L’hôtel d’Espard exigeait un nombreux domestique, le train de la

marquise était considérable. Les grandes réceptions avaient lieu

au rez-de-chaussée, mais la marquise habitait le premier étage

de sa maison. La tenue d’un grand escalier magnifiquement orné,

des appartements décorés dans le goût noble qui jadis respirait à

Versailles, annonçaient une immense fortune. Quand le juge vit la

porte cochère s’ouvrant devant le cabriolet de son neveu, il examina

par un rapide coup d’œil la loge, le suisse, la cour, les écuries, les

dispositions de cette demeure, les fleurs qui garnissaient l’escalier,

l’exquise propreté des rampes, des murs, des tapis, et compta les

valets en livrée qui, au coup de cloche, arrivèrent sur le palier. Ses

yeux, qui, la veille, sondaient au fond de son parloir la grandeur des

misères sous les vêtements boueux du peuple, étudièrent avec la même

lucidité de vision l’ameublement et le décor des pièces par lesquelles

il passa, pour y découvrir les misères de la grandeur.

--Monsieur Popinot.--Monsieur Bianchon.

Ces deux noms furent dits à l’entrée du boudoir où se trouvait la

marquise, jolie pièce récemment remeublée et qui donnait sur le

jardin de l’hôtel. En ce moment, madame d’Espard était assise dans

un de ces anciens fauteuils _rococo_ que MADAME avait mis à la mode.

Rastignac occupait près d’elle, à sa gauche, une chauffeuse dans

laquelle il s’était établi comme le _primo_ d’une dame italienne.

Debout, à l’angle de la cheminée, se tenait un troisième personnage.

Ainsi que le savant docteur l’avait deviné, la marquise était une

femme d’un tempérament sec et nerveux: sans son régime, son teint eût

pris la couleur rougeâtre que donne un constant échauffement; mais

elle ajoutait encore à sa blancheur factice par les nuances et les

tons vigoureux des étoffes dont elle s’entourait ou avec lesquelles

elle s’habillait. Le brun-rouge, le marron, le bistre à reflets d’or,

lui allaient à merveille. Son boudoir, copié sur celui d’une célèbre

lady alors à la mode à Londres, était en velours couleur de tan; mais

elle y avait ajouté de nombreux agréments dont les jolis dessins

atténuaient la pompe excessive de cette royale couleur. Elle était

coiffée comme une jeune personne, en bandeaux terminés par des boucles

qui faisaient ressortir l’ovale un peu long de sa figure; mais autant

la forme ronde est ignoble, autant la forme oblongue est majestueuse.

Les doubles miroirs à facettes qui allongent ou aplatissent à volonté

les figures donnent une preuve évidente de cette règle applicable à la

physiognomonie. En apercevant Popinot qui s’arrêta sur la porte comme

un animal effrayé, tendant le cou, la main gauche dans son gousset, la

droite armée d’un chapeau dont la coiffe était crasseuse, la marquise

jeta sur Rastignac un regard dans lequel la moquerie était en germe.

L’aspect un peu niais du bonhomme s’accordait si bien avec sa grotesque

tournure, avec son air effaré, qu’en voyant la figure contristée de

Bianchon, qui se sentait humilié dans son oncle, Rastignac ne put

s’empêcher de rire en détournant la tête. La marquise salua par un

geste de tête, et fit un pénible effort pour se soulever dans son

fauteuil où elle retomba non sans grâce, en paraissant s’excuser de son

impolitesse sur une débilité jouée.

En ce moment, le personnage qui se trouvait debout entre la cheminée et

la porte salua légèrement, avança deux chaises en les présentant par un

geste au docteur et au juge; puis, quand il les vit assis, il se remit

le dos contre la tenture, et se croisa les bras. Un mot sur cet homme.

Il est de nos jours un peintre, Decamps, qui possède au plus haut degré

l’art d’intéresser à ce qu’il représente à vos regards, que ce soit une

pierre ou un homme. Sous ce rapport, son crayon est plus savant que son

pinceau. Qu’il dessine une chambre nue et qu’il y laisse un balai sur

la muraille; s’il le veut, vous frémirez: vous croirez que ce balai

vient d’être l’instrument d’un crime et qu’il est trempé de sang; ce

sera le balai dont s’est servie la veuve Bancal pour nettoyer la salle

où Fualdès fut égorgé. Oui, le peintre ébouriffera le balai comme l’est

un homme en colère, il en hérissera les brins comme si c’était vos

cheveux frémissants; il en fera comme un truchement entre la poésie

secrète de son imagination et la poésie qui se déploiera dans la vôtre.

