Chapitre XLV

Où mademoiselle Oliva commence à se demander ce que l'on veut faire

d'elle

Si monsieur Beausire eût bien voulu s'en rapporter à ses yeux qui

étaient excellents, au lieu de faire travailler son esprit que tout

aveuglait alors, monsieur de Beausire se fût épargné beaucoup de

chagrins et de déceptions.

En effet, c'était bien mademoiselle Oliva qu'il avait vue dans le

carrosse, aux côtés d'un homme qu'il n'avait pas reconnu en ne le

regardant qu'une fois, et qu'il eût reconnu en le regardant deux fois;

Oliva, qui le matin avait été comme d'habitude faire sa promenade dans

le jardin du Luxembourg, et qui, au lieu de rentrer à deux heures pour

dîner, avait rencontré, accosté, questionné cet étrange ami qu'elle

s'était fait le jour du bal de l'Opéra.

En effet, au moment où elle payait sa chaise pour revenir, et souriait

au cafetier du jardin dont elle était la pratique assidue, Cagliostro,

débouchant d'une allée, était accouru vers elle et lui avait pris le

bras.

Elle poussa un petit cri.

--Où allez-vous? dit-il.

--Mais, rue Dauphine, chez nous.

--Voilà qui va servir à souhait les gens qui vous y attendent, repartit

le seigneur inconnu.

--Des gens... qui m'attendent... comment cela? Mais personne ne

m'attend.

--Oh! si fait; une douzaine de visiteurs à peu près.

--Une douzaine de visiteurs! s'écria Oliva en riant; pourquoi pas un

régiment tout de suite?

--Ma foi, c'eût été possible d'envoyer un régiment rue Dauphine qu'il y

serait.

--Vous m'étonnez!

--Je vous étonnerai bien plus encore si je vous laisse aller rue

Dauphine.

--Parce que?

--Parce que vous y serez arrêtée, ma chère.

--Arrêtée, moi?

--Assurément; ces douze messieurs qui vous attendent sont des archers

expédiés par monsieur de Crosne.

Oliva frissonna: certaines gens ont toujours peur de certaines choses.

Néanmoins, se raidissant après une inspection de conscience un peu plus

approfondie:

--Je n'ai rien fait, dit-elle. Pourquoi m'arrêterait-on?

--Pourquoi arrête-t-on une femme? Pour des intrigues, pour des

niaiseries.

--Je n'ai point d'intrigues.

--Vous en avez peut-être bien eu?

--Oh! je ne dis pas.

--Bref, on a tort sans doute de vous arrêter; mais on cherche à vous

arrêter, c'est le fait. Allons-nous toujours rue Dauphine?

Oliva s'arrêta pâle et troublée.

--Vous jouez avec moi comme un chat avec une pauvre souris, dit-elle.

Voyons; si vous savez quelque chose, dites-le moi. N'est-ce pas à

Beausire qu'on en veut?

Et elle arrêtait sur Cagliostro un regard suppliant.

--Peut-être bien. Je le soupçonnerais d'avoir la conscience moins nette

que vous.

--Pauvre garçon!

--Plaignez-le, mais s'il est pris, ne l'imitez pas en vous laissant

prendre à votre tour.

--Mais quel intérêt avez-vous à me protéger? Quel intérêt avez-vous à

vous occuper de moi? Tenez, fit-elle hardiment, ce n'est pas naturel

qu'un homme tel que vous...

--N'achevez pas, vous diriez une sottise; et les moments sont précieux,

parce que les agents de monsieur de Crosne ne vous voyant pas rentrer,

seraient capables de venir vous chercher ici.

--Ici! on sait que je suis ici?

--La belle affaire de le savoir; je le sais bien, moi! Je continue.

Comme je m'intéresse à votre personne et vous veux du bien, le reste ne

vous regarde pas. Vite, gagnons la rue d'Enfer. Mon carrosse vous y

attend. Ah! vous doutez encore?

--Oui.

--Eh bien! nous allons faire une chose assez imprudente, mais qui vous

convaincra une fois pour toutes, j'espère. Nous allons passer devant

votre maison dans mon carrosse, et quand vous aurez vu ces messieurs de

la police d'assez loin pour n'être pas prise, et d'assez près pour juger

de leur disposition, eh bien! alors vous estimerez mes bonnes intentions

ce qu'elles valent.

