sont accomplis alors que j’habitais la mansarde où vous me dites qu’a
demeuré d’Arthez, celle à la fenêtre de laquelle flotte une corde
chargée de linge au-dessus d’un pot de fleurs. J’ai eu de si rudes
commencements, mon cher Bianchon, que je puis disputer à qui que ce
soit la palme des souffrances parisiennes. J’ai tout supporté: faim,
soif, manque d’argent, manque d’habits, de chaussure et de linge,
tout ce que la misère a de plus dur. J’ai soufflé sur mes doigts
engourdis dans ce _bocal aux grands hommes_, que je voudrais aller
revoir avec vous. J’ai travaillé pendant un hiver en voyant fumer
ma tête, et distinguant l’air de ma transpiration comme nous voyons
celle des chevaux par un jour de gelée. Je ne sais où l’on prend son
point d’appui pour résister à cette vie. J’étais seul, sans secours,
sans un sou ni pour acheter des livres ni pour payer les frais de mon
éducation médicale; sans un ami: mon caractère irascible, ombrageux,
inquiet me desservait. Personne ne voulait voir dans mes irritations le
malaise et le travail d’un homme qui, du fond de l’état social où il
est, s’agite pour arriver à la surface. Mais j’avais, je puis vous le
dire, à vous devant qui je n’ai pas besoin de me draper, j’avais ce lit
de bons sentiments et de sensibilité vive qui sera toujours l’apanage
des hommes assez forts pour grimper sur un sommet quelconque, après
avoir piétiné long-temps dans les marécages de la Misère. Je ne pouvais
rien tirer de ma famille, ni de mon pays, au delà de l’insuffisante
pension qu’on me faisait. Enfin, à cette époque, je mangeais le matin
un petit pain que le boulanger de la rue du Petit-Lion me vendait
moins cher parce qu’il était de la veille ou de l’avant-veille, et je
l’émiettais dans du lait: mon repas du matin ne me coûtait ainsi que
deux sous. Je ne dînais que tous les deux jours dans une pension où
le dîner coûtait seize sous. Je ne dépensais ainsi que neuf sous par
jour. Vous connaissez aussi bien que moi quel soin je pouvais avoir
de mes habits et de ma chaussure! Je ne sais pas si plus tard nous
éprouvons autant de chagrin par la trahison d’un confrère que nous
en avons éprouvé, vous comme moi, en apercevant la rieuse grimace
d’un soulier qui se découd, en entendant craquer l’entournure d’une
redingote. Je ne buvais que de l’eau, j’avais le plus grand respect
pour les Cafés. Zoppi m’apparaissait comme une terre promise où les
Lucullus du pays latin avaient seuls droit de présence.--Pourrais-je
jamais, me disais-je parfois, y prendre une tasse de café à la
crème, y jouer une partie de dominos? Enfin, je reportais dans mes
travaux la rage que m’inspirait la misère. Je tâchais d’accaparer des
connaissances positives afin d’avoir une immense valeur personnelle,
pour mériter la place à laquelle j’arriverais le jour où je serais
sorti de mon néant. Je consommais plus d’huile que de pain: la lumière
qui m’éclairait pendant ces nuits obstinées me coûtait plus cher que
ma nourriture. Ce duel a été long, opiniâtre, sans consolation. Je ne
réveillais aucune sympathie autour de moi. Pour avoir des amis, ne
faut-il pas se lier avec des jeunes gens, posséder quelques sous afin
d’aller gobeloter avec eux, se rendre ensemble partout où vont des
étudiants! Je n’avais rien! Et personne à Paris ne se figure que _rien_
est _rien_. Quand il s’agissait de découvrir mes misères, j’éprouvais
au gosier cette contraction nerveuse qui fait croire à nos malades
qu’il leur remonte une boule de l’œsophage dans le larynx. J’ai plus
tard rencontré de ces gens, nés riches, qui, n’ayant jamais manqué
de rien, ne connaissent pas le problème de cette règle de trois: _Un
jeune homme_ EST _au crime comme une pièce de cent sous_ EST _à_ X.