Après vous avoir effrayé par la vue de ce balai, demain il en dessinera

quelque autre auprès duquel un chat endormi, mais mystérieux dans son

sommeil, vous affirmera que ce balai sert à la femme d’un cordonnier

allemand pour se rendre au Broken. Ou bien ce sera quelque balai

pacifique auquel il suspendra l’habit d’un employé au Trésor. Decamps a

dans son pinceau ce que Paganini avait dans son archet, une puissance

magnétiquement communicative. Eh! bien, il faudrait transporter dans le

style ce génie saisissant, ce _chique_ du crayon pour peindre l’homme

droit, maigre et grand, vêtu de noir, à longs cheveux noirs, qui resta

debout sans mot dire. Ce seigneur avait une figure à lame de couteau,

froide, âpre, dont le teint ressemblait aux eaux de la Seine quand elle

est trouble et qu’elle charrie les charbons de quelque bateau coulé.

Il regardait à terre, écoutait et jugeait. Sa pose effrayait. Il était

là, comme le célèbre balai auquel Decamps a donné le pouvoir accusateur

de révéler un crime. Parfois, la marquise essaya durant la conférence

d’obtenir un avis tacite en arrêtant pendant un instant ses yeux sur

ce personnage; mais quelque vive que fût la muette interrogation, il

demeura grave et roide, autant que la statue du Commandeur.

Le bon Popinot, assis au bord de sa chaise, en face du feu, son

chapeau entre les jambes, regardait les candélabres dorés en or

moulu, la pendule, les curiosités entassées sur la cheminée,

l’étoffe et les agréments de la tenture, enfin tous ces jolis riens

si coûteux dont s’entoure une femme à la mode. Il fut tiré de sa

contemplation bourgeoise par madame d’Espard qui lui disait d’une voix

flûtée:--Monsieur, je vous dois un million de remercîments...

--Un million de remercîments, se dit le bonhomme en lui-même, c’est

trop, il n’y en a pas un.

--..... Pour la peine que vous daignez...

--Daignez! pensa-t-il, elle se moque de moi.

--....... Daignez prendre en venant voir une pauvre plaideuse, trop

malade pour pouvoir sortir...

Ici le juge coupa la parole à la marquise en lui jetant un regard

d’inquisiteur par lequel il examina l’état sanitaire de la pauvre

plaideuse.--Elle se porte comme un charme! se dit-il.

--Madame, répondit-il en prenant un air respectueux, vous ne me devez

rien. Quoique ma démarche ne soit pas dans les habitudes du Tribunal,

nous ne devons rien épargner pour arriver à la découverte de la vérité

dans ces sortes d’affaires. Nos jugements sont alors déterminés moins

par le texte de la loi, que par les inspirations de notre conscience.

Que je cherche la vérité dans mon cabinet ou ici, pourvu que je la

trouve, tout sera bien.

Pendant que Popinot parlait, Rastignac serrait la main à Bianchon, et

la marquise faisait au docteur une petite inclination de tête pleine de

gracieuses faveurs.

--Quel est ce monsieur? dit Bianchon à l’oreille de Rastignac en lui

montrant l’homme noir.

--Le chevalier d’Espard, le frère du marquis.

--Monsieur votre neveu m’a dit, répondit la marquise à Popinot, combien

vous aviez d’occupations, et je sais déjà que vous êtes assez bon

pour vouloir cacher un bienfait, afin de dispenser vos obligés de la

reconnaissance. Il paraît que ce tribunal vous fatigue extrêmement.

Pourquoi ne double-t-on pas le nombre des juges?

--Ah! madame, _ça n’est pas l’embarras_, dit Popinot, ça n’en serait

pas plus mal. Mais quand ça se fera, les poules auront des dents.

En entendant cette phrase, qui allait si bien à la physionomie du juge,

le chevalier d’Espard le toisa d’un coup d’œil, et eut l’air de se

dire: Nous en aurons facilement raison.

La marquise regarda Rastignac, qui se pencha vers elle.

--Voilà, lui dit-il, comment sont faits les gens chargés de prononcer

sur les intérêts et sur la vie des particuliers.

