AUX CHAMPS

[Illustration] Parce qu'il était le plus intelligent de la classe, qu'il

avait une jolie voix et que c'était un élégant petit homme, à chaque

examen, l'institutrice du quatrième arrondissement, de la paroisse de

Mamelmont, lui faisait lire l'adresse de bienvenue à monsieur le curé et

aux commissaires d'écoles. Cela ne lui plaisait guère, à cause des

profondes révérences qu'il fallait faire au commencement et à la fin.

Déjà, dans son âme d'enfant il sentait l'humiliation des courbettes,

pour la dignité humaine. Mais l'institutrice était si gentille avec lui,

elle avait une façon de lui caresser la joue qui lui eut fait faire bien

d'autres choses. Signes précoces, chez l'enfant, indiquant que plus tard

l'homme joindrait à l'amour de l'indépendance, le culte de la beauté.

A douze ans, Paul Mirot aimait mademoiselle Georgette Jobin,

l'institutrice. Il l'aimait parce qu'elle avait de grands yeux noirs et

la peau blanche, la taille souple et le geste gracieux, bref, parce que

c'était une belle fille. Il est vrai qu'elle était bonne pour lui,

qu'elle le traitait en favori, parce que l'admiration de cet enfant pour

sa beauté, la touchait comme un hommage sincère, sans l'ombre d'une

mauvaise pensée. Souvent elle le gardait après la classe, l'amenait

chez-elle, le prenait sur ses genoux et le faisait causer. Le petit

homme appuyait sa tête blonde sur cette poitrine aux contours

provocants, respirait avec délices le parfum de cette chair de femme et

tâchait de dire des choses jolies pour qu'on lui permit de rester plus

longtemps, comme cela, à la même place. Et c'était toujours avec peine

qu'il voyait approcher le moment où sa grande amie le remettait debout

en lui disant: "Maintenant, mon petit, file vite, on pourrait être

inquiet chez-vous." Elle lui donnait un bon baiser de ses lèvres chaudes

et il s'en allait avec l'impression de cette caresse, qui durait

jusqu'au lendemain.

Cet amour était toute sa vie, du reste, car chez l'oncle Batèche, qui

l'avait recueilli orphelin, à quatre ans, l'existence n'était pas gaie.

L'oncle n'était pas méchant, mais il avait ses "opinions", des opinions

que lui seul comprenait et qu'il s'efforçait d'imposer, chez-lui pour se

venger des rebuffades essuyées au conseil municipal de la paroisse, dont

il était l'un des plus beaux ornements. A cet enfant de douze ans, il

voulait inculquer des principes sévères de vertu chrétienne en même

temps que le goût de la culture de la betterave, dont il aurait fait la

grande industrie du pays, si on avait voulu l'écouter au conseil. Paul

préférait les amusements de son âge, à ces discours sans suite; mais, il

lui était impossible de s'échapper avant l'heure où le bonhomme partait

pour son champ, ou bien s'en allait autre part. La tante Zoé ne valait

guère mieux, comme intelligence, cependant, elle avait plus de bonté de

coeur. A sa façon, elle aimait bien le petit qui lui était arrivé tout

fait, elle qui n'avait jamais pu rien concevoir, pas plus physiquement

que moralement. Quant il était sage, elle lui donnait un morceau de

sucre, et la fessée s'il avait sali sa culotte en jouant avec ses

camarades d'école.

Tout de même, le ménage Batèche avait une certaine considération pour le

neveu, à qui les parents avaient laissé une ferme en mourant, et trois

mille dollars d'argent prêté destiné, d'après le testament, aux soins de

son enfance et à son éducation. En recueillant l'orphelin, l'oncle avait

été chargé de l'administration de ses biens. Il les administrait le plus

honnêtement possible, tout en s'appropriant la presque totalité des

revenus de la ferme, en compensation de sa mise en valeur. Il y avait

aussi la dîme au curé, les taxes municipales, la rente du seigneur à

payer. L'argent file si vite.

Un jour Paul confia à sa tante un gros secret: il voulait épouser

l'institutrice. La brave femme s'en boucha les oreilles:

"C'était-y-possible, à son âge!" Elle se promit de l'envoyer à confesse

au plus tôt et ne dit rien. L'enfant, prenant ce silence pour une

approbation, crut son projet de mariage parfaitement réalisable, et,

déjà, presque réalisé. Ce fut une joie innocente et profonde.

Hélas! au moment où il croyait que ce beau rêve de toujours rester,

désormais, dans les bras de sa bien-aimée, allait s'accomplir, il fit la

découverte [Illustration] d'une chose affreuse: l'institutrice avait un

amoureux, _un grand_. Il le connaissait bien, c'était Pierre Bluteau, le

beau Pierre, comme on l'appelait. Il avait la spécialité des

institutrices, ayant fait la cour à toutes celles qui étaient passées

par l'école. Il avait même été la cause d'un scandale dont on

s'abstenait de parler devant les enfants. Quand il passait sur la route,

à la tombée de la nuit, plus d'une honnête femme de cultivateur se

disait: "Ben sûr qu'y s'en va voir la maîtresse." Et l'on goûtait, dans

cette expression, toute la saveur perverse d'une mauvaise pensée. On

s'en confessait pour faire ses Pâques. Il savait tout cela, le petit

Mirot, sans trop comprendre de quoi il s'agissait.

Mais c'en était assez pour lui faire pressentir le danger que courait sa

séduisante amie. Il aurait voulu la défendre contre ce danger en

défendant en même temps son amour. Mais comment faire? Il ne savait pas.

