La peinture que nous avons essayé de tracer dans le précédent chapitre,
et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s'occupait en
ce moment, peut légitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement
inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures opérées
publiquement par Mesmer.
Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosité, du moins
l'appréciation des nouveautés qui faisaient bruit dans sa bonne ville de
Paris, avait-il permis à la reine, à la condition, on se le rappelle,
que l'auguste visiteuse serait accompagnée d'une princesse, le roi
avait-il permis à la reine d'aller voir une fois à son tour ce que tout
le monde avait vu.
C'était à deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait
rendue à Mme de La Motte.
Le temps était adouci; le dégel était arrivé. Une armée de balayeurs,
heureux et fiers d'en finir avec l'hiver, repoussait aux égouts, avec
l'ardeur de soldats qui ouvrent une tranchée, les dernières neiges,
toutes souillées et fondant en ruisseaux noirs.
Le ciel, bleu et limpide, s'illuminait des premières étoiles, quand Mme
de La Motte, vêtue en femme élégante, offrant toutes les apparences de
la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le
plus neuf possible, et s'arrêta sur la place Vendôme, en face d'une
maison d'aspect grandiose et dont les hautes fenêtres étaient
splendidement éclairées sur toute la façade.
Cette maison était celle du docteur Mesmer.
Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d'équipages ou chaises
stationnaient devant cette maison; enfin, outre ces équipages et ces
chaises, deux ou trois cents curieux piétinaient dans la boue, et
attendaient la sortie des malades guéris ou l'entrée des malades à
guérir.
Ceux-ci, presque tous riches et titrés, arrivaient dans leurs voitures
armoriées, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces
colis de nouvelle espèce, renfermés dans des pelisses de fourrures ou
dans des mantes de satin, n'étaient pas une mince consolation pour ces
malheureux affamés et demi-nus, qui guettaient à la porte cette preuve
évidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur
arbre généalogique.
Quand un de ces malades au teint pâle, aux membres languissants, avait
disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants,
et il était bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui
voyait se presser à la porte des bals et sous les portiques des théâtres
toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui était son plaisir à
elle, ne reconnût pas, soit tel duc paralysé d'un bras ou d'une jambe,
soit tel maréchal de camp dont les pieds refusaient le service, moins à
cause des fatigues de la marche militaire que de l'engourdissement des
haltes faites chez les dames de l'Opéra ou de la Comédie italienne.
Il va sans dire que les investigations de la foule ne s'arrêtaient pas
aux hommes seulement.
Cette femme aussi, qu'on avait vue passer dans les bras de ses
heiduques, la tête pendante, l'oeil atone, comme les dames romaines que
portaient leurs Thessaliens après le repas, cette dame, sujette aux
douleurs nerveuses, ou débilitée par des excès et des veilles, et qui
n'avait pu être guérie ou ressuscitée par ces comédiens à la mode ou ces
anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux récits,
venait demander au baquet de Mesmer ce qu'elle avait vainement cherché
ailleurs.
Et qu'on ne croie pas que nous exagérions ici à plaisir l'avilissement
des moeurs. Il faut bien l'avouer, à cette époque, il y avait assaut
entre les dames de la cour et les demoiselles du théâtre. Celles-ci
prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-là
volaient aux demoiselles du théâtre leurs camarades et leurs cousins à
la mode de Bretagne.
Quelques-unes de ces dames étaient tout aussi connues que les hommes, et
leurs noms circulaient dans la foule d'une façon tout aussi bruyante,
mais beaucoup, et sans doute ce n'étaient point celles dont le nom eût
produit le moindre esclandre, beaucoup échappaient ce soir-là du moins
au bruit et à la publicité, en venant chez Mesmer le visage couvert d'un
masque de satin.
C'est que ce jour-là, qui marquait la moitié du carême, il y avait bal
masqué à l'Opéra, et que ces dames ne comptaient quitter la place
Vendôme que pour passer immédiatement au Palais-Royal.
C'est au milieu de cette foule répandue en plaintes, en ironie, en
admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa
droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d'autres traces
de son passage que cette phrase répétée sur son chemin: «Ah! celle-ci ne
doit pas être bien malade.»
Mais qu'on ne s'y trompe point, cette phrase n'impliquait point absence
de commentaires.
Car si Mme de La Motte n'était point malade, que venait-elle faire chez
Mesmer?
Si la foule eût, comme nous, été au courant des événements que nous
venons de raconter, elle eût trouvé que rien n'était plus simple que
cette vérité.