Ces imbéciles dorés me disent:--Pourquoi donc faisiez-vous des dettes?
pourquoi donc contractiez-vous des obligations onéreuses? Ils me font
l’effet de cette princesse qui, sachant que le peuple crevait de faim,
disait:--Pourquoi n’achète-t-il pas de la brioche? Je voudrais bien
voir l’un de ces riches, qui se plaint que je lui prends trop cher
quand il faut l’opérer, seul dans Paris, sans sou ni maille, sans
un ami, sans crédit, et forcé de travailler de ses cinq doigts pour
vivre? Que ferait-il? où irait-il apaiser sa faim? Bianchon, si vous
m’avez vu quelquefois amer et dur, je superposais alors mes premières
douleurs sur l’insensibilité, sur l’égoïsme desquels j’ai eu des
milliers de preuves dans les hautes sphères; ou bien je pensais aux
obstacles que la haine, l’envie, la jalousie, la calomnie ont élevés
entre le succès et moi. A Paris, quand certaines gens vous voient
prêts à mettre le pied à l’étrier, les uns vous tirent par le pan de
votre habit, les autres lâchent la boucle de la sous-ventrière pour
que vous vous cassiez la tête en tombant; celui-ci vous déferre le
cheval, celui-là vous vole le fouet: le moins traître est celui que
vous voyez venir pour vous tirer un coup de pistolet à bout portant.
Vous avez assez de talent, mon cher enfant, pour connaître bientôt
la bataille horrible, incessante que la médiocrité livre à l’homme
supérieur. Si vous perdez vingt-cinq louis un soir, le lendemain vous
serez accusé d’être un joueur, et vos meilleurs amis diront que vous
avez perdu la veille vingt-cinq mille francs. Ayez mal à la tête, vous
passerez pour un fou. Ayez une vivacité, vous serez insociable. Si,
pour résister à ce bataillon de pygmées, vous rassemblez en vous des
forces supérieures, vos meilleurs amis s’écrieront que vous voulez
tout dévorer, que vous avez la prétention de dominer, de tyranniser.
Enfin vos qualités deviendront des défauts, vos défauts deviendront des
vices, et vos vertus seront des crimes. Si vous avez sauvé quelqu’un,
vous l’aurez tué; si votre malade reparaît, il sera constant que vous
aurez assuré le présent aux dépens de l’avenir; s’il n’est pas mort,
il mourra. Bronchez, vous serez tombé! Inventez quoi que ce soit,
réclamez vos droits, vous serez un homme difficultueux, un homme
fin, qui ne veut pas laisser arriver les jeunes gens. Ainsi, mon
cher, si je ne crois pas en Dieu, je crois encore moins à l’homme.
Ne connaissez-vous pas en moi un Desplein entièrement différent du
Desplein de qui chacun médit? Mais ne fouillons pas dans ce tas de
boue. Donc, j’habitais cette maison, j’étais à travailler pour pouvoir
passer mon premier examen, et je n’avais pas un liard. Vous savez!
j’étais arrivé à l’une de ces dernières extrémités où l’on se dit: _Je
m’engagerai!_ J’avais un espoir. J’attendais de mon pays une malle
pleine de linge, un présent de ces vieilles tantes qui, ne connaissant
rien de Paris, pensent à vos chemises, en s’imaginant qu’avec trente
francs par mois leur neveu mange des ortolans. La malle arriva
pendant que j’étais à l’École: elle avait coûté quarante francs de
port; le portier, un cordonnier allemand logé dans une soupente, les
avait payés et gardait la malle. Je me suis promené dans la rue des
Fossés-Saint-Germain-des-Prés et dans la rue de l’École-de-Médecine,
sans pouvoir inventer un stratagème qui me livrât ma malle sans être
obligé de donner les quarante francs que j’aurais naturellement
payés après avoir vendu le linge. Ma stupidité me fit deviner que je
n’avais pas d’autre vocation que la chirurgie. Mon cher, les âmes
délicates, dont la force s’exerce dans une sphère élevée, manquent
de cet esprit d’intrigue, fertile en ressources, en combinaisons;
leur génie, à elles, c’est le hasard: elles ne cherchent pas, elles
rencontrent. Enfin, je revins à la nuit, au moment où rentrait mon
voisin, un porteur d’eau nommé Bourgeat, un homme de Saint-Flour. Nous
nous connaissions comme se connaissent deux locataires qui ont chacun
leur chambre sur le même carré, qui s’entendent dormant, toussant,
s’habillant, et qui finissent par s’habituer l’un à l’autre. Mon voisin
m’apprit que le propriétaire, auquel je devais trois termes, m’avait
mis à la porte: il me faudrait déguerpir le lendemain. Lui-même était
chassé à cause de sa profession. Je passai la nuit la plus douloureuse
de ma vie.--Où prendre un commissionnaire pour emporter mon pauvre
ménage, mes livres? comment payer le commissionnaire et le portier? où
aller? Ces questions insolubles, je les répétais dans les larmes, comme
les fous redisent leurs refrains. Je dormis. La misère a pour elle
un divin sommeil plein de beaux rêves. Le lendemain matin, au moment
où je mangeais mon écuellée de pain émietté dans mon lait, Bourgeat
entre et me dit en mauvais français: «Monchieur l’étudiant, che chuis
un pauvre homme, enfant trouvé de l’hôpital de Chain-Flour, chans
père ni mère, et qui ne chuis pas assez riche pour me marier. Vous
n’êtes pas non plus fertile en parents, ni garni de che qui che compte?
