femme, finement gantée. A ce moment, le théâtre
s'éclaira de nouveau et une voix exquisément féminine, une voix
tremblante d'émotion, fit retourner l'ami de Mirot:
--Oh! Jacques, je vous en prie, ne m'abandonnez pas, venez à mon
secours!
A cet appel, le jeune homme montant sur un fauteuil pour sauter dans la
loge, dit à son compagnon:
--Ne m'attends pas. A demain!
Le calme était maintenant rétabli. La salle achevait de se vider. Paul
Mirot sortit le dernier. Sur le trottoir, il aperçut son ami
accompagnant une dame voilée, enveloppée dans un long manteau sombre.
Ils se perdirent dans la foule et Paul se dirigea vers la rue
Dorchester, pour regagner son domicile, se demandant qui pouvait bien
être cette dame s'aventurant seule dans un endroit aussi compromettant.
Le lendemain, au journal, _La Pucelle_ fulmina contre le scandale de la
veille. Jacques Vaillant se moqua de lui et mit le comble à la vertueuse
indignation du rédacteur des nouvelles édifiantes en lui déclarant qu'il
éprouvait la plus grande admiration pour ces Égyptiens élevant la
volupté à la hauteur d'un culte qui en valait bien un autre. Le _city
editor_ coupa court à la discussion en déléguant Jacques à une séance de
la Chambre de Commerce. Ce ne fut que le soir, chez lui, que Paul Mirot
put interroger Vaillant sur son aventure avec la dame voilée. Il prit un
long détour pour ne pas avoir l'air de solliciter une confidence
indiscrète. Jacques, voyant où il voulait en venir, l'interrompit et lui
dit avec une gravité comique:
--Noble jeune homme, au verbe incomparablement classique et dépourvu de
sens commun, je crois comprendre par ce discours que tu brûles de savoir
ce qui se passa entre ton humble serviteur et la mystérieuse personne
qu'il accompagna, hier soir, à la sortie de _l'Extravaganza_?
--Oh! je voulais, tout simplement, te demander...
--Et moi, je me fais un plaisir de te répondre, sans remonter au déluge,
qu'il ne s'est rien passé du tout. C'est une personne très respectable
qui est, de plus, ma cousine du côté de ma défunte mère. Elle est veuve
depuis trois ans, et parce qu'elle fut très malheureuse avec son mari,
elle a le mariage en horreur. On a maintes fois, tenté de s'accaparer sa
modeste fortune en même temps que sa beauté, sous le fallacieux prétexte
qu'à son âge ce n'était pas convenable de vivre seule, presque en
garçon. Mais, plus fine que le corbeau de la fable, elle n'a pas laissé
tomber son fromage dans les pattes du renard. Oh! si tu la voyais, mon
cher, tu en deviendrais tout de suite amoureux avec le tempérament
d'artiste, de sentimental que je te connais: brune, des yeux très
profonds et très doux, une bouche mignonne, prometteuse de félicités
incomparables, un cou blanc, des épaules rondes, un tas de choses
rondes, des petites mains, des petits pieds... et avec cela, une rare
intelligence.
--Mais, elle est à croquer!
--Impossible! elle a peur des loups.
--Alors, comment se fait-il qu'elle soit venue seule à ce théâtre?
--Elle adore les escapades de ce genre. Puis, ce n'est pas une jeune
fille.
--Après tout, cela ne me regarde pas.
Cependant, la conversation languit, car, sans le vouloir,
[Illustration] Paul Mirot pensait à cette femme, et les observations de
Jacques, qui avait saisi l'à-propos, sur la jeune fille moderne, sur son
éducation plus ou moins négligée, sur ce qu'elle savait et sur ce
qu'elle ne savait pas, ne l'intéressaient guère en ce moment.
Quelques jours plus tard, Paul Mirot se procura des billets pour le
_Théâtre Populaire_ et rendit la politesse à son ami. Ce théâtre était
d'un genre tout différent de celui où les femmes honnêtes et les hommes
vertueux n'allaient qu'incognito. Là, les parvenus éblouissaient de leur
luxe la famille ouvrière, avide de drames sensationnels et liseuse de
romans-feuilletons. Dans les pièces à grands spectacles qu'on y donnait,
il y avait toujours un jeune homme pauvre adorant une jeune fille pure.