En effet, Mme de La Motte avait beaucoup réfléchi à son entretien avec
M. le cardinal de Rohan, et surtout à l'attention toute particulière
dont le cardinal avait honoré cette boîte au portrait, oubliée ou plutôt
perdue chez elle.
Et comme dans le nom de la propriétaire de cette boîte à portrait gisait
toute la révélation de la soudaine gracieuseté du cardinal, Mme de La
Motte avait avisé à deux moyens de savoir ce nom.
D'abord elle avait eu recours au plus simple.
Elle était allée à Versailles pour s'informer du bureau de charité des
dames allemandes.
Là, comme on le pense bien, elle n'avait recueilli aucun renseignement.
Les dames allemandes qui habitaient Versailles étaient en grand nombre,
à cause de la sympathie ouverte que la reine éprouvait pour ses
compatriotes; on en comptait cent cinquante ou deux cents.
Seulement toutes étaient fort charitables, mais aucune n'avait eu l'idée
de mettre une enseigne sur le bureau de charité.
Jeanne avait donc demandé inutilement des renseignements sur les deux
dames qui étaient venues la visiter; elle avait dit inutilement que
l'une d'elles s'appelait Andrée. On ne connaissait dans Versailles
aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.
Les recherches n'avaient donc, de ce côté, amené aucun résultat.
Demander directement à M. de Rohan le nom qu'il soupçonnait, c'était
d'abord lui laisser voir qu'on avait des idées sur lui; c'était ensuite
se retirer le plaisir et le mérite d'une découverte faite malgré tout le
monde et en dehors de toutes les possibilités.
Or, puisqu'il y avait eu mystère dans la démarche de ces dames chez
Jeanne, mystère dans les étonnements et les réticences de M. de Rohan,
c'est avec mystère qu'il fallait arriver à savoir le mot de tant
d'énigmes.
Il y avait d'ailleurs un attrait puissant dans le caractère de Jeanne
pour cette lutte avec l'inconnu.
Elle avait entendu dire qu'à Paris, depuis quelque temps, un homme, un
illuminé, un faiseur de miracles avait trouvé le moyen d'expulser du
corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ
chassait les démons du corps des possédés.
Elle savait que non seulement cet homme guérissait les maux physiques,
mais qu'il arrachait de l'âme le secret douloureux qui la minait. On
avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volonté tenace de ses
clients s'amollir et se transformer en une docilité d'esclave.
Ainsi, dans le sommeil qui succédait aux douleurs, après que le savant
médecin avait calmé l'organisation la plus irritée en la plongeant dans
un oubli complet, l'âme charmée du repos qu'elle devait à l'enchanteur
se mettait à l'entière disposition de ce nouveau maître. Il en dirigeait
dès lors toutes les opérations; il en dirigeait dès lors tous les fils;
aussi chaque pensée de cette âme reconnaissante lui apparaissait
transmise par un langage qui avait sur le langage humain l'avantage ou
le désavantage de ne jamais mentir.
Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre
de celui qui momentanément la dominait, cette âme courait le monde, se
mêlait aux autres âmes, les sondait sans relâche, les fouillait
impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui
fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s'y croyant en
sûreté, elle finissait par faire sortir ce secret du coeur où il était
enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux
pieds du maître. Image assez fidèle du faucon ou de l'épervier bien
dressé, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier
son maître, le héron, la perdrix ou l'alouette désignés à sa féroce
servilité.
De là, révélation d'une quantité de secrets merveilleux.
Mme de Duras avait retrouvé de la sorte un enfant volé en nourrice; Mme
de Chantoné un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle eût
donné tous les enfants de la terre; et M. de Vaudreuil une boucle de
cheveux pour laquelle il eût donné la moitié de sa fortune.
Ces aveux avaient été faits par des _voyants_ ou des _voyantes_, à la
suite des opérations magnétiques du docteur Mesmer.
Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l'illustre docteur,
les secrets les plus propres à exercer cette faculté de divination
surnaturelle; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant à une
séance, rencontrer ce phénix de ses curieuses recherches, et découvrir,
par son moyen, la propriétaire de la boîte qui faisait pour le moment
l'objet de ses plus ardentes préoccupations.
Voilà pourquoi elle se rendait en si grande hâte dans la salle où les
malades se réunissaient.
Cette salle, nous en demandons pardon à nos lecteurs, va demander une
description toute particulière.
Nous l'aborderons franchement.
L'appartement se divisait en deux salles principales.
Lorsqu'on avait traversé les antichambres et exhibé les passeports
nécessaires aux huissiers de service, on était admis dans un salon dont
les fenêtres, hermétiquement fermées, interceptaient le jour et l'air
dans le jour, le bruit et l'air pendant la nuit.
Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu'une
clarté affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve
fermée par un couvercle.
Cette cuve n'avait rien d'élégant dans la forme. Elle n'était pas ornée;
nulle draperie ne dissimulait la nudité de ses flancs de métal.
C'était cette cuve que l'on appelait le baquet de Mesmer.
Quelle vertu renfermait ce baquet? Rien de plus simple à expliquer.
Il était presque entièrement rempli d'eau chargée de principes
sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour
en saturer à leur tour les bouteilles rangées méthodiquement au fond du
baquet dans des positions inverses.
Il y avait ainsi croisement des courants mystérieux à l'influence
desquels les malades devaient leur guérison.
Au couvercle était soudé un anneau de fer soutenant une longue corde,
dont nous allons connaître la destination en jetant un coup d'oeil sur
les malades.
Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout à l'heure dans l'hôtel, se
tenaient, pâles et languissants, assis sur des fauteuils rangés autour
de la cuve.
Hommes et femmes entremêlés, indifférents, sérieux ou inquiets,
attendaient le résultat de l'épreuve.
Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attachée au couvercle
du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle
sorte que tous, liés par la même chaîne, perçussent en même temps les
effets de l'électricité contenue dans le baquet.
Puis, afin de n'interrompre aucunement l'action des fluides animaux
transmis et modifiés à chaque nature, les malades avaient soin, sur la
recommandation du docteur, de se toucher l'un l'autre, soit du coude,
soit de l'épaule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur
envoyait simultanément à tous les corps sa chaleur et sa régénération
puissantes.
Certes, c'était un curieux spectacle que celui de cette cérémonie
médicale, et l'on ne s'étonnera pas qu'il excitât la curiosité
parisienne à un si haut degré.
Vingt ou trente malades rangés autour de cette cuve; un valet muet comme
les assistants et les enlaçant d'une corde comme Laocoon et ses fils,
des replis de leurs serpents; puis cet homme lui-même se retirant d'un
pas furtif, après avoir désigné aux malades les tringles de fer qui,
s'emboîtant à certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs
plus immédiatement locaux à l'action salutaire du fluide mesmérien.
Et d'abord, dès que la séance était ouverte, une certaine chaleur douce
et pénétrante commençait à circuler dans le salon; elle amollissait les
fibres un peu tendues des malades; elle montait, par degrés, du parquet
au plafond et bientôt se chargeait de parfums délicats, sous la vapeur
desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.
Alors on voyait les malades s'abandonner à l'impression toute
voluptueuse de cette atmosphère, lorsque soudain une musique suave et
vibrante, exécutée par des instruments et des musiciens invisibles, se
perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette
chaleur.
Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette
musique frappait les nerfs avec une puissance irrésistible. On eût dit
un de ces bruits mystérieux et inconnus de la nature qui étonnent et
charment les animaux eux-mêmes, une plainte du vent dans les spirales
sonores des rochers.
Bientôt, aux sons de l'harmonica se joignaient des voix harmonieuses,
groupées comme une masse de fleurs dont bientôt les notes éparpillées
comme des feuilles allaient sur la tête des assistants.
Sur tous les visages que la surprise avait animés d'abord, se peignait
peu à peu la satisfaction matérielle, caressée par tous ses endroits
sensibles. L'âme cédait; elle sortait de ce refuge où elle se cache
quand les maux du corps l'assiègent, et se répandant libre et joyeuse
dans toute l'organisation, elle domptait la matière et se transformait.
C'était le moment où chacun des malades avait pris dans ses doigts une
tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette
tringle sur sa poitrine, son coeur ou sa tête, siège plus spécial de la
maladie.
Qu'on se figure alors la béatitude remplaçant sur tous les visages la
souffrance et l'anxiété, qu'on se représente l'assoupissement égoïste de
ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoupé de soupirs, qui
pèse sur toute cette assemblée, et l'on aura l'idée la plus exacte
possible de la scène que nous venons d'esquisser à deux tiers de siècle
du jour où elle avait lieu.
Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.
Et d'abord les acteurs se divisaient en deux classes:
Les uns, malades, peu soucieux de ce qu'on appelle le respect humain,
limite fort vénérée des gens de condition médiocre, mais toujours
franchie par les très grands ou les très petits; les uns, disons-nous,
véritables acteurs, n'étaient venus dans ce salon que pour être guéris,
et ils essayaient de tout leur coeur d'arriver à ce but.
Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d'aucune
maladie, avaient pénétré dans la maison de Mesmer comme on entre dans un
théâtre, soit qu'ils eussent voulu se rendre compte de l'effet éprouvé
quand on entourait le baquet enchanté, soit que, simples spectateurs,
ils eussent voulu simplement étudier ce nouveau système physique, et ne
s'occupassent que de regarder les malades et même ceux qui partageaient
la cure en se portant bien.
Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, liés à sa doctrine par
la reconnaissance peut-être, on distinguait une jeune femme d'une belle
taille, d'une belle figure, d'une mise une peu extravagante, qui,
soumise à l'action du fluide et s'appliquant à elle-même avec la tringle
les plus fortes doses sur la tête et sur l'épigastre, commençait à
rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses
mains frissonnaient sous ces premières titillations nerveuses qui
indiquent l'envahissement du fluide magnétique.
Lorsque sa tête se renversait en arrière sur le dossier du fauteuil, les
assistants pouvaient regarder tout à leur aise ce front pâle, ces lèvres
convulsives, et ce beau cou marbré peu à peu par le flux et le reflux
plus rapide du sang.
Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec étonnement les
yeux fixés sur cette jeune femme, deux ou trois têtes, s'inclinant l'une
vers l'autre, se communiquaient une idée étrange sans doute qui
redoublait l'attention réciproque de ces curieux.
Au nombre de ces curieux était Mme de La Motte, qui, sans crainte d'être
reconnue, ou s'inquiétant peu de l'être, tenait à la main le masque de
satin qu'elle avait posé sur son visage pour traverser la foule.
Au reste, par la façon dont elle s'était placée, elle échappait à peu
près à tous les regards.
Elle se tenait près de la porte, adossée à un pilastre, voilée par une
draperie, et de là elle voyait tout sans être vue.
Mais, parmi tout ce qu'elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus
digne d'attention était sans doute la figure de cette jeune femme
électrisée par le fluide mesmérien.
En effet, cette figure l'avait tellement frappée, que depuis plusieurs
minutes elle restait à sa place, fixée par une irrésistible avidité de
voir et de savoir.
--Oh! murmurait-elle sans détacher les yeux de la belle malade, c'est à
n'en pas douter la dame de charité qui est venue chez moi l'autre soir,
et qui est la cause singulière de tout l'intérêt que m'a témoigné Mgr de
Rohan.
Et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, désireuse du hasard qui
faisait pour elle ce que ses recherches n'avaient pu faire, elle
s'approcha.
Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa
bouche, et battit faiblement l'air avec ses deux mains.
Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n'étaient pas tout à fait
ces mains fines et effilées, ces mains d'une blancheur de cire que Mme
de La Motte avait admirées chez elles quelques jours auparavant.
La contagion de la crise fut électrique chez la plupart des malades, le
cerveau s'était saturé de bruits et de parfums. Toute l'irritation
nerveuse était sollicitée. Bientôt, hommes et femmes, entraînés par
l'exemple de leur jeune compagne, se mirent à pousser des soupirs, des
murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et têtes, entrèrent
franchement et irrésistiblement dans cet accès auquel le maître avait
donné le nom de crise.
En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l'y eût vu
entrer, sans que personne pût dire comment il y était entré.
Sortait-il de la cuve comme Phoebus? Apollon des eaux, était-il la
vapeur embaumée et harmonieuse de la salle qui se condensait? Toujours
est-il qu'il se trouva là subitement, et que son habit lilas, doux et
frais à l'oeil, sa belle figure pâle, intelligente et sereine, ne
démentirent pas le caractère un peu divin de cette apparition.
Il tenait à la main une longue baguette, appuyée ou plutôt trempée pour
ainsi dire au fameux baquet.
Il fit un signe: les portes s'ouvrirent, vingt robustes valets
accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades,
qui commençaient à perdre l'équilibre sur leurs fauteuils, ils les
transportèrent en moins d'une minute dans la salle voisine.
Au moment où s'accomplissait cette opération, devenue intéressante par
le paroxysme de béatitude furieuse auquel s'abandonnait la jeune
convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s'était avancée avec les curieux
jusqu'à cette nouvelle salle destinée aux malades, entendit un homme
s'écrier:
--Mais c'est elle, c'est bien elle!
Mme de La Motte se préparait à demander à cet homme:
--Qui, elle?
Tout à coup, deux dames entrèrent au fond de la première salle, appuyées
l'une sur l'autre et suivies, à une certaine distance, d'un homme qui
avait tout l'extérieur d'un valet de confiance, bien qu'il fût déguisé
sous un habit bourgeois.