Ce qu'il avait sur le coeur, il ne savait pas, non plus, comment

l'exprimer. D'ailleurs, depuis quelque temps, l'institutrice le

négligeait beaucoup. Il n'allait plus chez-elle après la classe et il ne

pouvait lui parler que devant ses petits camarades. Un soir, il voulut

la suivre, comme autrefois, elle le renvoya brusquement.

Il en fut malade huit jours.

Quand il revint à l'école, l'institutrice parut à peine avoir remarqué

son absence et s'informa distraitement de sa santé. Il en fut

profondément blessé, et à partir de ce jour il se livra, avec

acharnement au jeu, pendant les récréations. Ses camarades ne lui

plaisaient guère, pourtant. Ils étaient, pour la plupart, malpropres,

d'une brutalité révoltante et d'intelligence médiocre. Tous le

haïssaient, [Illustration] du reste, parce qu'il était aimé de

l'institutrice. Il ne se passait pas de jour sans que l'un d'entre eux

ne fit un mauvais coup. Tous étaient menteurs, sournois, cherchaient à

mettre leurs fautes sur le dos d'autrui, maltraitaient les faibles: une

vraie humanité en raccourci. Un jour que le petit Dumas, le plus fort de

l'école et le plus redouté, voulut jeter dans la boue un de ses

compagnons, enfant chétif et déguenillé, parce qu'il refusait de porter

son sac, au retour, après la classe. Paul Mirot prit la défense de

l'opprimé et fut battu. Le lendemain, le vaincu de la veille arriva à

l'école tenant un bâton dont le bout était armé d'une pointe de fer

menaçante. Comme il s'y attendait, tous ses camarades se moquèrent de

lui, et le petit Dumas, voulant prouver une seconde fois sa vaillance,

s'avança, arrogant, pour lui arracher son bâton.

Paul lui dit:

--Si tu approches, je pique!

Le groupe qui entourait les deux adversaires cria en choeur:

--_Poigne-lé!... Poigne-lé!..._

Mais Paul évita l'élan de son ennemi, fit un bond de côté et lui planta

la pointe de fer dans le fessier. Ce dernier poussa un cri de douleur et

se sauva à toutes jambes. Aussitôt, revirement complet, et les

spectateurs de crier:

--_Pique!... Pique!..._

Paul Mirot, en souvenir de son exploit, fut surnommé _Pique_, par tous

les gamins de l'école.

Le petit Dumas, comme tous les tyrans, était lâche au fond. La crainte

de nouvelles piqûres lui fit changer complètement d'attitude envers son

ennemi, dont il s'efforça de calmer le ressentiment. Il commença par se

montrer complaisant, empressé, puis servile auprès de lui. C'est ainsi

qu'un jour, croyant l'amuser, il lui montre au-dessous d'une armoire

fixée à la cloison séparant la salle d'études de l'appartement de

l'institutrice, un noeud qu'il enlevait pour observer par le trou tout

ce qui se passait dans la pièce à côté. Il ne put lui expliquer ce qu'il

avait vu par là, quand l'institutrice abandonnait sa classe pour aller y

rejoindre son amoureux, mais c'était _ben drôle_. Paul ne put résister à

l'envie de savoir et regarda par le trou. Ce qu'il vit, il ne le dit

jamais. On entendit un cri étouffé dans la gorge, et il s'affaissa

inanimé. On le releva, on le porta à son pupitre et il ouvrit les yeux,

étonné de se voir entouré des ses petits camarades. L'institutrice,

revenue dans la classe, une demi-heure plus tard, quelque peu décoiffée

et les joues en feu, ne vit rien, ne comprit rien quand on lui apprit

que le petit Mirot avait eu une faiblesse, et sans interroger l'enfant,

se contenta de le faire conduire chez l'oncle Batèche.

Le lendemain, Paul n'osait lever les yeux sur l'institutrice. A chaque

fois qu'elle l'interrogeait, il répondait sans la regarder. Aux heures

de récréation, il se tint à l'écart. Il fut triste toute la journée.

Mademoiselle Jobin finit par remarquer l'attitude morose de l'enfant et,

après la classe, voulut le retenir pour le faire parler; mais, comme

elle lui caressait la joue, de sa jolie main de belle fille, il rougit,

se rejeta en arrière et avant qu'elle eut eu le temps de se remettre de

sa surprise, il se sauva par la porte ouverte.

Les jours suivants, elle essaya de pénétrer le mystère de cette âme

enfantine, mais Paul se dérobait à ses questions comme à ses caresses.

L'examen approchait, il fallait pourtant l'amadouer. C'était son

meilleur élève et le seul capable de lire convenablement l'adresse au

curé et aux commissaires d'écoles.

Maintenant qu'elle avait perdu tout son empire sur lui, comment

ferait-elle pour l'amener à accomplir un acte qu'il exécutait toujours

avec répugnance? Comme elle s'y attendait, le petit homme refusa de lire

l'adresse au prochain examen. Après avoir épuisé tous les moyens de

persuasion possibles, l'institutrice se rendit chez l'oncle Batèche, qui

était absent. Elle fut reçue par la tante Zoé et lui exposa la situation

désespérée dans laquelle elle se trouvait.

La bonne femme en fut consternée. Elle appela Paul, qui s'était sauvé

furtivement dans sa chambre, à l'arrivée de mademoiselle Jobin. Il

s'avança, tout penaud, et, tout à coup, fondant en larmes, il vint se

jeter dans les bras de sa tante.

Tante Zoé parvint à le calmer en le gardant sur ses genoux. Elle lui

demanda:

--Pourquoi que t'aimes pas ta maîtresse _asteur_? Y paraît que tu y a

fait de la peine.