Ces chers enfants juraient de s'épouser, mais ça n'allait pas tout seul.
Les parents de la jeune fille voulaient la marier à un misérable qui
s'était enrichi par toutes sortes de crimes, sans que personne ne s'en
fut jamais douté. Pour se débarrasser de son rival, le _vilain_ attirait
l'intéressant jeune homme pauvre dans un guet-apens et l'accusait d'un
[Illustration] meurtre que lui-même avait commis. L'innocent était
arrêté, traduit devant la justice et, naturellement condamné. Mais, au
moment où il allait subir sa peine, moment pathétique entre tous, par un
hasard providentiel, le vrai coupable était découvert. La jeune fille
pure, qui n'avait jamais douté de l'innocence de son amoureux, en était
bien récompensée: elle l'épousait avant la chute du rideau, au dernier
acte. La mise en scène et l'intrigue variaient chaque semaine, mais au
fond, c'était toujours la même histoire.
Ce soir-là on jouait _l'Orpheline_, célèbre mélodrame en cinq actes et
huit tableaux, qui fit répandre des torrents de larmes aux personnes
sensibles. Il s'agissait d'une jeune fille que des méchants tenaient
séquestrée pour s'emparer de son héritage: mais, cette jeune fille avait
un amoureux qui jura, au pied d'un Calvaire, de la délivrer de sa prison
et de la venger. L'entreprise n'était pas facile, ce brave jeune homme
n'ayant que son courage pour lutter contre des ennemis puissants et
capables de tous les crimes. Peu importe, il comptait sur la justice
divine qui, dans les bons livres et dans les pièces recommandables,
punit toujours les méchants et n'oublie jamais de récompenser ceux qui
furent malheureux et persécutés, malgré que dans la vie les choses
s'arrangent quelquefois tout autrement. Ce brave jeune homme n'en fut
pas moins assassiné deux ou trois fois, sans compter les plaies et
bosses dont les geôliers vigilants de l'orpheline le gratifièrent. A la
fin, il se fâcha--il était bien temps--et prit ses dispositions pour en
finir, une bonne fois, avec ces misérables qui lui ravissait son
bonheur. Il serait trop long ou, plutôt impossible d'expliquer toutes
les péripéties de la lutte suprême, qui fut palpitante d'intérêt. Les
femmes en avaient presque des syncopes, et dans les galeries, on
entendait des hommes crier: _Manque le pas, le maudit!... Baptême! qu'il
est tough!_ Bref, l'amoureux de la jeune fille séquestrée, à coups de
poings, à coups d'épée, à coups de pistolet, en assomma, éventra, cribla
de balles un si grand nombre qu'à la fin, il ne restait plus personne
pour s'opposer à son entrée triomphale--quoique solitaire--dans la cave
du château où sa bien-aimée gémissait, couchée sur un lit de paille
humide. Enfin réunis: quelle joie! quelle ivresse! Et, cependant, tous
les spectateurs pleuraient.
--Jacques Vaillant fit mine de considérer son compagnon avec étonnement:
--Comment, tu ne pleures pas
--Ma foi, non, c'est trop bête!
--C'est pourtant une pièce extraordinaire, puisque les morts reviennent
afin qu'on les _retue_.
[Illustration] En sortant du théâtre, les deux reporters furent arrêtés
par un gros homme qui, donnant un amical coup de poing dans le ventre de
Jacques, s'exclama:
--Y a un siècle que j'vous ai vu. Toujours au _Populiste_?
--Toujours. Mais si j'avais votre fortune, je n'y resterais pas
longtemps. Heureux homme. Tous les succès: l'argent, les honneurs de la
députation, et avec cela, don Juan irrésistible.
--Vous me flattez!