Comme la plupart des hommes vieillis dans un métier, Popinot se

laissait volontiers aller aux habitudes qu’il y avait contractées,

habitudes de pensée d’ailleurs. Sa conversation sentait le juge

d’Instruction. Il aimait à questionner ses interlocuteurs, à les

presser entre des conséquences inattendues, à leur faire dire plus

qu’ils ne voulaient en faire savoir. Pozzo di Borgo s’amusait, dit-on,

à surprendre les secrets de ses interlocuteurs, à les embarrasser

dans ses piéges diplomatiques: il déployait ainsi, par une invincible

accoutumance, son esprit trempé de ruse. Aussitôt que Popinot eut,

pour ainsi dire, toisé le terrain sur lequel il se trouvait, il jugea

qu’il était nécessaire d’avoir recours aux finesses les plus habiles,

les mieux déguisées et les mieux entortillées, en usage au Palais pour

surprendre la vérité.

Bianchon demeurait froid et sévère comme un homme qui se décide à subir

un supplice en taisant ses douleurs; mais intérieurement, il souhaitait

à son oncle le pouvoir de marcher sur cette femme comme on marche sur

une vipère: comparaison que lui inspirèrent la longue robe, la courbe

de la pose, le col allongé, la petite tête et les mouvements onduleux

de la marquise.

--Eh! bien, monsieur, reprit madame d’Espard, quelle que soit ma

répugnance à faire de l’égoïsme, je souffre depuis trop long-temps pour

ne pas souhaiter que vous la finissiez promptement. Aurai-je bientôt

une solution heureuse?

--Madame, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour la terminer,

dit Popinot d’un air plein de bonhomie. Ignorez-vous la cause qui a

nécessité la séparation existant entre vous et le marquis d’Espard?

demanda le juge en regardant la marquise.

--Oui, monsieur, répondit-elle en se posant pour débiter un récit

préparé. Au commencement de l’année 1816, monsieur d’Espard, qui,

depuis trois mois, avait tout à fait changé d’humeur, me proposa

d’aller vivre auprès de Briançon, dans une de ses terres, sans avoir

égard à ma santé, que ce climat aurait ruinée, sans tenir compte de

mes habitudes; je refusai de le suivre. Mon refus lui inspira des

reproches si mal fondés, que dès ce moment, j’eus des soupçons sur la

rectitude de son esprit. Le lendemain il me quitta, me laissant son

hôtel, la libre disposition de mes revenus, et alla se loger rue de la

Montagne-Sainte-Geneviève, en emmenant mes deux enfants.

--Permettez, madame, dit le juge en interrompant, quels étaient ces

revenus?

--Vingt-six mille livres de rente, répondit-elle en parenthèse. Je

consultai sur-le-champ le vieux monsieur Bordin pour savoir ce que

j’avais à faire, reprit-elle; mais il paraît que les difficultés sont

telles pour ôter à un père le gouvernement de ses enfants, que j’ai dû

me résigner à demeurer seule à vingt-deux ans, âge auquel beaucoup de

jeunes femmes peuvent faire des sottises. Vous avez sans doute lu ma

requête, monsieur; vous connaissez les principaux faits sur lesquels je

me fonde pour demander l’interdiction de monsieur d’Espard?

--Avez-vous fait, madame, demanda le juge, des démarches auprès de lui

pour obtenir vos enfants?

--Oui, monsieur; mais elles ont été toutes inutiles. Il est bien cruel

pour une mère d’être privée de l’affection de ses enfants, surtout

quand ils peuvent donner des jouissances auxquelles tiennent toutes les

femmes.

--L’aîné doit avoir seize ans, dit le juge.

--Quinze! répondit vivement la marquise.

Ici Bianchon regarda Rastignac. Madame d’Espard se mordit les lèvres.

--En quoi l’âge de mes enfants vous importe-t-il?

--Ha! madame, dit le juge sans avoir l’air de faire attention à la

portée de ses paroles, un jeune garçon de quinze ans et son frère, âgé

sans doute de treize ans, ont des jambes et de l’esprit, ils pourraient

venir vous voir en cachette; s’ils ne viennent pas, ils obéissent à

leur père et pour lui obéir en ce point il faut l’aimer beaucoup.

--Je ne vous comprends pas, dit la marquise.

--Vous ignorez peut-être, répondit Popinot, que votre avoué prétend

dans votre requête que vos chers enfants sont très-malheureux près de

leur père...

Madame d’Espard dit avec une charmante innocence:--Je ne sais pas ce

que l’avoué m’a fait dire.