L'institutrice ajouta:

--Est-ce bien vrai que tu ne m'aimes plus?

L'enfant resta muet.

--Pauvre p'tit! les chats y'ont mangé la langue.

Paul se serra davantage sur la poitrine plate de sa mère d'adoption et

demeura silencieux.

L'institutrice voulut s'approcher; mais Paul s'écria, frémissant de tout

son être:

--Ne me touchez pas! Ne me touchez pas!

Quand mademoiselle Jobin fut partie, tante Zoé promit à son neveu un

gros morceau de sucre du pays, dont il était friand, s'il voulait lui

dire ce qu'il avait contre sa maîtresse. Outrée de son mutisme obstiné,

elle le menaça ensuite de la colère de l'oncle Batèche, qui était

terrible avec les petits. Promesses et menaces furent inutiles, Paul

garda son secret.

Enfin, le grand jour de l'examen arriva.

[Illustration]

L'école avait un air de fête ce matin-là: le perron avait été balayé

avec soin et les vitres des fenêtres, lavées de la veille, brillaient au

soleil. Dès huit heures, petits garçons et petites filles en habits des

dimanches, débarbouillés et peignés comme pour aller à la messe,

arrivèrent par le chemin poussiéreux et, avant d'entrer, essuyèrent

leurs bottines neuves, les uns avec leurs mouchoirs, les autres plus

policés, sur l'herbe bordant la route. Paul Mirot, le dernier venu, fit

mine de passer tout droit, hésita un instant en apercevant

l'institutrice dans la porte de l'école, qui le regardait. Comme si elle

eut deviné la cause de son hésitation, mademoiselle Jobin rentra et

l'enfant, soudain résolu, alla rejoindre ses camarades. Parce que

l'oncle Batèche lui avait donné le poulain de la jument _breune_ et la

tante Zoé promis de l'emmener en bateau à Sainte-Anne de Beaupré, il

avait consenti à lire l'adresse au curé et aux commissaires d'écoles,

adresse qu'il savait comme sa prière; car c'était toujours la même

formule servant depuis des années à toutes les institutrices à qui on

avait confié l'école. L'auteur du petit chef-d'oeuvre était un vieil

instituteur, qui avait autrefois porté la soutane. On le disait très

pieux, on le vénérait pour sa réputation de sainteté, et changer un mot

de sa _composition_, pour ces âmes simples, paraissait sacrilège. Par

mesure de prudence, cependant, l'institutrice fit relire deux fois la

fameuse adresse à Paul, devant une rangée de chaises, en face de la

table portant le prix destinés aux élèves. Ces chaises, la plus belle,

celle du milieu, représentait monsieur le curé qui, tantôt, viendrait

s'y asseoir, les autres, les commissaires et le secrétaire de la

commission scolaire, le jeune notaire du village, devant lequel toutes

les institutrices de la paroisse se pâmaient parce qu'il était galant,

joli garçon, et qu'il _soufflait_ les réponses aux élèves embarrassés, à

seule fin d'obliger ses admiratrices.

Tout était prêt. Mademoiselle Jobin fit ses dernières recommandations à

ses élèves. L'horloge, accrochée au mur blanchi à la chaux, sonna neuf

heures. Un roulement de voitures se fit entendre sur la route: c'était

le curé et sa suite qui arrivaient.

L'institutrice avait mis sa plus belle robe et elle était vraiment

séduisante avec ses grands yeux noirs et son teint pâle, la taille

cambrée dans son corset, quand elle alla recevoir, sur le seuil, les

représentants de l'autorité religieuse et civile. Paul, au premier rang,

l'adresse roulée dans ses deux mains, la reluqua en dessous, et de la

voir si gracieuse pour les autres, maintenant qu'elle le traitait avec

indifférence, il se sentit bien malheureux. Tous les élèves de la classe

étaient debout, lui, restait assis. Concentré en lui-même, il ne voyait

pas monsieur le curé passer, majestueux, devant les rangs de la petite

armée écolière au complet. Quand tout le monde fut en place,

mademoiselle Jobin dut le secouer par l'épaule pour lui faire comprendre

qu'il était temps de lire l'adresse ornée de rubans roses, recopiée sur

une large feuille parchemin.

Paul se leva, comme poussé par un ressort, fit quelques pas en avant,

hésita, puis, s'inclinant, dit: "Très digne pasteur, messieurs les

commissaires..."

Que se passa-t-il, à ce moment, dans l'âme du petit homme?

L'adresse aux rubans roses roula sur le plancher, et Paul Mirot se sauva

avant qu'on eut songé à l'arrêter.

[Illustration] Tout le jour, le pauvre orphelin, redoutant la colère de

l'oncle Batèche, peut-être davantage les reproches de tante Zoé, erra

dans les champs, se cachant derrière les buissons s'il voyait approcher

quelqu'un de suspect. On devait tout savoir à maison, on était

assurément à sa recherche, et il frissonnait de terreur à la pensée

d'avoir à expliquer son étrange conduite. Il sentait qu'il avait eu

raison de faire ce qu'il avait fait: mais, comment le démontrer aux

autres? Il se rappelait qu'au catéchisme, l'année de sa première

communion, le jeune vicaire préparant les enfants de la paroisse à ce

grand évènement, lui avait prédit qu'il ne ferait jamais rien de bon. Et

à propos de quoi? Parce qu'il n'avait pas bien répondu à une question

sur l'enfer. Il redoutait de s'entendre répéter la même chose, beaucoup

plus que la perspective d'une correction.