En disant ces mots, il avait conduit Oliva jusqu'à la grille de la rue

d'Enfer. Le carrosse s'était rapproché, avait reçu le couple et conduit

Cagliostro et Oliva dans la rue Dauphine, à l'endroit où Beausire les

avait aperçus tous deux.

Certes, s'il eût crié à ce moment, s'il eût suivi la voiture, Oliva eût

out fait pour se rapprocher de lui, pour le sauver, poursuivi, ou se

sauver avec lui, libre.

Mais Cagliostro vit ce malheureux, détourna l'attention d'Oliva en lui

montrant la foule qui déjà s'attroupait par curiosité autour du guet.

Du moment où Oliva eut distingué les soldats de la police et sa maison

envahie, elle se jeta dans les bras de son protecteur avec un désespoir

qui eût attendri tout autre homme que cet homme de fer.

Lui se contenta de serrer la main de la jeune femme et de la cacher

elle-même en abaissant le store.

--Sauvez-moi! sauvez-moi! répétait pendant ce temps la pauvre fille.

--Je vous le promets, dit-il.

--Mais puisque vous dites que ces hommes de police savent tout, ils me

trouveront toujours.

--Non pas, non pas; à l'endroit où vous serez, nul ne vous découvrira;

car si l'on vient vous prendre chez vous, on ne viendra pas vous prendre

chez moi.

--Oh! fit-elle avec effroi, chez vous... nous allons chez vous?

--Vous êtes folle, répliqua-t-il; on dirait que vous ne vous souvenez

plus de ce dont nous sommes convenus. Je ne suis pas votre amant, ma

belle, et ne veux pas l'être.

--Alors, c'est la prison que vous m'offrez?

--Si vous préférez l'hôpital, vous êtes libre.

--Allons, répliqua-t-elle épouvantée, je me livre à vous; faites de moi

ce que vous voudrez.

Il la conduisit rue Neuve-Saint-Gilles, dans cette maison où nous

l'avons vu recevoir Philippe de Taverney.

Quand il l'eut installée loin du domestique et de toute surveillance,

dans un petit appartement, au deuxième étage:

--Il importe que vous soyez plus heureuse que vous n'allez être ici.

--Heureuse! Comment cela? fit-elle, le coeur gros. Heureuse, sans

liberté, sans la promenade! C'est si triste ici. Pas même de jardin.

J'en mourrai.

Et elle jetait un coup d'oeil vague et désespéré sur l'extérieur.

--Vous avez raison, dit-il, je veux que vous ne manquiez de rien; vous

seriez mal ici, et d'ailleurs mes gens finiraient par vous voir et vous

gêner.

--Ou par me vendre, ajouta-t-elle.

--Quant à cela, ne craignez rien, mes gens ne vendent que ce que je leur

achète, ma chère enfant; mais pour que vous ayez toute la tranquillité

désirable, je vais m'occuper de vous procurer une autre demeure.

Oliva se montra un peu consolée par ces promesses. D'ailleurs le séjour

de son nouvel appartement lui plut. Elle y trouva l'aisance et des

livres amusants.

Son protecteur la quitta en lui disant:

--Je ne veux point vous prendre par la famine, chère enfant. Si vous

voulez me voir, sonnez-moi, j'arriverai tout de suite, si je me trouve

chez moi, ou sitôt mon retour, si je suis sorti.

Il lui baisa la main et la quitta.

--Ah! cria-t-elle, faites-moi surtout avoir des nouvelles de Beausire.

--Avant tout, lui répondit le comte.

Et il l'enferma dans sa chambre.

Puis, en descendant l'escalier, rêveur:

--Ce sera, dit-il, une profanation que de la loger dans cette maison de

la rue Saint-Claude. Mais il faut que nul ne la voie, et dans cette

maison nul ne la verra. S'il faut, au contraire, qu'une seule personne

l'aperçoive, cette personne l'apercevra dans cette seule maison de la

rue Saint-Claude. Allons, encore ce sacrifice. Éteignons cette dernière

étincelle du flambeau qui brûla autrefois.

Le comte prit un large surtout, chercha des clefs dans son secrétaire,

en choisit plusieurs, qu'il regarda d'un air attendri, et sortit seul à

pied de son hôtel, en remontant la rue Saint-Louis du Marais.

Le Collier de la Reine, Tome I · 第 112 / 118 题