La tournure de ces deux femmes, de l'une d'elles surtout, frappa si bien
la comtesse, qu'elle fit un pas vers elles.
En ce moment un grand cri, parti de la salle et échappé aux lèvres de la
convulsionnaire, entraîna tout le monde de son côté.
Aussitôt l'homme qui avait déjà dit: «C'est elle!» et qui se trouvait
près de Mme de La Motte, s'écria d'une voix sourde et mystérieuse:
--Mais, messieurs, regardez donc, c'est la reine.
À ce mot, Jeanne tressaillit.
--La reine! s'écrièrent à la fois plusieurs voix effrayées et surprises.
--La reine chez Mesmer!
--La reine dans une crise! répétèrent d'autres voix.
--Oh! disait l'un, c'est impossible.
--Regardez, répondit l'inconnu avec tranquillité; connaissez-vous la
reine, oui ou non?
--En effet, murmurèrent la plupart des assistants, la ressemblance est
incroyable.
Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant
de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l'Opéra. Elle pouvait donc
questionner sans risque.
--Monsieur, demanda-t-elle à l'homme aux exclamations, lequel était un
corps volumineux, un visage plein et coloré avec des yeux étincelants et
singulièrement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?
--Oh! madame, c'est à n'en pas douter, répondit celui-ci.
--Et où cela?
--Mais cette jeune femme que vous apercevez là-bas, sur des coussins
violets, dans une crise si ardente qu'elle ne peut modérer ses
transports, c'est la reine.
--Mais sur quoi fondez-vous votre idée, monsieur, que la reine est cette
femme?
--Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine,
répliqua imperturbablement le personnage accusateur.
Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la
nouvelle dans les groupes.
Jeanne se détourna du spectacle presque révoltant que donnait
l'épileptique. Mais à peine eut-elle fait quelques pas vers la porte,
qu'elle se trouva presque face à face avec les deux dames qui, en
attendant qu'elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non
sans un vif intérêt, le baquet, les tringles et le couvercle.
À peine Jeanne eût-elle vu le visage de la plus âgée des deux dames,
qu'elle poussa un cri à son tour.
--Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.
Jeanne arracha vivement son masque.
--Me reconnaissez-vous? dit-elle.
La dame fit et presque aussitôt réprima un mouvement.
--Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.
--Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.
Les deux dames, à cette interpellation, se serrèrent l'une contre
l'autre avec effroi.
Jeanne tira de sa poche la boîte au portrait.
--Vous avez oublié cela chez moi, dit-elle.
--Mais quand cela serait, madame, demanda l'aînée, pourquoi tant
d'émotion?
--Je suis émue du danger que court ici Votre Majesté.
--Expliquez-vous.
--Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.
Et elle tendit son loup à la reine, qui hésitait, se croyant
suffisamment cachée sous sa coiffe.
--De grâce! pas un instant à perdre, continua Jeanne.
--Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme à la reine.
La reine mit machinalement le masque sur son visage.
--Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.
Et elle entraîna les deux femmes si vivement, qu'elles ne s'arrêtèrent
qu'à la porte de la rue, où elles se trouvèrent au bout de quelques
secondes.
--Mais enfin, dit la reine en respirant.
--Votre Majesté n'a été vue de personne?
--Je ne crois pas.
--Tant mieux.
--Mais enfin, m'expliquerez-vous...
--Que, pour le moment, Votre Majesté en croie sa fidèle servante quand
celle-ci vient de lui dire qu'elle court le plus grand danger.
--Encore, ce danger, quel est-il?
--J'aurai l'honneur de tout dire à Sa Majesté, si elle daigne un jour
m'accorder une heure d'audience. Mais la chose est longue; Sa Majesté
peut être connue, remarquée.
Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:
--Oh! madame, dit-elle à la princesse de Lamballe, joignez-vous à moi,
je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majesté parte, et parte à
l'instant même.
La princesse fit un geste suppliant.
--Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.
Puis, se retournant vers Mme de La Motte.
--Vous m'avez demandé une audience? dit-elle.
--J'aspire à l'honneur de donner à Votre Majesté l'explication de ma
conduite.
--Eh bien! rapportez-moi cette boîte et demandez le concierge Laurent;
il sera prévenu.
Et, se retournant vers la rue:
--_Kommen Sie da_, _Weber_[4]! cria-t-elle en allemand.
[Note 4: «Venez ici, Weber».]
Un carrosse s'approcha avec rapidité; les deux princesses s'y
élancèrent.
Mme de La Motte resta sur la porte jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de
vue.
--Oh! dit-elle tout bas, j'ai bien fait de faire ce que j'ai fait; mais
pour la suite... réfléchissons.