Cet acte d'insubordination avait causé un énorme scandale à l'école.

Monsieur le curé en profita pour démontrer, en un petit discours d'une

demi heure, le danger des caractères orgueilleux et l'avantage qu'il y a

pour un bon chrétien de pratiquer l'humilité et l'obéissance. Sa voix

prenante et son geste onctueux firent verser quelques larmes aux

commissaires, et ses anathèmes épouvantèrent les petits enfants.

[Illustration] Quant à l'institutrice comme elle le disait elle-même,

elle n'aimait pas à se faire de la bile. Et aussitôt revenue de son

ahurissement, elle profita de l'attention religieuse que l'on portait

aux paroles de monsieur le curé pour s'attirer les bonnes grâces du

jeune notaire en le fascinant de ses grands yeux prometteurs. Tout alla

bien, du reste, le scandale causé par la révolte de Paul Mirot, suivi du

discours du curé ayant abrégé l'examen. Quelques pages de lecture, un

peu de catéchisme, quelques règles simples sur le tableau, la

distribution des prix et ce fut tout.

Les examinateurs partis, mademoiselle Jobin renvoya ses élèves, en

vacances, sans juger à propos de leur faire la moindre

recommandation--son beau Pierre n'était pas loin.

Écoliers et écolières s'en allèrent joyeux, riant, se culbutant, pressés

d'aller raconter ce que leur camarade, le petit Mirot, avait fait. Des

voisins charitables, aussitôt mis au courant de _l'aventure_,

s'empressèrent de prévenir le tuteur du _vaurien_, et sa vertueuse

épouse.

L'oncle Batèche jura, en apprenant la nouvelle, tandis que la tante Zoé,

au comble de la désolation, ne savait que répéter: "Mon doux Jésus,

miséricorde!" Le premier mouvement de colère passé, le brave homme

réfléchit qu'il ne fallait pas, pour sa réputation et dans l'intérêt de

sa bourse, abandonner l'orphelin, et il se mit à la recherche du petit.

Il chercha dans l'écurie, la grange, le hangar, dans tous les coins où

il soupçonnait qu'il aurait pu se cacher, puis parcourut les champs et

les bois du voisinage, appelant Paul en vain. La nuit venait quand il

rentra à la maison et la tante Zoé se lamenta comme une femme en couches

en apprenant que le petit était introuvable.

Las d'errer au hasard, arrivé sur le bord d'un ravin profond, une

_coulée_, comme on disait à Mamelmont, l'enfant fugitif s'était glissé

sous un buisson formé de cerisiers enchevêtrés de vignes sauvages, et

jugeant la retraite sûre, il s'y était endormi profondément. Quand il

s'éveilla, il faisait nuit. Torturé par la faim et frissonnant de

frayeur, il n'eut plus qu'une pensée: retourner vite à la maison. Malgré

l'ombre qui s'étendait sur les champs silencieux, il n'eut pas de

difficulté à retrouver la route qui allait d'un bout à l'autre de la

ferme, et après un quart d'heure d'une course à perdre haleine, il

arrivait tout essoufflé, au seuil de la demeure de son oncle. Il

entendit parler dans la cuisine où l'on remuait de la vaisselle et

s'arrêta pour écouter la conversation. L'oncle Batèche disait:

[Illustration]

--Y'a un _boute_ pour le laisser _varnailler_. J'veux pas qu'y fasse un

bon à rien. On va _l'renfarmer_.

--_Evous_?

--C'est ben simple, batèche! y faut qu'y s'instruise, comme dirait son

défunt père; on va _l'mette_ au collège de Saint-Innocent, là y sauront

ben l'dompter.

Paul ne savait pas au juste ce que c'était qu'un collège; mais il aimait

l'étude, il voulait s'instruire, la résolution prise par son tuteur, le

laissa parfaitement indifférent, dans l'état de détresse où il se

trouvait. La perspective de jeûner jusqu'au lendemain et de coucher

dehors, le préoccupait uniquement à cette minute solennelle du retour au

bercail. Sans en entendre davantage, il pénétra dans la pièce où l'oncle

et la tante mangeaient sans appétit leur bol de pain trempé dans du

lait, le "miton", le met favori des vieux époux. On ne lui dit rien. La

tante le fit asseoir à sa place habituelle où, les yeux en même temps

humides de chagrin et de satisfaction, il mangea comme un petit crevé.

Puis, il s'endormit sur le bord de la table et la tante Zoé le prit dans

ses bras pour le bercer.

Ce retour au foyer, par une belle nuit de fin de juin, pleine d'étoiles,

Paul Mirot ne devait jamais l'oublier. Plus tard, devenu homme, il

apprendrait à ses dépens combien il est difficile de faire triompher des

opinions qui ne sont pas celles de tout le monde, tout en gagnant son

pain quotidien, toujours lui reviendrait à l'esprit cette escapade

d'enfant obéissant à l'instinct de liberté, le souvenir de son isolement

pitoyable, de la faim qui lui tortura les entrailles, du grand calme de

la nature en face de son désespoir, de sa course dans la nuit vers la

petite lumière, là-bas, sur cette terre féconde et humide de rosée à

laquelle l'oncle Batèche ne demandait qu'une forte production de

betteraves, tout en cultivant autre chose.

Il ne devait pas oublier, non plus, cet orphelin privé dès l'âge le plus

tendre des soins maternels, la pitié passagère de tante Zoé, pour sa

détresse, et son réveil dans les bras de cette femme, dont la maigreur

paraissait se gonfler quelque peu, s'animer enfin, au contact de la tête

blonde de l'enfant qui reposait sur son ingrate poitrine.