--Pas le moins du monde. Je parie que mon ami Mirot, que j'ai le plaisir
de vous présenter, habitant Montréal depuis quelques mois à peine, a
déjà entendu parler de vos succès, mon cher monsieur Poirier.
--Oh! c'est possible, tout le monde en parle... Enchanté, jeune homme de
faire votre connaissance.
Il tendit la main à Paul qui, ne sachant trop à quel personnage il avait
affaire, se contenta d'accomplir le geste banal de cordialité, en
honneur chez les peuples dits civilisés.
Ce fut Jacques, qui soutint la conversation.
--Vous venez souvent au _Théâtre Populaire_?
--Tous les samedis.
--Pour y rencontrer vos électeurs, sans doute?
--Mes électeurs, j'vas les voir qu'à la veille des élections. C'est pour
mon plaisir que j'viens. C'est si beau, ces amoureux qui finissent
toujours par s'marier à force de courage. J'aime les gens courageux,
moé. Y a des gaillards dans ces pièces-là qui f'raient d'bons députés.
Parlez-moé pas des pièces comme on en donne au Monument National, par
exemple; pas d'assassins, pas d'coups d'pistolets, pas d'coups de
poings. Moé, voyez-vous, j'aime qu'on s'casse un peu la _gueule_!
--Et le _Théâtre Moderne_ qu'en pensez-vous?
--_Parlez-moé-z'en pas. Yinque des simagrées_ dans les salons; des
_pincées_ en robes de soie qui trompent leurs maris et font des
_magnières_; des hommes qui font des grands discours, comme à la
Chambre.
--Ainsi, on n'aura pas le plaisir de vous voir à l'ouverture de la
saison de ce théâtre, lundi prochain?
--_P'tête ben!_
--On annonce une nouvelle troupe française, épatante!
--Moé, vous savez, j'aime pas beaucoup les français; y sont trop
_cochons_ et pas assez catholiques. Si j'me décide, ça s'ra pour faire
plaisir à madame Laperle, qui m'a dit hier soir, chez mon ami Boissec,
qu'elle y s'rait. A m'déplaît pas la _pétite veuve_.
Quelqu'un l'ayant interpellé au passage, le député Poirier quitta les
deux reporters, sans plus de cérémonie. Quand il se fut éloigné, Paul
Mirot fit cette réflexion:
--Quel drôle d'individu!
Son ami jugea opportun de le renseigner sur la beauté morale de cet
homme important:
--Écoute, je vais te le présenter mieux que tout à l'heure: Prudent
Poirier, député de la division de Sainte-Cunégonde à la législature
provinciale, riche industriel dans les conserves alimentaires qu'il
falsifie abominablement, ignorant, crétin, et populaire, courant toutes
les femmes dont il peut acheter les faveurs et traitant les français de
_cochons_; brave homme, ne manquant jamais de faire ses Pâques et volant
tout le monde, faisant travailler ses ouvriers comme des bêtes de somme
et leur payant des salaires de misère.
--Alors la _pétite_ veuve n'a qu'à se bien tenir.
--C'est une vantardise de _l'honorable député_, Madame Laperle n'en
voudrait même pas pour délacer ses bottines, encore moins son corset.
--Qu'est-ce donc que cette madame Laperle?
--La femme voilée de l'_Extravaganza_, qui t'intrigua si fort et dont je
t'ai dit tant de bien.
--Tant de bien que je désire la connaître.
--Si ce n'est pas dans le sens biblique, ton désir sera satisfait. Tu la
connaîtras lundi soir, au _Théâtre Moderne_, où tu seras mon invité.
Quand tu auras vu ce théâtre et madame Laperle, il ne te restera plus
rien à désirer, puisque le Parc Dominion, le Parc Sohmer, que nous avons
fréquenté l'été dernier, plus récemment l'_Extravaganza_, puis le
_Théâtre Populaire_, d'où nous sortons, t'ont livré leurs secrets.
