NE PAS AIMER LA MUSIQUE

Il y a des problèmes insolubles; il y a des catastrophes quotidiennes,

que nul n'évite, ou encore des infirmités dont on est affligé, et qui

vous torturent. Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point la

musique?

Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens qui n'aiment point

la musique. Mais cessez de hausser l'épaule, hélas, ou de ricaner avec

mépris, et plaignez-les plutôt, car vous ne savez pas comme ils

souffrent, les malheureux!

Comprenons-nous bien toutefois: je n'ai pas accusé ces infortunés d'être

complètement sourds, ni même prétendu qu'ils fussent insensibles aux

mélodies les plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant un

crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui se chuchote et se

murmure, à cette heure-là, sous les feuilles ou parmi les brins d'herbe.

Qu'une cloche s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement

l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur les plages de

Sicile, la confidence interminable que fait la plaine à la montagne, la

futaie qui gémit, blessée par le vent, rien de tout cela ne leur

échappe. Allons plus loin: ils supportent, pendant un joli souper,

quelque bruit lointain et léger de tziganes, appliquant ainsi le

précepte d'Aristote qui nomme expressément la musique un art «orgiaque».

Ajoutons qu'une valse en sourdine (celle--vous savez bien--qu'on vous a

jouée si souvent dans la coulisse, au Vaudeville ou au Gymnase, pendant

les scènes d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si,

d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains d'entre eux vont

même jusqu'à goûter la tendresse exquise de Mozart, la douleur classique

de Glück, la volupté, la grâce de quelques contemporains; et l'on en

voit qui frissonnent, quand les archets arrachent aux violons des

sanglots humains... Cependant, à leur éternel chagrin, tous ces

déshérités du ciel n'aiment point la musique, et cela constitue pour eux

une irréparable calamité.

Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs et les salons,

ou bien encore au cercle, à Puteaux, partout enfin où l'on pense entre

cinq et sept, sinon entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de

venir ergoter et faire mille réserves, en soutenant par exemple que ces

messieurs musiciens abusent vraiment de l'émotion, qu'ils la gâchent;

que c'est bien fatigant, à l'Opéra, d'«éprouver» pendant quatre heures

de suite; que l'orchestration compliquée de tel compositeur semble d'une

prétention puérile, ou les mélodies de tel autre d'une vulgarité

rebutante; il ne s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de

Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les trois quarts des

opéras, presque tous les duos et d'ailleurs à peu près tout ce qu'on

nous joue dans les théâtres ou les salles de concert... Non, ce sont là

des propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire remarquer, des

paradoxes.

Un monsieur délicat et bien élevé, un homme du monde, ne gâte pas ainsi

ses impressions. Et d'abord il n'aime pas la musique: il l'adore. On

l'adore. On a un regard spécial, soudain sérieux, et un certain ton de

voix pour dire cela, un ton de voix qui ne sert qu'en cette occasion--ou

aussi pour parler chevaux, de temps à autre, entre initiés. On «adore»

le cheval; on «adore» la musique. Dès qu'on s'est confié cette précieuse

faiblesse, la conversation se trouve à la fois enivrante et simplifiée;

car elle ne consiste plus, ou presque plus, qu'en l'énoncé de quelques

noms propres, compositeurs, chanteurs ou titres de symphonies ou

d'opéras, noms prononcés d'une façon lyrique, ou encore avoués avec une

sorte de gourmandise, et aussitôt suivis de «Oh», de «Ah», de sourires

voluptueux, de «Il est merveilleux dans ce rôle-là», et de «Elle a

divinement chanté l'autre soir». Sur quoi, l'un des communiants dans

l'enthousiasme général lève un sourcil languissant et fredonne comme

malgré lui quelques notes de la partition chérie; son voisin l'imite, un

peu en retard; une troisième personne attaque un autre air: deux minutes

après la plus horrible cacophonie règne dans la salle, et le malheureux,

le pelé, le galeux, celui qui n'aime pas la musique enfin, a, contre

toute apparence, l'air d'un sot parce qu'il se tait.