Écoutez, j’ai en bas une charrette à bras que j’ai louée à deux chous
l’heure, toutes nos affaires peuvent y tenir; si vous voulez, nous
chercherons à nous loger de compagnie, puisque nous chommes chassés
d’ici. Che n’est pas après tout le paradis terrestre.--Je le sais bien,
lui dis-je, mon brave Bourgeat. Mais je suis bien embarrassé, j’ai en
bas une malle qui contient pour cent écus de linge, avec lequel je
pourrais payer le propriétaire et ce que je dois au portier, et je n’ai
pas cent sous.--Bah! j’ai quelques monnerons, me répondit joyeusement
Bourgeat en me montrant une vieille bourse en cuir crasseux. Gardez
vostre linge.» Bourgeat paya mes trois termes, le sien, et solda le
portier. Puis, il mit nos meubles, mon linge dans sa charrette, et la
traîna par les rues en s’arrêtant devant chaque maison où pendait un
écriteau. Moi, je montais pour aller voir si le local à louer pouvait
nous convenir. A midi nous errions encore dans le quartier latin sans
y avoir rien trouvé. Le prix était un grand obstacle. Bourgeat me
proposa de déjeuner chez un marchand de vin, à la porte duquel nous
laissâmes la charrette. Vers le soir, je découvris dans la cour de
Rohan, passage du Commerce, en haut d’une maison, sous les toits, deux
chambres séparées par l’escalier. Nous eûmes chacun pour soixante
francs de loyer par an. Nous voilà casés, moi et mon humble ami. Nous
dînâmes ensemble. Bourgeat, qui gagnait environ cinquante sous par
jour, possédait environ cent écus, il allait bientôt pouvoir réaliser
son ambition en achetant un tonneau et un cheval. En apprenant ma
situation, car il me tira mes secrets avec une profondeur matoise et
une bonhomie dont le souvenir me remue encore aujourd’hui le cœur, il
renonça pour quelque temps à l’ambition de toute sa vie: Bourgeat était
marchand à la voie depuis vingt-deux ans, il sacrifia ses cent écus à
mon avenir.
Ici Desplein serra violemment le bras de Bianchon.
