Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put décemment lever
les yeux, fut de voir à quels visages elle avait affaire.
La plus âgée des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de
trente à trente-deux ans; elle était d'une beauté remarquable, quoiqu'un
air de hauteur répandu sur tout son visage dût naturellement ôter à sa
physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne
en jugea ainsi par le peu qu'elle aperçut de la physionomie de la
visiteuse.
En effet, préférant un des fauteuils au sofa, elle s'était rangée loin
du jet de lumière qui s'élançait de la lampe, se reculant dans un coin
de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calèche de
taffetas ouatée de son mantelet, laquelle, par cette disposition,
projetait une ombre sur son visage.
Mais le port de la tête était si fier, l'oeil si vif et si naturellement
dilaté, que, tout détail fût-il effacé, la visiteuse, par son ensemble,
devait être reconnue pour être de belle race, et surtout de noble race.
Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de
quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa réelle beauté.
Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui découvrait
les tempes et faisait valoir l'ovale parfait du masque; deux grands yeux
bleus calmes jusqu'à la sérénité, clairvoyants jusqu'à la profondeur;
une bouche d'un dessin suave à qui la nature avait donné la franchise,
et à qui l'éducation et l'étiquette avaient donné la discrétion; un nez
qui, pour la forme, n'eût rien à envier à celui de la Vénus de Médicis,
voilà ce que saisit le rapide coup d'oeil de Jeanne. Puis, en s'égarant
encore à d'autres détails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune
des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa
compagne, une poitrine plus large et d'un galbe plus riche, enfin une
main aussi potelée que celle de l'autre dame était à la fois nerveuse et
fine.
Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes,
c'est-à-dire en moins de temps que nous n'en avons mis pour les
consigner ici.
Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement à quelle heureuse
circonstance elle devait la visite de ces dames.
Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l'aînée:
--Madame, dit la plus jeune, car vous êtes mariée, je crois?
--J'ai l'honneur d'être la femme de M. le comte de La Motte, madame, un
excellent gentilhomme.
--Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames supérieures
d'une fondation de Bonnes-OEuvres. On nous a dit, touchant votre
condition, des choses qui nous ont intéressées, et nous avons en
conséquence voulu avoir quelques détails précis sur vous et sur ce qui
vous concerne.
Jeanne attendit un instant avant de répondre.
--Mesdames, dit-elle en remarquant la réserve de la seconde visiteuse,
vous voyez là le portrait de Henri III, c'est-à-dire du frère de mon
aïeul, car je suis bien véritablement du sang des Valois, comme on vous
l'a dit sans doute.
Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses hôtesses avec
une sorte d'humilité orgueilleuse.
--Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l'aînée des deux
dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre mère ait été
concierge d'une maison nommée Fontette, sise auprès de Bar-sur-Seine?
Jeanne rougit à ce souvenir, mais aussitôt:
--C'est la vérité, madame, répliqua-t-elle sans se troubler, ma mère
était la concierge d'une maison nommée Fontette.
--Ah! fit l'interlocutrice.
--Et, comme Marie Jossel, ma mère, était d'une rare beauté, poursuivit
Jeanne, mon père devint amoureux d'elle et l'épousa. C'est par mon père
que je suis de race noble. Madame, mon père était un Saint-Rémy de
Valois, descendant direct des Valois qui ont régné.
--Mais comment êtes-vous descendue à ce degré de misère, madame? demanda
la même dame qui avait déjà questionné.
--Hélas! c'est facile à comprendre.
--J'écoute.
--Vous n'ignorez pas qu'après l'avènement de Henri IV, qui fit passer la
couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille
déchue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais
incontestablement sortis de la souche commune aux quatre frères, qui
tous quatre périrent si fatalement.
Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.
--Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire
ombrage, malgré leur obscurité, à la nouvelle famille royale, changèrent
leur nom de Valois en celui de Rémy, emprunté d'une terre, et on les
retrouve, à partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la généalogie
jusqu'à l'avant-dernier Valois, mon aïeul, qui, voyant la monarchie
affermie et l'ancienne branche oubliée, ne crut pas devoir se priver
plus longtemps d'un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le
nom de Valois, et le traîna dans l'ombre et la pauvreté, au fond de sa
province, sans que nul, à la cour de France, songeât que, hors du
rayonnement du trône, végétait un descendant des anciens rois de France,
sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortunés.