Ce souvenir devait l'empêcher, plus tard, de maudire son semblable,

injuste et méchant à son égard, en lui faisant comprendre que chez tout

être humain réside une bonté native et secrète étouffée souvent par

l'ignorance, le préjugé, le fanatisme de certaine éducation, l'intérêt

mesquin et rapace, et qu'il ne s'agirait que de réformer l'état social,

d'éclairer les hommes pour les rendre meilleurs.

Les jours qui suivirent se passèrent sans incident remarquable pour Paul

Mirot. L'oncle et la tante Batèche le laissèrent jouer et courir à sa

guise dans les champs. Le poulain de la jument _breune_ ne lui fut pas

enlevé. Jusque vers le mois de septembre, il ne fut question de rien. A

cette époque son tuteur fit un petit voyage à Saint-Innocent, chef-lieu

du comté de Bellemarie, où s'élevait, à côté de l'église, l'imposant

édifice du collège.

Quelques semaines plus tard, conduit par l'oncle Batèche, le petit

orphelin faisait de bonne grâce son entrée au collège.

Au collège comme à l'école, Paul Mirot fut un très brillant élève, et

c'est à son application à l'étude, à sa facilité d'apprendre et de

résoudre les problèmes les plus abstraits, qu'il dut de ne pas être

renvoyé, vingt fois plutôt qu'une, chez son tuteur, pour avoir manqué

d'obéissance. Malgré la règle sévère de la maison, ses professeurs le

surprenaient souvent, caché dans quelque coin, lisant des livres

défendus que lui apportait secrètement Jacques Vaillant, ou bien,

dissimulé derrière les bosquets, au fond de la cour du collège,

regardant l'herbe pousser et les oiseaux voltiger sur les branches.

Selon la saison, il choisissait ses sujets d'études, durant les heures

consacrées aux pieuses méditations.

Ses professeurs, de même que le vicaire qui l'avait préparé à faire sa

première communion, lui prédirent qu'il ne ferait jamais rien de bon.

A vingt ans, il avait terminé ses études et revenait prendre place au

foyer de ses parents d'adoption. Qu'allait-il faire? Il n'en savait

rien. Au collège de Saint-Innocent on ne s'occupait que de diriger ceux

qui avaient la vocation religieuse. L'oncle Batèche voulut qu'il se fit

curé pour goûter le suprême bonheur d'aller finir ses jours dans un

presbytère, dont la bonne tant Zoé serait la ménagère. "C'était disait-il

à son neveu, _le meilleur méquier_, pas de mauvaises récoltes, ben logé,

ben nourri, tout à soi en ce monde et le ciel dans l'autre". Paul Mirot

ne mordait pas à l'amorce. Alors, l'oncle lui proposa la culture de la

betterave _en grand_, il y avait une fortune à faire. Ah! si le conseil

municipal de Mamelmont avait voulu adopter son plan! Les avocats aussi

gagnaient pas mal d'argent, et les médecins qui vendaient trente sous

une petite boîte de pilules ou un emplâtre, ne se mouchaient pas avec

des _quarquiers de terrine_.

Le jeune homme évitait toute discussion et passait son temps à lire ou à

se promener dans la campagne. Sa chambre était encombrée de livres qu'il

avait rapportés d'un voyage à Montréal, et l'oncle Batèche ne comprenait

pas qu'on puisse dépenser tant d'argent pour du papier et s'amuser à

lire un tas de _menteries_.

Cependant, il n'osait pas crier trop fort, son pupille arrivait à sa

majorité, et il lui faudrait rendre ses comptes qui étaient pas mal

embrouillés.

Vint l'automne et Paul se prit d'une grande passion pour la chasse. Il

partait le matin, le fusil sur l'épaule, quelques tartines de pain dans

son sac, et ne rentrait que le soir, harassé de fatigue, quelquefois

bredouille, mais rapportant souvent deux ou trois perdrix, un lièvre ou

quelques écureuils.

Par un beau soir du mois de novembre, alors que la pourpre crépusculaire

teignait de rougeoyante couleur les branches dénudées et le tapis de

feuilles mortes, au bord d'une clairière le jeune homme aperçut une

perdrix qui roucoulait sur un tronc d'arbre à demi renversé. Épauler,

viser et faire feu fut pour lui l'affaire d'une seconde. Quelques

morceaux d'écorce volèrent, et à travers la fumée de la poudre, le

chasseur vit l'oiseau blessé prendre son vol pour aller s'abattre à deux

cents pas, dans un chaume doré, sur la lisière du bois. Heureux de son

exploit, il courut vers sa victime agonisante. Il se baissa pour la

saisir, mais battant des ailes la perdrix lui échappa en lui laissant

des plumes sanglantes aux doigts, et, s'élevant péniblement de quelques

pieds au-dessus du sol, alla retomber un peu plus loin. Le soleil était

disparu derrière la montagne, là-bas: il ne restait plus que de vagues

lueurs de jour pour éclairer les tiges d'avoine coupées sur lesquelles

l'oiseau gracieux criblé de plomb, par soubresauts, les plumes

hérissées, les pattes en l'air, faisait ses dernières résistances.

Impressionné malgré lui, le chasseur s'approcha, se pencha sur le gibier

agonisant, et il lui sembla que les yeux vitreux de la bête innocente se

fixaient sur lui, cependant que dans le calme de la nuit tombante l'écho

lui apportait le glas des trépassés, du clocher du village de Mamelmont.