--Pardonnez-moi ces inductions, mais la justice pèse tout, reprit

Popinot. Ce que je vous demande, madame, est inspiré par le désir de

bien connaître l’affaire. Selon vous, monsieur d’Espard vous aurait

quittée sur le prétexte le plus frivole. Au lieu d’aller à Briançon,

où il voulait vous emmener, il est resté à Paris. Ce point n’est pas

clair. Connaissait-il cette dame Jeanrenaud avant son mariage?

--Non, monsieur, répondit la marquise avec une sorte de déplaisir

visible seulement pour Rastignac et pour le chevalier d’Espard.

Elle se trouvait blessée d’être mise sur la sellette par ce juge, quand

elle se proposait d’en pervertir le jugement; mais, comme l’attitude

de Popinot restait niaise à force de préoccupation, elle finit par

attribuer ses questions au génie _interrogant_ du bailli de Voltaire.

--Mes parents, dit-elle en continuant, m’ont mariée à l’âge de seize

ans avec monsieur d’Espard, de qui le nom, la fortune, les habitudes

répondaient à ce que ma famille exigeait de l’homme qui devait être mon

mari. Monsieur d’Espard avait alors vingt-six ans, il était gentilhomme

dans l’acception anglaise de ce mot; ses manières me plurent, il

paraissait avoir beaucoup d’ambition, et j’aime les ambitieux, dit-elle

en regardant Rastignac. Si monsieur d’Espard n’avait pas rencontré

cette dame Jeanrenaud, ses qualités, son savoir, ses connaissances

l’auraient porté, selon le jugement de ses amis d’alors, au

gouvernement des affaires; le roi Charles X, alors MONSIEUR, le tenait

haut dans son estime, et la pairie, une charge à la cour, une place

élevée l’attendaient. Cette femme lui a tourné la tête et a détruit

l’avenir de toute une famille.

--Quelles étaient alors les opinions religieuses de monsieur d’Espard?

--Il était, dit-elle, il est encore d’une haute piété.

--Vous ne pensez pas que madame Jeanrenaud ait agi sur lui au moyen du

mysticisme?

--Non, monsieur.

--Vous avez un bel hôtel, madame, dit brusquement Popinot en retirant

ses mains de ses goussets, et se levant pour écarter les basques de

son habit et se chauffer. Ce boudoir est fort bien, voilà des chaises

magnifiques, vos appartements sont bien somptueux; vous devez gémir en

effet, en vous trouvant ici, de savoir vos enfants mal logés, mal vêtus

et mal nourris. Pour une mère, je n’imagine rien de plus affreux!

--Oui, monsieur. Je voudrais tant procurer quelques plaisirs à ces

pauvres petits que leur père fait travailler du matin au soir à ce

déplorable ouvrage sur la Chine!

--Vous donnez de beaux bals, ils s’y amuseraient, mais ils y

prendraient peut-être le goût de la dissipation; cependant leur père

pourrait bien vous les envoyer une ou deux fois par hiver.

--Il me les amène au jour de l’an et le jour de ma naissance. Ces

jours-là, monsieur d’Espard me fait la grâce de dîner avec eux chez moi.

--Cette conduite est bien singulière, dit Popinot en prenant l’air d’un

homme convaincu. Avez-vous vu cette dame Jeanrenaud?

--Un jour, mon beau-frère, qui, par intérêt pour son frère...

--Ah! monsieur, dit le juge en interrompant la marquise, est le frère

de monsieur d’Espard?

Le chevalier s’inclina sans dire une parole.

--Monsieur d’Espard, qui a suivi cette affaire, m’a menée à l’Oratoire

où cette femme va au prêche, car elle est protestante. Je l’ai vue,

elle n’a rien d’attrayant, elle ressemble à une bouchère; elle est

extrêmement grasse, horriblement marquée de la petite vérole; elle a

les mains et les pieds d’un homme, elle louche, enfin c’est un monstre.

--Inconcevable! dit le juge en paraissant le plus niais de tous les

juges du royaume. Et cette créature demeure ici près, rue Verte, dans

un hôtel! Il n’y a donc plus de bourgeois!

--Un hôtel où son fils a fait des dépenses folles.

--Madame, dit le juge, j’habite le faubourg Saint-Marceau, je ne

connais pas ces sortes de dépenses: qu’appelez-vous des dépenses folles?

--Mais, dit la marquise, une écurie, cinq chevaux, trois voitures, une

calèche, un coupé, un cabriolet.

--Cela coûte donc _gros_? dit Popinot étonné.