Les deux amis, remontant vers l'ouest de la rue Sainte-Catherine,
étaient arrivés devant le _café Picon_, et Jacques Vaillant proposa à
son compagnon d'entrer prendre un verre de bière. Ils pénétrèrent dans
l'établissement, fréquenté à cette heure par les actrices des théâtres
avoisinants, soupant en cabinet particulier. A l'étage au-dessus, on
entendait le rire énervé des femmes. Les deux journalistes, n'ayant pas
l'intention de souper, s'approchèrent du bar et se firent servir deux
verres de _pale ale_. Pendant qu'ils absorbaient, à petites gorgées, la
bière blonde, une voix enrouée d'ivrogne prononça derrière eux:
--Ça va bien, les confrères?
Il se retournèrent et aperçurent titubant, tout débraillé, le chapeau
par terre, Solyme Lafarce. Il leur raconta une histoire lamentable: un
enfant était tombé sous un tramway qui l'avait mis en hachis. C'était
horrible à voir! Et pour se remettre de l'impression pénible éprouvée à
la vue de ces chairs sanguinolentes, [Illustration] il avait dû épuiser
sa bourse à se payer un nombre considérable de petits verres de
_whisky-citron_. Un de plus ne lui ferait pas de tort.
Vaillant lui fit servir un _whisky-citron_. Puis il dit à Mirot:
--Maintenant, filons.
Mais Solyme Lafarce, au moment où le jeune homme allait suivre son
compagnon, s'accrocha à lui et le tirant à l'écart:
--Vous n'auriez pas dix sous à me prêter? J'ai une faim de _canayen_ et
un plat de _pork and beans_ ferait bien mon affaire.
--Les voici.
--Vous êtes _blood_ et je vais vous montrer que je sais reconnaître les
amis.
En même temps, il sortait de sa poche une photographie qu'il lui mit
sous les yeux:
--C'est le portrait de May, ma bonne amie. Elle demeure rue
Lagauchetière. Vous n'aurez qu'à dire que c'est moi qui vous envoie et
vous serez reçu à bras ouverts.
Sur la photographie, May s'exhibait dans un costume et dans une attitude
qui racontaient toute son histoire.
Lorsqu'il eut rejoint son compagnon, dans la rue, pendant que Lafarce
buvait les dix sous qu'il lui avait donnés, Paul Mirot s'écria, indigné:
--Est-il possible qu'un individu dont on utilise les services dans un
journal comme _l'Éteignoir_, soit aussi dégoûtant?
Jacques Vaillant éclata de rire:
--Je parie qu'il veut te faire connaître, cette fois au sens biblique,
la plantureuse May, la grande fille brune dont tu te souviens... rue
Sainte-Catherine? C'est cette hospitalière personne qui le recueille,
aux jours de misère, en échange de petits services dont tu connais
maintenant la nature. Quant à _l'Éteignoir_, ses directeurs en ont vu
bien d'autres. Ils trouvent en ce malheureux un esclave rampant, prêt à
faire toutes les besognes, au rabais. Que peuvent-ils exiger de plus?
--A ce compte-là, rien, en effet.
Jusqu'au lundi, Paul Mirot rêva de cette femme qu'on lui avait faite si
séduisante, de cette femme qu'il verrait enfin à figure découverte et à
qui il dirait au moins: _Bonsoir, madame_. Il n'était pas bien exigeant,
pourvu qu'elle ait la gentillesse de deviner son émotion, rien qu'à la
façon dont il prononcerait ces mots, il serait heureux. Mais, si elle
était malade ce soir-là? Elle ne viendrait certainement pas au théâtre.
Cela arrive aux plus jolies femmes d'être malades. Ou bien, elle ne
serait pas seule, ou il se produirait un accident, une catastrophe?...
Deux jours durant, il vécut dans l'anxiété, l'espoir, le doute, dans un
état d'âme à la fois pénible et délicieux, que tous ceux qui furent
jeunes et enthousiastes comprendront.
La présentation se fit de la façon la plus simple du monde. A peine
étaient-ils arrivés au _Théâtre moderne_, que Jacques Vaillant dit à son
ami:
--Dans quelques minutes, tu la verras.
--Où?