Si, par hasard, la convenance ou la cérémonie arrêtaient sur les lèvres

l'essor de ces chansons ailées, l'entretien se bornerait alors aux

interjections dévotes ou indignées, non moins laconiques, en tous cas,

que passionnées. Et celui qui ne participe pas à cette débauche de

sensibilité musicale, celui-là connaît alors toutes les misères, toutes

les humiliations de l'exil. Que l'on parle devant lui, en effet, de

métallurgie où il n'entend rien, ou de littérature qui ne l'intéresse

nullement, son abstention ne fera pas scandale; son silence même, s'il

est déférent et poli, semblera du meilleur goût. Il n'en va pas de même

dès que l'on se pâme au sujet de musique, et quiconque ne donne pas

quelque signe de piété aux mots Schubert, Schumann, quiconque ne hoche

pas au moins la tête si l'on cite Berlioz, ou n'a point d'avis sur

Claude Debussy,--ah! ce paysan-là n'est qu'un lourdaud sans nerfs, un

être bien peu séduisant, peut-être un monstre. On lui dira: «Mais,

monsieur, à chacun ses goûts, à chacun ses plaisirs. Je vous comprends

parfaitement...» Qu'il n'en croie rien. Il est perdu dans l'esprit des

femmes charmantes, celles qui ont une âme, et qui s'en servent.

Un jeune homme, au contraire, se présente modestement dans un salon. Il

est distingué, correct, insignifiant, comme il faut être enfin, comme il

faut. Aucune grâce physique particulière ne le distingue de son aimable

voisin. Nulle grâce spirituelle non plus, car il ne se montre ni

éloquent, ni gai, ni fertile en anecdotes ou en bons mots, ni rien

enfin. Mais je dirai de lui qu'il a de la musique, comme on disait jadis

d'un honnête homme: il a des lettres. Aussi, n'est-il pas plutôt arrivé

que des affinités savoureuses le rapprochent des dames qui se trouvent

là. Ils se murmurent les uns aux autres: «La neuvième symphonie... la

quinzième sonate... Beethoven (avec l'accent allemand)...» Et les âmes

se lient, les coeurs s'entendent. Sent-on bien à quels paradis clos il

touche ainsi, ce jeune homme, de quelles régions secrètes et désirables

on lui donne la clef? Toutes les sensations que, faute d'adresse ou

faute de syntaxe, nos belles amies ne savent exprimer, non plus que

leurs amoureux d'ailleurs, toutes les rêveries, toutes les éternelles

caresses des poètes, d'un seul mot, qui est le titre d'une cavatine

célèbre, voilà que notre mélomane vient de les évoquer. Il faudra que

les profanes accomplissent des prodiges en parlant, et encore dira-t-on:

«Un tel est gentil, mais un peu lassant avec sa manie de bavardise et

d'esprit.» Le musicien, au contraire, à l'aide de huit ou dix noms

propres, pas davantage, et de cinq à six jeux de physionomie exprimant

la béatitude, le musicien fait sa cour. C'est une cour économique. Mais

elle suffit. On ne vérifie pas entre dilettantes, et après les premiers

mots de passe, on s'embarque tout de suite ensemble pour l'Ile Heureuse.

Le compagnon n'est qu'un escroc, ou qu'un niais, et l'île n'existe pas.

Mais qu'est-ce que cela fait!...

Je me connais un camarade qui, comme tout le monde, a fait une pièce. On

y voit un jeune premier éperdument épris d'une délectable mondaine et

déployant un soir, pour séduire sa bien-aimée, des trésors de finesse,

d'émotion, de grâce. Peine perdue. Exaspéré, il dit soudain: «Rentrons

au salon! Vous me jouerez des valses.

--Vous aimez la musique? fait son amie.

--Je l'adore.»

Un regard profond le remercie pour ce seul mot. La jeune femme ne se

donne pas encore, mais déjà elle est touchée, elle comprend...

Ainsi que toutes les pièces encore inachevées, cette comédie atteindra

la centième.

Lettres de Chantilly · 第 17 / 31 题