--Il me donna l’argent nécessaire à mes examens! Cet homme, mon ami,
comprit que j’avais une mission, que les besoins de mon intelligence
passaient avant les siens. Il s’occupa de moi, il m’appelait son
_petit_, il me prêta l’argent nécessaire à mes achats de livres, il
venait quelquefois tout doucement me voir travaillant; enfin il prit
des précautions maternelles pour que je substituasse à la nourriture
insuffisante et mauvaise à laquelle j’étais condamné, une nourriture
saine et abondante. Bourgeat, homme d’environ quarante ans, avait une
figure bourgeoise du Moyen-Age, un front bombé, une tête qu’un peintre
aurait pu faire poser comme modèle pour un Lycurgue. Le pauvre homme
se sentait le cœur gros d’affections à placer; il n’avait jamais été
aimé que par un caniche mort depuis peu de temps, et dont il me parlait
toujours en me demandant si je croyais que l’Église consentirait à
dire des messes pour le repos de son âme. Son chien était, disait-il,
un vrai chrétien, qui, durant douze années, l’avait accompagné à
l’église sans avoir jamais aboyé, écoutant les orgues sans ouvrir
la gueule, et restant accroupi près de lui d’un air qui lui faisait
croire qu’il priait avec lui. Cet homme reporta sur moi toutes ses
affections: il m’accepta comme un être seul et souffrant; il devint
pour moi la mère la plus attentive, le bienfaiteur le plus délicat,
enfin l’idéal de cette vertu qui se complaît dans son œuvre. Quand je
le rencontrais dans la rue, il me jetait un regard d’intelligence plein
d’une inconcevable noblesse: il affectait alors de marcher comme s’il
ne portait rien, il paraissait heureux de me voir en bonne santé, bien
vêtu. Ce fut enfin le dévouement du peuple, l’amour de la grisette
reporté dans une sphère élevée. Bourgeat faisait mes commissions, il
m’éveillait la nuit aux heures dites, il nettoyait ma lampe, frottait
notre palier; aussi bon domestique que bon père, et propre comme une
fille anglaise. Il faisait le ménage. Comme Philopémen, il sciait notre
bois, et communiquait à toutes ses actions la simplicité du faire, en y
gardant sa dignité, car il semblait comprendre que le but ennoblissait
tout. Quand je quittai ce brave homme pour entrer à l’Hôtel-Dieu comme
interne, il éprouva je ne sais quelle douleur morne en songeant qu’il
ne pourrait plus vivre avec moi; mais il se consola par la perspective
d’amasser l’argent nécessaire aux dépenses de ma thèse, et il me fit
promettre de le venir voir les jours de sortie. Bourgeat était fier de
moi, il m’aimait pour moi et pour lui. Si vous recherchiez ma thèse,
vous verriez qu’elle lui a été dédiée. Dans la dernière année de mon
internat, j’avais gagné assez d’argent pour rendre tout ce que je
devais à ce digne Auvergnat en lui achetant un cheval et un tonneau,
il fut outré de colère de savoir que je me privais de mon argent, et
néanmoins il était enchanté de voir ses souhaits réalisés; il riait
et me grondait, il regardait son tonneau, son cheval, et s’essuyait
une larme en me disant:--C’est mal! Ah! le beau tonneau! Vous avez eu
tort, le cheval est fort comme un Auvergnat. Je n’ai rien vu de plus
touchant que cette scène. Bourgeat voulut absolument m’acheter cette
trousse garnie en argent que vous avez vue dans mon cabinet, et qui
en est pour moi la chose la plus précieuse. Quoique enivré par mes
premiers succès, il ne lui est jamais échappé la moindre parole, le
moindre geste qui voulussent dire: _C’est à moi qu’est dû cet homme!_
Et cependant sans lui la misère m’aurait tué. Le pauvre homme s’était
exterminé pour moi: il n’avait mangé que du pain frotté d’ail, afin
que j’eusse du café pour suffire à mes veilles. Il tomba malade. J’ai
passé, comme vous l’imaginez, les nuits à son chevet, je l’ai tiré
d’affaire la première fois; mais il eut une rechute deux ans après,
et malgré les soins les plus assidus, malgré les plus grands efforts
de la science, il dut succomber. Jamais roi ne fut soigné comme il le
fut. Oui, Bianchon, j’ai tenté, pour arracher cette vie à la mort, des
choses inouïes. Je voulais le faire vivre assez pour le rendre témoin
de son ouvrage, pour lui réaliser tous ses vœux, pour satisfaire la
seule reconnaissance qui m’ait empli le cœur, pour éteindre un foyer
qui me brûle encore aujourd’hui!
--Bourgeat, reprit après une pause Desplein visiblement ému, mon second
père est mort dans mes bras, me laissant tout ce qu’il possédait par
un testament qu’il avait fait chez un écrivain public, et daté de
l’année où nous étions venus nous loger dans la cour de Rohan. Cet
homme avait la foi du charbonnier. Il aimait la sainte Vierge comme
il eût aimé sa femme. Catholique ardent, il ne m’avait jamais dit
un mot sur mon irréligion. Quand il fut en danger, il me pria de ne
rien ménager pour qu’il eût les secours de l’Église. Je fis dire
tous les jours la messe pour lui. Souvent, pendant la nuit, il me
témoignait des craintes sur son avenir, il craignait de ne pas avoir
vécu assez saintement. Le pauvre homme! il travaillait du matin au
soir. A qui donc appartiendrait le paradis, s’il y a un paradis? Il
a été administré comme un saint qu’il était, et sa mort fut digne de
sa vie. Son convoi ne fut suivi que par moi. Quand j’eus mis en terre
mon unique bienfaiteur, je cherchai comment m’acquitter envers lui;
je m’aperçus qu’il n’avait ni famille, ni amis, ni femme, ni enfants.