Jeanne s'interrompit à ces mots.
Elle avait parlé simplement et avec une modération qui avait été
remarquée.
--Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l'aînée des
deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle
qui se disait la descendante des Valois.
--Oh! madame, répondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne
manquent pas. Mon père les avait fait faire, et en mourant me les a
laissées toutes, à défaut d'autre héritage; mais à quoi bon les preuves
d'une inutile vérité ou d'une vérité que nul ne veut reconnaître?
--Votre père est mort? demanda la plus jeune des deux dames.
--Hélas! oui.
--En province?
--Non, madame.
--À Paris alors?
--Oui.
--Dans cet appartement?
--Non, madame; mon père, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III,
est mort de misère et de faim.
--Impossible! s'écrièrent à la fois les deux dames.
--Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre réduit, non
pas sur son lit, ce lit fût-il un grabat! Non, mon père est mort côte à
côte des plus misérables et des plus souffrants. Mon père est mort à
l'Hôtel-Dieu de Paris.
Les deux femmes poussèrent un cri de surprise qui ressemblait à un cri
d'effroi.
Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec
lequel elle avait conduit la période et amené son dénouement, Jeanne
resta immobile, l'oeil baissé, la main inerte.
L'aînée des deux dames l'examinait à la fois avec attention et
intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle
à la fois, rien de ce qui caractérise le charlatanisme ou la vulgarité,
elle reprit la parole:
--D'après ce que vous me dites, madame, vous avez éprouvé de bien grands
malheurs, et la mort de M. votre père, surtout...
--Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de
mon père ne compte pas au nombre des plus grands.
--Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un
père? dit la dame en fronçant le sourcil avec sévérité.
--Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon
père, en mourant, s'est trouvé délivré de tous les maux qui
l'assiégeaient sur cette terre et qui continuent d'assiéger sa
malheureuse famille. J'éprouve donc, au milieu de la douleur que me
cause sa perte, une certaine joie à songer que mon père est mort, et que
le descendant des rois n'en est plus réduit à mendier son pain!
--Mendier son pain!
--Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute
de mon père, ni la mienne.
--Mais Mme votre mère?
--Eh bien! avec la même franchise que je vous disais tout à l'heure que
je remerciais Dieu d'avoir appelé à lui mon père, je me plains à Dieu
d'avoir laissé vivre ma mère.
Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque à ces étranges
paroles.
--Serait-ce une indiscrétion, madame, que de vous demander un récit plus
détaillé de vos malheurs? fit l'aînée.
--L'indiscrétion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles
du récit de douleurs qui ne peuvent que vous être indifférentes.
--J'écoute, madame, répondit majestueusement l'aînée des deux dames, à
qui sa compagne adressa à l'instant même un coup d'oeil en forme
d'avertissement pour l'inviter à s'observer.
En effet, Mme de La Motte avait été frappée elle-même de l'accent
impérieux de cette voix, et elle regardait la dame avec étonnement.
--J'écoute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentuée, si vous
voulez bien me faire la grâce de parler.
Et, cédant à un mouvement de malaise inspiré par le froid sans doute,
celle qui venait de parler avec un frissonnement d'épaules agita son
pied qui se glaçait au contact du carreau humide.
La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se
trouvait sous son fauteuil à elle, attention que blâma à son tour un
regard de sa compagne.
--Gardez ce tapis pour vous, ma soeur, vous êtes plus délicate que moi.
--Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus
douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient
d'enchérir de six livres encore, ce qui le porte à soixante-dix livres
la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.
--Vous disiez, madame, reprit l'aînée des deux visiteuses, que vous
étiez malheureuse d'avoir une mère.
--Oui, je conçois, un pareil blasphème demande à être expliqué, n'est-ce
pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez
dit que vous la désiriez.
L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tête.
--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame, que mon père avait fait
une mésalliance.
--Oui, en épousant sa concierge.