--Énormément, dit Rastignac en l’interrompant. Un train pareil demande

pour l’écurie, pour l’entretien des voitures et l’habillement des gens,

entre quinze et seize mille francs.

--Croyez-vous, madame? demanda le juge d’un air surpris.

--Oui, au moins, répondit la marquise.

--Et l’ameublement de l’hôtel a dû coûter encore _gros_?

--Plus de cent mille francs, répondit la marquise qui ne put s’empêcher

de sourire de la vulgarité du juge.

--Les juges, madame, reprit le bonhomme, sont assez incrédules,

ils sont même payés pour l’être, et je le suis. Monsieur le baron

Jeanrenaud et sa mère auraient, si cela est, étrangement spolié

monsieur d’Espard. Voici une écurie qui, selon vous, coûterait seize

mille francs par an. La table, les gages des gens, les grosses dépenses

de maison devraient aller au double, ce qui exigerait cinquante ou

soixante mille francs par an. Croyez-vous que ces gens, naguère si

misérables, puissent avoir une si grande fortune? Un million donne à

peine quarante mille livres de rente.

--Monsieur, le fils et la mère ont placé les fonds donnés par monsieur

d’Espard en rentes sur le grand-livre, quand elles étaient à 60 ou 80.

Je crois que leurs revenus doivent monter à plus de soixante mille

francs. Le fils a d’ailleurs de très-beaux appointements.

--S’ils dépensent soixante mille francs, dit le juge, combien

dépensez-vous donc?

--Mais, répondit madame d’Espard, à peu près autant.

Le chevalier fit un mouvement, la marquise rougit, Bianchon regarda

Rastignac; mais le juge prit un air de bonhomie qui trompa madame

d’Espard. Le chevalier ne prit plus aucune part à la conversation, il

vit tout perdu.

--Ces gens, madame, dit Popinot, peuvent être traduits devant le juge

extraordinaire.

--Telle était mon opinion, reprit la marquise enchantée. Menacés de la

police correctionnelle, ils auraient transigé.

--Madame, dit Popinot, quand monsieur d’Espard vous quitta, ne vous

donna-t-il pas une procuration pour gérer et administrer vos biens?

--Je ne comprends pas le but de ces questions, dit vivement la

marquise. Il me semble que si vous preniez en considération l’état où

me met la démence de mon mari, vous devriez vous occuper de lui et non

de moi.

--Madame, dit le juge, nous y arrivons. Avant de confier à vous ou à

d’autres l’administration des biens de monsieur d’Espard, s’il était

interdit, le tribunal doit savoir comment vous avez gouverné les

vôtres. Si monsieur d’Espard vous avait remis une procuration, il vous

aurait témoigné de la confiance, et le tribunal apprécierait ce fait.

Avez-vous eu sa procuration? Vous pourriez avoir acheté, vendu des

immeubles, placé des fonds?

--Non, monsieur; il n’est pas dans les habitudes des Blamont-Chauvry

de faire le commerce, dit-elle, vivement piquée dans son orgueil

nobiliaire et oubliant son affaire. Mes biens sont restés intacts, et

monsieur d’Espard ne m’a pas donné de procuration.

Le chevalier mit la main sur ses yeux pour ne pas laisser voir la

vive contrariété que lui faisait éprouver le peu de prévoyance de sa

belle-sœur, qui se tuait par ses réponses. Popinot avait marché droit

au fait malgré les détours de son interrogatoire.

--Madame, dit le juge en montrant le chevalier, monsieur, sans doute,

vous appartient par les liens du sang? nous pouvons parler à cœur

ouvert devant ces messieurs.

--Parlez, dit la marquise étonnée de cette précaution.

--Hé! bien, madame, j’admets que vous ne dépensiez que soixante mille

francs par an, et cette somme semblera bien employée à qui voit vos

écuries, votre hôtel, votre nombreux domestique, et les habitudes d’une

maison dont le luxe me semble supérieur à celui des Jeanrenaud.

La marquise fit un geste d’assentiment.