La perdrix ne remuait plus, elle était morte, et il restait là, sans

oser lui toucher, fasciné par la fixité de ces yeux toujours ouverts.

Les ténèbres envahirent la plaine. Alors il se décida à mettre le gibier

dans son sac pour rentrer à la maison.

Tout en poursuivant péniblement son chemin à travers les prés coupés et

les guérets, une pensée l'obséda. Il se posa à lui-même cette question:

--On prétend que l'oeuvre de la création est parfaite, alors pourquoi

faut-il tuer pour vivre?

Sans découvrir la solution qu'il cherchait, il se convainquit que, du

moins, on ne devait pas tuer par plaisir, et de ce jour, il renonça aux

jouissances que lui procuraient la chasse.

L'hiver canadien n'est pas sans charmes. Ces plaines blanches au clair

de lune, ces arbres chargés de verglas que le soleil fait resplendir le

matin, enchantent le voyageur qui, pour la première fois, jouit de ce

spectacle. Mais la campagne, durant les longs mois de la saison

rigoureuse, toute vie, toute activité semblent suspendues, et si l'on

n'entendait de temps à autre un chien aboyer, le bruit des grelots d'un

attelage qui passe, si l'on ne voyait la fumée s'échapper de la cheminée

des maisonnettes semées ça et là le long des routes, on se croirait à

jamais enseveli dans un désert de neige et de glace. Les distractions

sont rares et à part les fêtes de famille, à Noël et au premier de l'An,

les _repas_ des Jours Gras, chacun vit chez soi, pour ainsi dire

immobilisé dans l'attente du printemps. La jeunesse pendant le carnaval,

donne bien quelque _danses_ chez Pierre, Jacques ou Baptiste, où le

violoneux de la paroisse, aux accords d'un violon éreinté, met en

mouvement les belles filles à marier qui transpirent aux bras de leurs

cavaliers; mais ces divertissements ne sont pas partout tolérés. De ces

transpirations il est résulté, parfois, quelque grossesse mal venue, et

ces accidents ont eu pour effet de jeter le discrédit sur le violon et

la danse.

Du reste, Paul Mirot n'avait aucun goût pour ces réunions de jeunes gens

s'entassant dans de petites pièces mal aérées, où l'acre parfum de chair

humaine s'échappant des jupes tournoyantes et des corsages mouillés,

rendait suffocante la chaleur produite par la promiscuité malsaine de

tous ces êtres gesticulant et dominant la chanterelle par leurs

battements de pieds sur le parquet, et leur gaieté bruyante. Une fois,

seulement, l'un de ses anciens camarades d'école l'y avait entraîné et

une belle fille le contraignit à danser avec elle. Aux bras de sa

robuste partenaire, excité par l'odeur féminine, à peine atténuée d'un

vague parfum d'eau de Cologne, il avait failli perdre la tête et faire

des bêtises. Heureusement que la belle fille, douée des meilleures

intentions du monde, n'entendait malice aux jeux de mains qui, s'il faut

en croire le proverbe, sont presque toujours jeux de vilain. D'avoir

pressé tant d'appas en sueur, sans la possibilité de se rafraîchir un

instant, il revint de cette fête du carnaval campagnard, ayant fort mal

à la tête et un peu mal au coeur. Et depuis, il avait renoncé aux chauds

transports que procurent ces plaisirs rustiques.

Quant aux ripailles pantagruéliques qui avaient lieu tantôt chez l'un,

tantôt chez l'autre, dans le voisinage, les époux Batèche et leur neveu

n'y étaient jamais conviés. L'oncle Batèche ne voulait pas faire manger

ses _rôtis_, ses pâtés chauds et ses saucisses par les amateurs de

festins: il l'avait déclaré en plein conseil municipal et on lui en

gardait rancune. D'ailleurs, la tante Zoé prétendait que les _repas_

étaient d'invention diabolique, que c'était un crime de gaspiller tant

de _mangeaille_ pour remplir la panse d'un tas de _salops_ et

de _salopes_. Ces propos répétés de bouche en bouche, avaient causé un

émoi considérable dans la paroisse. On en parla longtemps chez le

marchand du village, après la messe, le dimanche, et à la porte de

l'église. Aussi, à la fête de Noël, de même qu'au premier de l'An, Paul

Mirot n'avait d'autre compagnie que l'oncle Batèche, discourant sur la

culture de la betterave, et la tante Zoé, dévotement silencieuse.

Sans son goût pour l'étude, ce jeune homme, dont l'esprit était

préoccupé de vagues projets d'avenir, aurait trouvé insupportable sa

solitude. Mais l'hiver passa sans qu'il s'en aperçut. Vint la saison des

_sucres_, et comme l'oncle Batèche parlait d'embaucher un jeune homme

pour l'aider à faire _couler_ sa sucrerie de huit cents érables, Paul

Mirot lui offrit ses services, prétendant que cela lui ferait du bien.

La tante Zoé lui fit observer qu'il trouverait peut-être le mois long.

Mais son digne époux se récria. Ça lui apprendrait à travailler: ça le

renforcirait; il avait les mains trop douces, des mains de bon à rien;

si c'était pas _bougrant_! Bref, l'offre fut acceptée sans plus de

manières.

