Oui, je sais bien, il y a le bridge... Le bridge pare à tout, tient lieu
de tout, le bridge est tout. On arrive, on s'assied, on prend des
cartes, et en voilà pour l'après-midi entière, ou la soirée complète,
sinon la nuit. La mode le veut ainsi, il n'y a donc qu'à se
soumettre--ou qu'à se démettre, c'est-à-dire ne plus voir personne et
vivre en ermite.
Pourtant, soyons justes, certaines minutes de liberté nous restent
encore: il faut dîner ensemble, quelquefois, avant de se livrer aux
affres des «sans atout». Devant une table à thé, quand on goûte, ou bien
encore sur les terrains de tennis, au polo, au bois, aux courses, en
visite même, il arrive qu'on ne tienne point les cartes en main: on n'a
rien à faire; alors, on se trouve réduit à causer... Ah, quel désastre!
Qui, en effet, n'a connu des minutes bien dures dans ces assemblées
d'hommes et de femmes réunis, essayant vainement de causer?
Rappelez-vous les tristesses d'un dîner en ville, la pauvreté de
l'entretien qui se traîne, lamentable, languissant, plein de navrants:
«Le temps me paraît bien compromis, après l'orage d'hier...», ou de
chétifs: «Alors, vous voici tout à fait réinstallés, maintenant?...» Et
le feint, le lugubre enjouement des convives, et les silences douloureux
qu'on sent venir, qui vont arriver, qui arrivent, et l'angoisse de la
maîtresse de maison qui voudrait éperdument renouer la causerie, mais
qui ne peut pas, qui ne sait pas... Qui de vous ne souffre encore à
cette seule pensée?
En vérité, hommes et femmes groupés autour d'une nappe fleurie et d'une
volaille truffée font le plus souvent peine à entendre. En fut-il
toujours ainsi dans notre pays? Non, si l'on en croit les Mémoires, les
souvenirs, anecdotes et récits du temps passé, si l'on relit les simples
lettres qu'écrivaient nos arrière-grand'mères, si l'on écoute même
encore aujourd'hui parler d'anciennes gens, ou mieux encore si l'on
s'entretient tout bonnement avec certaines personnes très bien
élevées--entendez par là non pas très instruites, mais d'esprit affiné,
souple et soucieux de plaire. Un salon, au temps des chaises de poste et
des robes à paniers, devait être un lieu de délices, où dès l'entrée la
causerie vous environnait de toutes parts, où la gaîté n'allait jamais
sans grâce. De même un souper se passait sans doute un peu moins
niaisement que les mornes fêtes auxquelles nous donnons encore, et par
abus, le même nom. On ne se fût pas contenté alors de déclarer: «Une
telle est jolie, faite à ravir et toujours mise, en outre, dans la
perfection.» Mais il fallait que l'on pût ajouter: «Elle cause avec
goût, elle a beaucoup d'esprit.» Autrement, on ne comptait point, on
n'était qu'une jolie femme, un peu plus qu'une jolie bête, mais guère
au-dessus.
Eh bien, même en 1906, est-il donc interdit d'aspirer à cette louange
exquise: «La jolie madame X... a la tradition du temps jadis. Tout
enchante chez elle: la société y est gaie, animée, la chère délicate, la
causerie capiteuse...»
Que faut-il donc pour cela? Mon Dieu, il faut se donner un peu de mal...
Mais quoi! ici comme ailleurs, on ne récolte que si l'on a semé, c'est
bien évident. Personne, même pas une jolie femme, n'a plus en notre
siècle qu'à se donner la peine de naître. Si vous voulez le succès,
madame, mais j'entends le succès rare, délicieux, fin et voluptueux
entre tous, celui qui vous suit toujours lors même que les rides sont
venues, vous devez être de tous points charmante, physiquement et
moralement; habillez-vous, chapeautez-vous, corsetez-vous de votre
mieux, jouez au tennis à ravir, dansez comme Terpsichore et montez à
cheval comme Diane Chasseresse: mais parlez aussi, causez, c'est
nécessaire, c'est un devoir, il le faut! Point de paresse, point de
mollesses, ne vous laissez pas aller, mais pincez-vous, dans le monde,
réveillez-vous, contraignez-vous, dites-vous de toutes vos forces:
«L'esprit et l'entrain de tous ceux qui m'entourent ne dépendent que de
moi: si la conversation s'éteint une seule minute à la table que je
préside, je suis déshonorée; si mon interlocuteur se tait à bout de
sujets ou d'idées, il est un sot, mais c'est de ma faute...» Travaillez
enfin, travaillez en mangeant, en prenant le thé, en soupant, en jouant
aux cartes. C'est très pénible? Oui, mais le résultat est la royauté...
ou presque. Toutes les pauvres niaises, toutes les pecques silencieuses
qui vous entourent vous traiteront de poseuse et mourront de jalousie.
Cela vaut bien qu'on s'applique un peu.
Toutefois: «Parler, m'objecterez-vous, c'est déjà fatigant, et
quelquefois difficile. Avoir de l'esprit, par surcroît, quelle
entreprise! Comment fait-on? Est-ce que cela s'apprend?» Eh, oui! Tout
s'apprend. On apprend du moins si bien à faire illusion...
Mais procédons par ordre. Vous voulez que l'on cause à votre table ou
dans votre salon? Eh bien, d'abord, soyez aimables, mesdames!
Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de se montrer vaguement
bienveillantes et d'accueillir avec une banale cordialité le visiteur ou
le dîneur. Non, il faut témoigner d'un art plus subtil dans la
flatterie. Paraître heureuse de voir celui qui entre, n'importe qui sait
faire cette grimace-là: la plus élémentaire politesse y oblige. Mais on
ne passe pour une femme vraiment aimable que si l'on sait bien caresser
la vanité de ses hôtes: tout est là. Si donc vous voyez pénétrer chez
vous un homme qui, par exemple, se croit très beau garçon, dites à
propos d'une femme dont on parle: «D'abord est-elle jolie? Car la
beauté, c'est presque tout, hélas! pour une femme, comme d'ailleurs pour
un homme...» Si c'est un intellectuel qui s'assied à votre table, ne
tarissez pas sur le rôle capital de l'intelligence, dès qu'il est
question de séduire. Et si l'on vous fait remarquer que vous vous
contredites, déclarez sans façon: «Oh, vous savez, nous autres femmes,
tout ce qui brille nous attire!...» Flattez sans cesse, hardiment et
infatigablement. Personne ne rira, si personne n'est oublié. La vanité
des hommes est insondable, et les compliments les plus énormes passent
comme du lait, pourvu cependant qu'ils soient toujours impersonnels.
Ainsi vous gêneriez--peut-être--un sportsman en lui jetant tout cru:
«Vous êtes, monsieur, l'un de nos dix meilleurs cavaliers.» Au lieu que
si vous insinuez: «Il y a de l'élégance, pour un homme, à se trouver
parmi les dix meilleurs cavaliers de France...», votre ami va passer une
soirée charmante. Vous lui aurez glissé cela comme par inadvertance, et
sans même l'avoir regardé... Il ne prendra pas la louange pour lui?
Allons donc! C'est bien mal le connaître.
Deuxième règle. Etes-vous chez vous, recevez-vous? En ce cas, ne vous
accordez aucun répit, et interrogez continuellement. Que l'interrogation
devienne sur vos lèvres presque mécanique et machinale. On vous dit:
«Récemment, j'ai fait telle chose...» Ajoutez aussitôt: «Le mois
dernier?» On n'a point encore trouvé de meilleur moyen pour contraindre
à parler les plus paresseux. Mais n'allez pas lancer directement vos
interrogations: elles doivent, comme les louanges, arriver en biaisant
et par ricochet. Ne demandez pas soudain à un fameux géographe s'il aime
les voyages et s'il a fort couru le monde; mais déclarez à son voisin:
«Ce doit être passionnant de voir des vrais sauvages, en liberté!» Ne
questionnez pas un auteur dramatique sur ses pièces, mais lancez bien
haut, en vous adressant à quelque autre: «Le théâtre sera-t-il sombre ou
gai, cette année, pessimiste ou optimiste?» N'écoutez pas un mot de la
réponse, d'ailleurs: elle s'adresse à tout votre salon, à toute votre
table, elle ne vous regarde plus. Prenez seulement garde que la
conversation ne s'arrête jamais chez vous, et que tout le monde s'y
mette.
Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici: soyez charitables,
mesdames! Faites à autrui ce que vous voudriez tant, parfois, qu'il vous
fît. Je veux dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il faut
avoir pitié de votre hôtesse: si l'on s'ennuie, si l'on ne cause plus,
elle souffre, la pauvre hôtesse, songez-y bien! Même si cela vous coûte,
venez-lui donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits ou de
faire des conférences: mais répondez seulement dès qu'on vous adresse la
parole, répondez toujours, n'importe quoi...
Car les femmes répondent bien rarement aux propos qu'on leur tient, ne
l'avez-vous point remarqué? Elles approuvent ou désapprouvent avec des
mines méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, mais
voilà tout. Elles s'écrient: «Moi, j'adore le blanc!» pour peu que vous
leur parliez du noir. En vérité, ce n'est pas là répondre. Par «oui» et
par «non», vous consentez ou vous protestez, sans plus. Répondre, c'est
plus exactement ajouter une idée ou du moins une nuance nouvelle à ce
qui vient d'être dit; c'est faire observer, par exemple, au monsieur qui
déclare adorer la danse, que les ridicules carnets de bal, pareils à des
livres de comptes, sont heureusement tombés en désuétude, ou que l'on
devrait toujours valser en robes blanches sous des lampes lumineuses, à
la façon de la Loïe Fuller; et ce n'est pas du tout répliquer seulement:
«Moi, monsieur, j'ai horreur du bal.»
J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien épuisant, s'il
fallait trouver sans arrêt des considérations délicates ou de vives
observations. Ce labeur appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce
moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais n'oubliez pas que vos
réponses peuvent être baroques, singulières, voire complètement
absurdes, il n'importe, pourvu seulement que vous les fassiez... Plus
même elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, frappés de
respect pour votre génie, rivaliseront en votre honneur d'éloquence,
d'esprit--ou de sottise.
Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, à prendre l'air
très fin. On y atteint en souriant plutôt qu'en riant, et en abaissant
légèrement les paupières, en voilant un peu le regard comme pour en
éteindre la malice: un rien, mais indispensable!...
Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre ces conseils,
exagérément pratiques, peut-être, ou précis à l'excès, pour une
plaisanterie ou pour de l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre: ce
ne sont que des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire semblant
d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, qu'ils s'adressent
seulement aux femmes un peu--comment dire?--un peu distraites, ou
préoccupées, ou que sais-je...
Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre vous, mesdames, pour
qui tant de préceptes seront bien superflus. Car il n'est pas besoin de
chercher si loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne grâce et
un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit de rire à propos,
quelquefois, pour rendre possible chez vous même une conversation
politique--oui, politique!--et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale,
sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, du moins pour que
chacun s'y plaise. C'est l'important.