Mais il croyait! il avait une conviction religieuse, avais-je le droit
de la discuter? Il m’avait timidement parlé des messes dites pour le
repos des morts, il ne voulait pas m’imposer ce devoir, en pensant que
ce serait faire payer ses services. Aussitôt que j’ai pu établir une
fondation, j’ai donné à Saint-Sulpice la somme nécessaire pour y faire
dire quatre messes par an. Comme la seule chose que je puisse offrir
à Bourgeat est la satisfaction de ses pieux désirs, le jour où se dit
cette messe, au commencement de chaque saison, j’y vais en son nom,
et récite pour lui les prières voulues. Je dis avec la bonne foi du
douteur: «Mon Dieu, s’il est une sphère où tu mettes après leur mort
ceux qui ont été parfaits, pense au bon Bourgeat; et s’il y a quelque
chose à souffrir pour lui, donne-moi ses souffrances, afin de le faire
entrer plus vite dans ce que l’on appelle le paradis.» Voilà, mon cher,
tout ce qu’un homme qui a mes opinions peut se permettre. Dieu doit
être un bon diable, il ne saurait m’en vouloir. Je vous le jure, je
donnerais ma fortune pour que la croyance de Bourgeat pût m’entrer dans
la cervelle.
Bianchon, qui soigna Desplein dans sa dernière maladie, n’ose pas
affirmer aujourd’hui que l’illustre chirurgien soit mort athée. Des
croyants n’aimeront-ils pas à penser que l’humble Auvergnat sera venu
lui ouvrir la porte du ciel, comme il lui ouvrit jadis la porte du
temple terrestre au fronton duquel se lit: _Aux grands hommes la patrie
reconnaissante!_
Paris, janvier 1836.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
Sarrasine la crayonna dans toutes les poses: il la fit sans
voile, assise, debout, couchée... etc.
(SARRASINE.)]
SARRASINE.
A MONSIEUR CHARLES DE BERNARD DU GRAIL.
J’étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui saisissent
tout le monde, même un homme frivole, au sein des fêtes les plus
tumultueuses. Minuit venait de sonner à l’horloge de l’Élysée-Bourbon.
Assis dans l’embrasure d’une fenêtre, et caché sous les plis onduleux
d’un rideau de moire, je pouvais contempler à mon aise le jardin de
l’hôtel où je passais la soirée. Les arbres, imparfaitement couverts de
neige, se détachaient faiblement du fond grisâtre que formait un ciel
nuageux, à peine blanchi par la lune. Vus au sein de cette atmosphère
fantastique, ils ressemblaient vaguement à des spectres mal enveloppés
de leurs linceuls, image gigantesque de la fameuse _danse des morts_.
Puis, en me retournant de l’autre côté, je pouvais admirer la danse des
vivants! un salon splendide, aux parois d’argent et d’or, aux lustres
étincelants, brillant de bougies. Là, fourmillaient, s’agitaient et
papillonnaient les plus jolies femmes de Paris, les plus riches, les
mieux titrées, éclatantes, pompeuses, éblouissantes de diamants! des
fleurs sur la tête, sur le sein, dans les cheveux, semées sur les
robes, ou en guirlandes à leurs pieds. C’était de légers frémissements
de joie, des pas voluptueux qui faisaient rouler les dentelles, les
blondes, la mousseline autour de leurs flancs délicats. Quelques
regards trop vifs perçaient çà et là, éclipsaient les lumières, le feu
des diamants, et animaient encore des cœurs trop ardents. On surprenait
aussi des airs de tête significatifs pour les amants, et des attitudes
négatives pour les maris. Les éclats de voix des joueurs, à chaque
coup imprévu, le retentissement de l’or se mêlaient à la musique, au
murmure des conversations; pour achever d’étourdir cette foule enivrée
par tout ce que le monde peut offrir de séductions, une vapeur de
parfums et l’ivresse générale agissaient sur les imaginations affolées.