L'entaillage des érables, aux premier beaux jours de soleil, n'est pas

un jeu d'enfant. Il faut marcher dans la neige jusqu'à mi-jambe, souvent

jusqu'à la ceinture, pour aller d'un érable à l'autre percer le tronc de

la profondeur voulue, placer la goutterelle et y accrocher l'oblong

récipient de fer-blanc destiné à recueillir l'eau sucrée. Cette

opération, qui dura deux jours, faillit avoir raison de la bonne volonté

du jeune homme, tombant de fatigue au retour à la maison et

[Illustration] douloureusement courbaturé le matin à son réveil. Mais

quand les chemins furent tracés et les sentiers battus, la _tournée_ que

l'on faisait matin et soir, par les jours de grande coulée, et une fois

par jour en temps ordinaire, devint pour lui un salutaire et agréable

exercice. Il portait allègrement, au bout du bras, le seau rempli d'eau

d'érable qu'il allait vider dans le tonneau monté sur _sleigh_ en bois

rond, traîné par deux chevaux. Quelquefois, l'oncle Batèche venait lui

donner un coup de main, mais la plupart du temps il restait à la

_cabane_ à chauffer ses fourneaux et surveiller la cuisson du sucre. On

mangeait dans le bois, sur un tonneau renversé, de bonnes omelettes au

lard, d'appétissantes _trempettes_, et quand il fallait veiller la nuit

pour faire bouillir la surabondance d'eau accumulée, Paul Mirot, étendu

sur une peau de buffle, devant le feu, reposait délicieusement.

Au dehors, au-dessus de la _cabane_, la fumée montait vers le firmament

étoilé et attirait les hiboux qui perchés sur les grands arbres

d'alentour, faisaient entendre leur hou... hou... hou hou..., à

intervalles réguliers. C'étaient les seuls bruits de la forêt dans la

nuit claire et froide. Et pendant que l'oncle Batèche dormait dans un

coin, affaissé par l'âge et les travaux de la journée, le jeune homme

donnait libre cours à son imagination ardente, qui lui ouvrait

différentes carrières où le succès, la gloire, les honneurs et l'amour

l'attendaient pour le combler de joies rares et de félicités

inexprimables. Il était aimé à la folie de la plus belle des princesses

des contes de fées: il devenait, tour à tour, un général intrépide,

chéri de la Victoire; un tribun irrésistible qui entraînait les foules;

un grand artiste modelant le sein ou arrondissant le ventre d'une

Vérité; un millionnaire semant l'or et les bienfaits sur ses pas.

Lentement, de jour en jour, la neige était disparue et le dégel complet

du sol avait permis à l'herbe des champs de pointer peu à peu, en même

temps que fleurissaient les pâquerettes hâtives des bois. Les _sucres_

allaient finir, on songeait à _dégrayer_, lorsque l'oncle Batèche reçut

une lettre du député Vaillant lui annonçant qu'en compagnie de son fils

Jacques et de quelques amis de la ville, il viendrait passer le dimanche

suivant à la _cabane_. Le bonhomme fut ravi de la nouvelle. Jusqu'au

dimanche, il ne cessa de faire l'éloge de ce bon député, pas fier,

pareil comme _moé pi toé_, qui n'oubliait jamais ses fidèles partisans.

Pour des raisons différentes, son neveu n'était pas moins content de la

visite annoncée. Il allait revoir son meilleur camarade de collège de

Saint-Innocent, celui qui lui apportait des livres défendus qu'on lisait

en cachette. Il ne se doutait pas, cependant, que cette rencontre

déciderait de sa carrière.

Ce fut le père Gustin, le doyen des cochers du village, connu de dix

lieues à la ronde, comme il le disait à qui voulait l'entendre, pour

avoir les meilleurs chevaux du pays, qui amena les visiteurs. Le

financier Boissec lui offrit une somme fabuleuse pour sa jument grise;

mais _la grise_ n'était pas à vendre. Horace Boissec, jouissant d'une

grande fortune, était venu aux _sucres_ parce que Marcel Lebon,

directeur du _Populiste_, y accompagnait le député Vaillant: car cet

homme qui s'était enrichi dans des spéculations plus ou moins avouables,

avait maintenant la manie des grandeurs et le plus profond respect pour

les journaux, dans lesquels il pouvait lire son nom imprimé. Le

directeur du _Populiste_ était pour lui un personnage plus considérable

que l'archevêque de Montréal, que le pape même, malgré qu'il fut un

fervent catholique à ses heures, surtout quand une colique importune lui

faisait songer à la mort et à l'enfer. Le député de Bellemarie, que l'on

disait ministrable, n'était pas non plus, pour lui déplaire; et Jacques

Vaillant jouissait, en même temps, à ses yeux, de l'avantage d'être le

fils du futur ministre et de l'importance que lui donnait son titre de

journaliste.

Il y a des esprits faits pour se comprendre, comme il y a des mentalités

si différentes qu'elles ne peuvent que s'ignorer toujours ou se

combattre sans cesse, et c'est de la communauté d'idées et de sentiments

que naissent les amitiés sincères et durables. Voilà pourquoi Jacques

Vaillant et Paul Mirot éprouvèrent une joie réciproque à se retrouver

après leur sortie du collège. Abandonnant les visiteurs de marque aux

civilités rustiques de l'oncle Batèche et aux minauderies naïves de la

tante Zoé, qui était venue à la _cabane_ pour préparer l'omelette au

lard, traditionnelle, les deux amis allèrent causer à l'écart. Ils

avaient trop de choses à se dire, ils ne savaient plus par quel bout

commencer. Ils s'entretinrent pendant quelques instants de propos

indifférents. Puis, ils attaquèrent la grosse question de l'avenir, que

l'on _résout_ toujours à son avantage quand on a vingt ans. Jacques

Vaillant apprit à Paul Mirot qu'il fondait de grandes espérances sur ses

succès futurs dans le journalisme. Son père désirait lui faire étudier

le droit, mais des avocats il y en avait déjà trop, il en connaissait

qui crevaient de faim; tandis que des journalistes sérieux, savants,

aussi sincère dans l'expression de leurs opinions que redoutables par la

puissance de leur plume, on n'en découvrait pas encore au Canada.