--Or, reprit le juge, si vous ne possédez que vingt-six mille francs

de rente, entre nous soit dit, vous pourriez avoir une centaine de

mille francs de dettes. Le tribunal serait donc en droit de croire

qu’il existe dans les motifs qui vous portent à demander l’interdiction

de monsieur votre mari un intérêt personnel, un besoin d’acquitter

vos dettes, si... vous... en... aviez. Les sollicitations qui m’ont

été faites m’ont intéressé à votre situation, examinez-la bien,

confessez-vous. Il serait encore temps, dans le cas où mes suppositions

seraient justes, d’éviter le scandale d’un blâme qu’il serait dans

les attributions du tribunal d’exprimer dans les _attendu_ de son

jugement, si vous ne rendiez pas votre position nette et claire. Nous

sommes forcés d’examiner les motifs des demandeurs aussi bien que

d’écouter les défenses de l’homme à interdire, de rechercher si les

requérants ne sont pas guidés par la passion, égarés par des cupidités

malheureusement trop communes...

La marquise était sur le gril de Saint-Laurent.

--... Et j’ai besoin d’avoir des explications à ce sujet, disait le

juge. Madame, je ne demande pas à compter avec vous, mais seulement à

savoir comment vous avez suffi à un train de soixante mille livres de

rente, et cela depuis quelques années. Il est beaucoup de femmes qui

accomplissent ce phénomène dans leur ménage, mais vous n’êtes pas de

ces femmes-là. Parlez, vous pouvez avoir des moyens fort légitimes,

des grâces royales, quelques ressources dans les indemnités récemment

accordées; mais, dans ce cas, l’autorisation de votre mari eût été

nécessaire pour les recueillir.

La marquise était muette.

--Songez, dit Popinot, que monsieur d’Espard peut vouloir se défendre,

et son avocat aura le droit de rechercher si vous avez des créanciers.

Ce boudoir est fraîchement meublé, vos appartements n’ont pas le

mobilier que vous laissait, en 1816, monsieur le marquis. Si, comme

vous me faisiez l’honneur de me le dire, les ameublements sont

coûteux pour des Jeanrenaud, ils le sont encore plus pour vous, qui

êtes une grande dame. Si je suis juge, je suis homme, je puis me

tromper, éclairez-moi. Songez aux devoirs que la loi m’impose, aux

recherches rigoureuses qu’elle exige alors qu’il s’agit de prononcer

l’interdiction d’un père de famille qui se trouve dans toute la force

de l’âge. Aussi excuserez-vous, madame la marquise, les objections que

j’ai l’honneur de vous soumettre, et sur lesquelles il vous est facile

de me donner quelques explications. Quand un homme est interdit pour le

fait de démence, il lui faut un curateur; qui serait le curateur?

--Son frère, dit la marquise.

Le chevalier salua. Il y eut un moment de silence qui fut gênant pour

ces cinq personnes en présence. En se jouant, le juge avait découvert

la plaie de cette femme. La figure bourgeoisement bonasse de Popinot,

de qui la marquise, le chevalier et Rastignac étaient disposés à rire,

avait acquis à leurs yeux sa physionomie véritable. En le regardant

à la dérobée, tous trois apercevaient les mille significations de

cette bouche éloquente. L’homme ridicule devenait un juge perspicace.

Son attention à évaluer le boudoir s’expliquait: il était parti de

l’éléphant doré qui soutenait la pendule pour questionner ce luxe, et

venait de lire au fond du cœur de cette femme.

--Si le marquis d’Espard est fou de la Chine, dit Popinot en montrant

la garniture de cheminée, j’aime à voir que les produits vous en

plaisent également. Mais peut-être est-ce à monsieur le marquis que

vous devez les charmantes chinoiseries que voici, dit-il en désignant

de précieuses babioles.

Cette raillerie de bon goût fit sourire Bianchon, pétrifia Rastignac,

et la marquise mordit ses lèvres minces.

--Monsieur, dit madame d’Espard, au lieu d’être le défenseur d’une

femme placée dans la cruelle alternative de voir sa fortune et

ses enfants perdus, ou de passer pour l’ennemie de son mari, vous

m’accusez! vous soupçonnez mes intentions! Avouez que votre conduite

est étrange...

--Madame, répondit vivement le juge, la circonspection que le

tribunal apporte en ces sortes d’affaires vous aurait donné, dans

tout autre juge, un critique peut-être moins indulgent que je ne le

suis. D’ailleurs, croyez-vous que l’avocat de monsieur d’Espard sera

très-complaisant? Ne saura-t-il pas envenimer des intentions qui

peuvent être pures et désintéressées? Votre vie lui appartiendra, il la

fouillera sans mettre à ses recherches la respectueuse déférence que

j’ai pour vous.

La Comédie humaine - Volume 10. Scènes de la vie parisienne - Tome 02 · 第 15 / 44 段