--Là, dans la première loge à droite. C'est une abonnée du lundi, qui a
droit à deux places. J'ai retenu les quatre autres places, nous y serons
plus à l'aise. Ose prétendre, maintenant, que je ne suis pas un bon
camarade?
--Tu es l'unique, le meilleur ami que je connaisse.
--Cela n'empêche que Prudent Poirier ne me pardonnera jamais de lui
avoir joué ce qu'on appelle, dans le monde distingué, un sale tour.
Les deux amis avaient à peine pris place dans la loge qu'une jeune femme
brune, très élégante et très belle arriva. Elle échangea un sourire
complice avec l'aimable cousin, qui s'empressa de lui aider à enlever
son manteau. Après avoir remercié son chevalier servant, elle lui
reprocha d'oublier trop souvent d'aller lui raconter les potins du jour,
les nouvelles politiques dont on est au courant dans les salles de
rédaction et que, pour une raison ou pour une autre, on ne fait pas
mention dans les journaux.
Il lui répondit galamment:
--C'est que, madame, les veuves me causent une frayeur insurmontable,
surtout quand elles sont gentilles comme vous l'êtes.
--Flatteur!
--Mais, soyez tranquille, belle cousine, de loin je pense à vous, je
veille sur vous, et comme un chien fidèle, je suis toujours là au moment
du danger.
--Est-ce que, par hasard, un danger me menacerait?
--Un très grave danger. Un représentant du peuple, dit souverain, dans
un pays soi-disant constitutionnel, comme le nôtre, madame, médite de
vous enlever.
--Pas possible! Et quel est ce Jupiter tonnant?
--_Tannant_, vous voulez dire... Prudent Poirier, dont l'élégance n'a
d'égale que l'esprit qui lui fait totalement défaut... Regardez, le
voilà.
Le député de la division Sainte-Cunégonde, l'air maussade, n'ayant pu
obtenir que le troisième fauteuil de la quatrième rangée de l'orchestre,
bousculait la dame et la jeune fille qui occupaient les deux fauteuils
plus rapprochés de l'allée centrale. Madame Laperle, après avoir observé
la scène, dit à Jacques:
--Vous êtes donc mon ange-gardien, que je vous trouve partout où j'ai
besoin de protection?
--Vous plaisantez. J'aurais mauvaise grâce, par exemple, de venir vers
vous en archange Gabriel.
--Toujours le même. Vous ne serez donc jamais sérieux?
--Peut-être, quand je serai mort, et pour longtemps... Mais, j'oubliais
de vous dire qu'à cause de la gravité de la situation, j'ai cru devoir
prendre un allié, intéresser un ami à votre sort. Permettez que je vous
le présente.
--Mais avec plaisir. J'ai bien le droit de connaître mes défenseurs.
Et c'est ainsi que Paul Mirot connut madame Laperle.
On jouait, pour la première fois à Montréal _Suffragette_, comédie
satirique ayant obtenu un immense succès en Europe. Seulement, la troupe
française qui avait commencé les répétitions durant la traversée, en
arrivant à Montréal, fut désagréablement surprise d'apprendre que la
pièce, soumise d'avance aux censeurs imposés à la direction du _Théâtre
Moderne_, était si défigurée, la mise en scène tellement bouleversée,
qu'on n'y comprenait plus rien. Il fallait se soumettre, quand même,
mais les artistes se donnaient la réplique sans enthousiasme, l'oeuvre
trop grossièrement mutilée manquait d'ensemble, de réparties piquantes,
spirituelles, qu'on avait toutes supprimées, et cette première
représentation laissa le public mécontent, désappointé. Jacques
Vaillant, s'étant procuré la pièce en brochure, chez son libraire, n'en
revenait pas. Il manifesta son indignation en signalant à la jolie veuve
les coupures qu'on avait faites:
--N'est-ce pas idiot, voyons? Ici on remplace _maîtresse_ par _amie_,
là, _enceinte_ par _va devenir maman_, plus loin _ventre_ par
_ceinture._. On fait parler des hommes comme de vieilles dévotes, des
femmes du monde comme des séminaristes. Et la mise en scène du premier
acte, par exemple, doit représenter une chambre à coucher où une femme
se déshabille, au retour d'un _meeting_, et fait une scène à son époux
qui ronflait dans les draps en l'attendant, on l'a remplacée par un
salon où le mari se trouve étendu dans un fauteuil, en pyjama et coiffé
d'un bonnet de nuit, à trois heures du matin. Et la comédienne jouant le
rôle de la suffragette attardée, ne sait que faire de ses dix doigts
dans ce salon. Elle en est réduite à casser les jardinières, à saccager
les bibelots, puis à s'asseoir dans un coin, en attendant qu'on veuille
bien baisser le rideau afin de lui permettre, sans courir le risque
d'être arrêtée pour outrage aux moeurs, d'ôter ses gants. Et vous allez
voir qu'on ne saura pas comment ça finit: car, on a dû couper la
dernière scène, qui n'est pas assez convenable pour pour mériter
l'indulgence des pieux censeurs.