Ainsi à ma droite, la sombre et silencieuse image de la mort; à ma
gauche, les décentes bacchanales de la vie: ici, la nature froide,
morne, en deuil; là les hommes en joie. Moi, sur la frontière de ces
deux tableaux si disparates, qui, mille fois répétés de diverses
manières, rendent Paris la ville la plus amusante du monde et la plus
philosophique, je faisais une macédoine morale, moitié plaisante,
moitié funèbre. Du pied gauche je marquais la mesure, et je croyais
avoir l’autre dans un cercueil. Ma jambe était en effet glacée par un
de ces vents coulis qui vous gèlent une moitié du corps tandis que
l’autre éprouve la chaleur moite des salons, accident assez fréquent au
bal.
--Il n’y a pas fort long-temps que monsieur de Lanty possède cet hôtel?
--Si fait. Voici bientôt dix ans que le maréchal de Carigliano le lui a
vendu...
--Ah!
--Ces gens-là doivent avoir une fortune immense?
--Mais il le faut bien.
--Quelle fête! Elle est d’un luxe insolent.
--Les croyez-vous aussi riches que le sont monsieur de Nucingen ou
monsieur de Gondreville?
--Mais vous ne savez donc pas?
J’avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir
à cette gent curieuse qui, à Paris, s’occupe exclusivement des
_Pourquoi?_ des _Comment? D’où vient-il? Qui sont-ils? Qu’y a-t-il?
Qu’a-t-elle fait?_ Ils se mirent à parler bas, et s’éloignèrent pour
aller causer plus à l’aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine
plus féconde ne s’était ouverte aux chercheurs de mystères. Personne ne
savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de
quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait
une fortune estimée à plusieurs millions. Tous les membres de cette
famille parlaient l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais et
l’allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu’ils avaient
dû long-temps séjourner parmi ces différents peuples. Étaient-ce des
bohémiens? étaient-ce des flibustiers?
--Quand ce serait le diable! disaient de jeunes politiques, ils
reçoivent à merveille.
--Le comte de Lanty eût-il dévalisé quelque _Casauba_, j’épouserais
bien sa fille! s’écriait un philosophe.
Qui n’aurait épousé Marianina, jeune fille de seize ans, dont la beauté
réalisait les fabuleuses conceptions des poètes orientaux? Comme la
fille du sultan dans le conte de _la Lampe merveilleuse_, elle aurait
dû rester voilée. Son chant faisait pâlir les talents incomplets des
Malibran, des Sontag, des Fodor, chez lesquelles une qualité dominante
a toujours exclu la perfection de l’ensemble; tandis que Marianina
savait unir au même degré la pureté du son, la sensibilité, la justesse
du mouvement et des intonations, l’âme et la science, la correction et
le sentiment. Cette fille était le type de cette poésie secrète, lien
commun de tous les arts, et qui fuit toujours ceux qui la cherchent.
Douce et modeste, instruite et spirituelle, rien ne pouvait éclipser
Marianina si ce n’était sa mère.
Avez-vous jamais rencontré de ces femmes dont la beauté foudroyante
défie les atteintes de l’âge, et qui semblent à trente-six ans plus
désirables qu’elles ne devaient l’être quinze ans plus tôt? Leur
visage est une âme passionnée, il étincelle; chaque trait y brille
d’intelligence; chaque pore possède un éclat particulier, surtout aux
lumières. Leurs yeux séduisants attirent, refusent, parlent ou se
taisent; leur démarche est innocemment savante; leur voix déploie les
mélodieuses richesses des tons les plus coquettement doux et tendres.
Fondés sur des comparaisons, leurs éloges caressent l’amour propre le
plus chatouilleux. Un mouvement de leurs sourcils, le moindre jeu de
l’œil, leur lèvre qui se fronce, impriment une sorte de terreur à ceux
qui font dépendre d’elles leur vie et leur bonheur. Inexpériente de
l’amour et docile au discours, une jeune fille peut se laisser séduire;
mais pour ces sortes de femmes, un homme doit savoir, comme monsieur
de Jaucourt, ne pas crier quand, en se cachant au fond d’un cabinet,
la femme de chambre lui brise les deux doigts dans la jointure d’une
porte. Aimer ces puissantes sirènes, n’est-ce pas jouer sa vie? Et
voilà pourquoi peut-être les aimons-nous si passionnément! Telle était
la comtesse de Lanty.