Paul Mirot l'interrompit pour lui poser une de ces questions inutiles

mais qui témoignent d'un intérêt profond:

--Ainsi, le journalisme te plaît beaucoup?

--Oh! énormément.

--Tu écris des articles?

--Pas encore. Je me forme, j'apprends le métier en rédigeant des

faits-divers. Mais ça viendra... Et toi, que comptes-tu faire?

--Je ne sais pas. Un jour je pense à une chose, le lendemain à une

autre. Je suis un peu comme la fille du voisin qui a deux amoureux: elle

ne se marie pas parce qu'elle ne sait lequel prendre. L'un est blond,

l'autre est brun, elle admire le blond pour sa gentillesse, et le brun

parce qu'il a l'air vigoureux.

--Tu avais toujours le premier prix de composition au collège, malgré

tes mauvaises notes. Je parie que tu ferais un fameux écrivain, en

passant par le journalisme. Et nous travaillerions ensemble...

--Ce serait charmant.

--Alors, si je te proposais la chose?

--J'accepterais les yeux fermés.

--C'est entendu. L'affaire est bâclée. Je vais en parler tout de suite à

mon père, qui est très influent au _Populiste_, parce qu'on le désigne

déjà comme successeur du ministre Troussebelle, qui se fait vieux et à

Marcel Lebon, mon directeur.

Tous deux s'empressèrent de revenir auprès des époux Batèche et de leurs

invités pour leur faire part du beau projet qu'ils avaient conçu.

Le député Vaillant se montra beaucoup moins enthousiaste que son fils

pour la carrière de journaliste. Il conseilla même à Paul Mirot de

choisir de préférence le droit ou la médecine, à défaut du génie civil

pour lequel le jeune homme déclara n'avoir aucune aptitude. "Les

ingénieurs sont de plus en plus demandés, il y a de la place et de

l'avenir dans cette profession", affirma le député de Bellemarie.

Toutefois, si Paul Mirot persistait dans sa résolution de se faire

journaliste, il serait trop heureux de l'aider, son fils lui ayant

souvent parlé de lui dans les termes les plus élogieux, et il avait, en

outre, une dette de reconnaissance à acquitter envers son vieil ami, son

fidèle partisan, le père Batèche. Ce dernier, qui assistait d'une

oreille à l'entretien, tout en tisonnant son feu, se rengorgea en

entendant un membre de la Chambre l'appeler son ami.

Quant à Marcel Lebon, il promit de faire ce qu'il pourrait, on verrait

cela dans le temps. Dans un mois, peut-être plus tôt, peut-être plus

tard, on devait augmenter le personnel de la rédaction du _Populiste_.

Le financier Boissec félicita Paul Mirot de sa bonne résolution et,

rempli d'un bel enthousiasme, du reste sans danger, il prit le ciel à

témoin qu'il donnerait toute sa fortune pour avoir vingt ans et manger

de la misère en se faisant journaliste. Il se sentait de taille à

bouleverser le monde par l'éclat de son génie. Mais, voilà, il était

trop tard, il ne fallait pas y songer.

En l'écoutant, Marcel Lebon souriait dédaigneusement, et quant il eut

fini sa tirade, le directeur du _Populiste_ se contenta de murmurer

entre ses dents:

--Farceur, va!

Le soir arriva et le père Gustin, avec sa jument grise, vint chercher

les voyageurs qui devaient retourner à Montréal par le train de sept

heures. Selon l'expression de Jacques Vaillant, "l'affaire était

bâclée", et ce dernier, en prenant congé de Paul Mirot, ne lui dit pas

au revoir, mais à bientôt.

L'oncle Batèche était content de sa journée, la tante Zoé, ravie; cette

dernière parce que ces beaux messieurs l'avaient comblée de politesse,

comme si elle eut été la femme du _bailli_ de la paroisse, qu'elle

jalousait quand elle la voyait se prélasser dans le plus beau banc, à

l'église; et son digne époux, parce que le financier Boissec lui avait

glissé dans la main en partant, un billet de dix dollars, sans compter

l'honneur d'avoir reçu son député, en ami.

Mais le plus heureux des trois était assurément Paul Mirot, qui avait

enfin trouvé sa voie et se demandait, avec étonnement, comment il se

faisait qu'il n'y avait pas songé plus tôt. Quand on a la passion de

lire comme il l'avait, comment ne pas avoir en même temps la passion

d'écrire? Et cette passion ne se satisfait pas secrètement, comme une

passion honteuse, inavouable. Non, il faut qu'elle se développe en plein

jour, qu'on en fasse part à des milliers d'individus, et par le journal

et par le livre.

Il assista, indifférent, aux propos échangés par l'oncle Batèche et la

tante, sur leurs visiteurs; son esprit était déjà loin. Comme un jeune

marié impatient d'emporter dans ses bras la rougissante vierge vers la

couche nuptiale, pour goûter l'enchantement des troublantes découvertes,

il aurait pu s'écrier, dans la satisfaction d'un désir longtemps

contenu, en pénétrant dans sa chambre, sous le toit: "Enfin seuls!"

Seuls, lui et sa pensée qui se livrait complaisante, dans sa nudité

radieuse et juvénile, à toutes les entreprises hardies que son

imagination enflammée lui suggérait.

Cette nuit-là, le sommeil fut long à venir.

Le débutant Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec · 第 6 / 26 题