--D'où vient donc qu'on laisse toute liberté aux théâtres anglais,
tandis que le seul théâtre français où l'on puisse goûter le véritable
esprit gaulois, applaudir les oeuvres des maîtres de l'art dramatique,
est soumis à toutes sortes de vexations et sans cesse menacé d'interdit?
--C'est que, madame, lorsqu'une femme montre ses jambes en anglais, elle
expose ses _legs_, vous comprenez bien que ce n'est pas la même chose
que la morale ne saurait en être offensée. Même, si cette femme découvre
d'autres appâts, pourvu que ce soit toujours en anglais, qui oserait
prétendre que sa pudeur en a été _troublée_.
--Que vous êtes amusant!
--Et la langue de Shakespeare est toujours chaste pour ceux que ne la
comprennent pas.
--Et pour ceux qui la comprennent?
--Ils n'ont qu'à avoir l'air de ne pas comprendre... Maintenant, si vous
voulez que je vous parle plus sérieusement, je vous dirai que l'on
redoute l'influence du théâtre français, non à cause de sa prétendue
immoralité--ce qui n'est qu'un prétexte,--mais parce que dans les
oeuvres modernes, on étudie les différents problèmes sociaux dont la
solution préoccupe les esprits humanitaires, parce qu'on y discute, même
librement, des questions scientifiques. Ce sont des pièces trop savantes
pour être orthodoxes, trop inspirées par l'esprit de justice et de
liberté pour ne pas être dangereuses. Si on laissait le _Théâtre
Moderne_ faire à sa guise, empoisonner l'âme de ces bons canadiens en
les habituant, peu à peu, à penser, à raisonner quand on veut leur faire
entendre que deux et deux font cinq, mais ce serait une véritable
révolution dans toute la province de Québec. Et le mouton ne voulant
plus se laisser tondre, que deviendrait le berger?... Non, il vaut
mieux, pour ceux qui s'engraissent de l'état des choses actuel,
encourager les cirques, les danseurs nègres, les mélodrames stupides, en
un mot tout ce qui abrutit le peuple, le maintient dans cet état de
béate ignorance indispensable à l'asservissement complet du troupeau
malheureux, mais résigné.
--Taisez-vous! si on vous entendait, je serais à jamais compromise.
--Pourquoi donc?
--Parce qu'on dirait que je fais cause commune avec les _sans foi_, les
renégats de notre race, et que sais-je encore? Il est vrai que cela
m'est bien indifférent.
--Que vous êtes brave et charmante. Parole d'honneur! je vous adore.
--Si vous continuez vos flatteries, je vais me fâcher.
--J'en serais désolé.
--Voici l'entre-acte. Je vous punis, je vous chasse cinq minutes... et
je garde votre ami, pour le récompenser d'avoir été bien sage.
--Je m'incline, madame, devant votre arrêt, sévère mais juste. Afin de
rentrer le plus tôt possible dans vos bonnes grâces, je vais aller voir
un peu où se trouve en ce moment ce cher député. Je l'ai vu sortir
tantôt, et il n'est pas revenu. Cela m'inquiète. Si, par hasard cet
homme gras, vient vous importuner en mon absence, Mirot le réduira en
atomes sur un signe de votre gracieuse majesté.