Filippo, frère de Marianina, tenait, comme sa sœur, de la beauté
merveilleuse de la comtesse. Pour tout dire en un mot, ce jeune homme
était une image vivante de l’Antinoüs, avec des formes plus grêles.
Mais comme ces maigres et délicates proportions s’allient bien à la
jeunesse quand un teint olivâtre, des sourcils vigoureux et le feu d’un
œil velouté promettent pour l’avenir des passions mâles, des idées
généreuses! Si Filippo restait, dans tous les cœurs de jeunes filles,
comme un type, il demeurait également dans le souvenir de toutes les
mères, comme le meilleur parti de France.
La beauté, la fortune, l’esprit, les grâces de ces deux enfants
venaient uniquement de leur mère. Le comte de Lanty était petit, laid
et grêlé; sombre comme un Espagnol, ennuyeux comme un banquier. Il
passait d’ailleurs pour un profond politique, peut-être parce qu’il
riait rarement, et citait toujours monsieur de Metternich ou Wellington.
Cette mystérieuse famille avait tout l’attrait d’un poème de lord
Byron, dont les difficultés étaient traduites d’une manière différente
par chaque personne du beau monde: un chant obscur et sublime de
strophe en strophe. La réserve que monsieur et madame de Lanty
gardaient sur leur origine, sur leur existence passée et sur leurs
relations avec les quatre parties du monde n’eût pas été long-temps un
sujet d’étonnement à Paris. En nul pays peut-être l’axiome de Vespasien
n’est mieux compris. Là, les écus même tachés de sang ou de boue ne
trahissent rien et représentent tout. Pourvu que la haute société sache
le chiffre de votre fortune, vous êtes classé parmi les sommes qui
vous sont égales, et personne ne vous demande à voir vos parchemins,
parce que tout le monde sait combien peu ils coûtent. Dans une ville
où les problèmes sociaux se résolvent par des équations algébriques,
les aventuriers ont en leur faveur d’excellentes chances. En supposant
que cette famille eût été bohémienne d’origine, elle était si riche, si
attrayante, que la haute société pouvait bien lui pardonner ses petits
mystères. Mais, par malheur, l’histoire énigmatique de la maison Lanty
offrait un perpétuel intérêt de curiosité, assez semblable à celui des
romans d’Anne Radcliffe.
Les observateurs, ces gens qui tiennent à savoir dans quel magasin vous
achetez vos candélabres, ou qui vous demandent le prix du loyer quand
votre appartement leur semble beau, avaient remarqué, de loin en loin,
au milieu des fêtes, des concerts, des bals, des raouts donnés par la
comtesse, l’apparition d’un personnage étrange. C’était un homme. La
première fois qu’il se montra dans l’hôtel, ce fut pendant un concert,
où il semblait avoir été attiré vers le salon par la voix enchanteresse
de Marianina.
--Depuis un moment, j’ai froid, dit à sa voisine une dame placée près
de la porte.
L’inconnu, qui se trouvait près de cette femme, s’en alla.
--Voilà qui est singulier! j’ai chaud, dit cette femme après le départ
de l’étranger. Et vous me taxerez peut-être de folie, mais je ne
saurais m’empêcher de penser que mon voisin, ce monsieur vêtu de noir
qui vient de partir, causait ce froid.
Bientôt l’exagération naturelle aux gens de la haute société fit naître
et accumuler les idées les plus plaisantes, les expressions les plus
bizarres, les contes les plus ridicules sur ce personnage mystérieux.
Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel, une
espèce de Faust ou de Robin des bois, il participait, au dire des
gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes. Il
se rencontrait çà et là des Allemands qui prenaient pour des réalités
ces railleries ingénieuses de la médisance parisienne. L’étranger
était simplement un _vieillard_. Plusieurs de ces jeunes hommes,
habitués à décider, tous les matins, l’avenir de l’Europe, dans
quelques phrases élégantes, voulaient voir en l’inconnu quelque grand
criminel, possesseur d’immenses richesses. Des romanciers racontaient
la vie de ce vieillard, et vous donnaient des détails véritablement
curieux sur les atrocités commises par lui pendant le temps qu’il était
au service du prince de Mysore. Des banquiers, gens plus positifs,
établissaient une fable spécieuse:--Bah! disaient-ils en haussant leurs
larges épaules par un mouvement de pitié, ce petit vieux est une _tête
génoise_!