Après le départ de Jacques, la jolie veuve et le jeune reporter au
_Populiste_ restèrent un moment silencieux. Paul Mirot avait trop de
joie dans le coeur, il ne savait que dire. Ce fut elle qui parla la
première:
--Vous êtes journaliste, monsieur?
--Oui, madame.
--Au _Populiste_.
--Oui, madame.
--Et vous aimez votre métier?
--Oh! ce n'est pas ce que j'avais rêvé... Quand j'ai quitté Mamelmont,
il y a quelques mois, pour venir à Montréal, j'étais comme tous ceux que
les luttes de la vie n'ont pas encore formé: je croyais la tâche facile,
le succès immédiat... Et j'étais libre là-bas, tandis qu'ici...
Cependant, je dois vous dire, madame que la plupart de mes camarades
sont très gentils pour moi, surtout ce bon Jacques, qui était mon
confrère de classe au collège de Saint-Innocent.
--Et, à part vos camarades, vous êtes sans relations, sans parents, sans
amis, dans cette grande ville?
--En effet, madame.
--Vous allez peut-être trouver étrange que je m'intéresse à vous tout de
suite? Mais, je vous connais plus que vous ne pensez. Quelqu'un, que je
n'ai pas besoin de vous nommer, m'a dit beaucoup de choses de vous, et,
par lui, je savais que j'aurais l'occasion de me rendre compte un peu,
ce soir, de la justesse de certaines remarques qu'il a bien voulu me
faire à votre sujet. Vous voyez que je suis franche avec les gens qui
m'inspirent de la confiance. Je crois qu'il ne m'a pas trompé. C'est
pourquoi je voudrais pouvoir vous diriger un peu dans ce monde que vous
ignorez, vous aider de mes conseils, vous empêcher de faire des bêtises.
Je crois qu'il m'est permis d'assumer ce rôle sans inconvénient, puisque
vous êtes un tout jeune homme et que je suis déjà une vieille femme.
--Oh! Je...
--Ne protestez pas. J'aurai trente ans quand refleuriront les lilas...
Vous viendrez me voir, de temps à autre, me raconter vos petites
misères.
--Vous me comblez, madame. Je dois vous prévenir que je suis encore un
peu sauvage.
--Tant mieux!... Nous conviendrons du jour, de l'heure, car je suis
toujours _on the go_.
Une sonnerie annonçait le lever du rideau pour le dernier acte. Jacques
Vaillant reparut et apprit à madame Laperle qu'il avait trouvé le député
de la division Sainte-Cunégonde, au bar du coin, en train de se griser
de _gin_, comme un simple mortel. Le fabricant de conserves alimentaires
lui avait même glissé dans l'oreille que puisque la petite veuve se
compromettait avec des freluquets sans le sou, il ne voulait plus en
entendre parler.
La jolie femme dit, en souriant à Mirot:
--Cela m'évitera le désagrément de le mettre à la porte; car, chez les
Boissec, l'autre soir, il me prévint que j'aurais, un de ces jours, sa
visite; et, comme je sais ce que le mot visite signifie, dans la bouche
d'un tel individu, je m'étais préparée en conséquence.
Ainsi que l'avait prévu Jacques Vaillant, à cause des coupures faites,
on eût dit à coup de hache, personne ne comprit au juste le dénouement
de _Suffragette_.
Les deux amis accompagnèrent [Illustration] madame Laperle jusqu'à son
logement de la rue Saint-Hubert, puis revinrent à pied, tout en fumant
une cigarette, vers la rue Saint-Laurent. En arrivant près de cette rue,
ils virent le gros Poirier, peu solide sur ses jambes, s'élancer à la
rencontre d'une petite fille en robe courte, aux mollets énormes qui
tout en continuant sa mimique canaille, s'arrêta pour l'attendre.
Jacques Vaillant poussa son ami du coude:
--Regarde ce vertueux représentant du peuple, qui va _matcher_ une
_piano-legs_.