--Eh bien! Marie Jossel, ma mère, au lieu d'être à jamais fière et
reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commença par ruiner mon
père, ce qui n'était pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dépens
du peu que possédait son mari, l'avidité de ses exigences. Puis l'ayant
réduit à vendre jusqu'à son dernier morceau de terre, elle lui persuada
qu'il devait aller à Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de
son nom. Mon père fut facile à séduire, peut-être espérait-il dans la
justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il
possédait.
«Moi à part, mon père avait encore un fils et une fille. Le fils,
malheureux comme moi, végète dans les derniers rangs de l'armée; la
fille, ma pauvre soeur, fut abandonnée, la veille du départ de mon père
pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.
«Ce voyage épuisa le peu d'argent qui nous restait. Mon père se fatigua
en demandes inutiles et infructueuses. À peine le voyait-on apparaître à
la maison, où, rapportant la misère, il trouvait la misère. En son
absence, ma mère, à qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi.
Elle commença de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je
préférai peu à peu ne manger que du pain, ou même ne pas manger du tout,
à m'asseoir à notre pauvre table; mais les prétextes de châtiment ne
manquèrent point à ma mère: à la moindre faute, faute qui quelquefois
eût fait sourire une autre mère, la mienne me battait; des voisins,
croyant me rendre service, dénoncèrent à mon père les mauvais
traitements dont j'étais l'objet. Mon père essaya de me défendre contre
ma mère, mais il ne s'aperçut point que, par sa protection, il changeait
mon ennemie d'un moment en marâtre éternelle. Hélas! je ne pouvais lui
donner un conseil dans mon propre intérêt, j'étais trop jeune, trop
enfant. Je ne m'expliquais rien, j'éprouvais les effets sans chercher à
deviner les causes. Je connaissais la douleur, voilà tout.
«Mon père tomba malade et fut d'abord forcé de garder la chambre, puis
le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon père, sous prétexte
que ma présence le fatiguait et que je ne savais point réprimer ce
besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la
chambre, j'appartins comme auparavant à ma mère. Elle m'apprit une
phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je
sus par coeur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais
pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit
descendre à la porte de la rue, et de la porte, elle me lança sur le
premier passant de bonne mine, avec ordre de lui débiter cette phrase,
si je ne voulais pas être battue jusqu'à la mort.
--Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.
--Et quelle était cette phrase? demanda l'aînée.
--Cette phrase, la voici, continua Jeanne: «Monsieur, ayez pitié d'une
petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.»
--Oh! fi donc! s'écria l'aînée des deux visiteuses avec un geste de
dégoût.
--Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était
adressée? demanda la plus jeune.
--Les uns m'écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres
s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus
charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand
danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans
des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui
de désobéir à ma mère. Je n'avais qu'une crainte, celle d'être battue.
--Et qu'arriva-t-il?
--Mon Dieu! madame, ce qu'espérait ma mère; je rapportais un peu
d'argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette
affreuse perspective qui l'attendait: l'hôpital.
Les traits de l'aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des
larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.
--Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportât à mon père, ce
hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants
et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m'assis au pied d'une
borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je
rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je
tombai malade.
«Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de
partir pour l'hôtel-Dieu, où il mourut.
--Oh! l'horrible histoire! murmurèrent les deux dames.
--Mais alors que fîtes-vous, votre père mort? demanda la plus jeune des
deux visiteuses.
--Dieu eut pitié de moi. Un mois après la mort de mon pauvre père, ma
mère partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frère et
moi.
--Vous restâtes orphelins!
--Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fûmes
orphelins que tant que nous eûmes une mère. La charité publique nous
adopta. Mais comme mendier nous répugnait, nous ne mendiions que dans la
mesure de nos besoins. Dieu commande à ses créatures de chercher à
vivre.
--Hélas!
--Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un
carrosse qui montait lentement la côte du faubourg Saint-Marcel; quatre
laquais étaient derrière; dedans, une femme belle et jeune encore; je
lui tendis la main: elle me questionna; ma réponse et mon nom la
frappèrent de surprise, puis d'incrédulité. Je donnai adresse et
renseignements. Dès le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti;
elle nous adopta, mon frère et moi, plaça mon frère dans un régiment, et
me plaça dans une maison de couture. Nous étions sauvés tous deux de la
faim.
--Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?
--Elle-même.
--Elle est morte, je crois?
--Oui, et sa mort m'a replongée dans l'abîme.
--Mais son mari vit encore; il est riche.
--Son mari, madame, c'est à lui que je dois tous mes malheurs de jeune
fille, comme c'est à ma mère que je dois tous mes malheurs d'enfant.
J'avais grandi, j'avais embelli peut-être; il s'en aperçut; il voulut
mettre un prix à ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites
que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait mariée à un
brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, séparée que
j'étais de mon mari, plus abandonnée après sa mort que je ne l'avais été
après la mort de mon père.
«Voilà mon histoire, madame. J'ai abrégé: les souffrances sont toujours
des longueurs qu'il faut épargner aux gens heureux, fussent-ils
bienfaisants, comme vous paraissez l'être, mesdames.
Un long silence succéda à cette dernière période de l'histoire de Mme de
La Motte.
L'aînée des deux dames le rompit la première.
--Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.
--Mon mari est en garnison à Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la
gendarmerie, et, de son côté, attend des temps meilleurs.
--Mais vous avez sollicité auprès de la cour?
--Sans doute!
--Le nom des Valois, justifié par des titres, a dû éveiller des
sympathies?
--Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu
éveiller, car à aucune de mes demandes je n'ai reçu de réponse.
--Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.
--Personne. Partout, tentatives vaines, répliqua Mme de La Motte.
--Vous ne pouvez mendier, pourtant!
--Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais...
--Mais quoi?
--Mais je puis mourir de faim comme mon père.
--Vous n'avez point d'enfant?
--Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi,
trouvera de son côté au moins une fin glorieuse à nos misères.
--Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous
fournir les preuves justificatives de votre généalogie?
Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers
qu'elle présenta à la dame.
Mais comme elle voulait profiter du moment où cette dame, pour les
examiner, s'approcherait de la lumière et découvrirait entièrement ses
traits, Jeanne laissa deviner sa manoeuvre par le soin qu'elle mit à
lever la mèche de la lampe afin de doubler la clarté.
Alors la dame de charité, comme si la lumière blessait ses yeux, tourna
le dos à la lampe et, par conséquent à Mme de La Motte.
Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque
pièce l'une après l'autre.
--Mais, dit-elle, ce sont là des copies d'actes, madame, et je ne vois
aucune pièce authentique.
--Les minutes, madame, répondit Jeanne, sont déposées en lieu sûr, et je
les produirais...
--Si une occasion importante se présentait, n'est-ce pas? dit en
souriant la dame.
--C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me
procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont
tellement précieux pour moi que...
--Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.
--Oh! madame, s'écria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage
plein de dignité de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour
moi, vous n'êtes pas la première venue.
Et aussitôt, ouvrant avec rapidité un autre meuble dans lequel jouait un
tiroir secret, elle en tira les originaux des pièces justificatives,
soigneusement enfermées dans un vieux portefeuille armorié au blason de
Valois.
La dame les prit, et après un examen plein d'intelligence et
d'attention:
--Vous avez raison, dit la dame de charité, ces titres sont parfaitement
en règle; je vous engage à ne pas manquer de les fournir à qui de droit.
--Et qu'en obtiendrais-je à votre avis, madame?
--Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La
Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-même.
--Mon mari est le modèle de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqué
aux devoirs du service militaire.
--Il suffit, madame, dit la dame de charité en abattant tout à fait la
calèche sur son visage.
Mme de La Motte suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.
Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir
brodé qui lui avait servi à cacher son visage quand elle glissait en
traîneau le long des boulevards.
Puis au mouchoir succéda un petit rouleau d'un pouce de diamètre et de
trois à quatre pouces de longueur.
La dame de charité déposa le rouleau sur le chiffonnier en disant:
--Le bureau des Bonnes-OEuvres m'autorise, madame, à vous offrir ce
léger secours, en attendant mieux.
Mme de La Motte jeta un rapide coup d'oeil sur le rouleau.
«Des écus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins
cinquante ou même cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-être trois
cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien
court; mais aussi pour cinquante il est bien long.»
Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames étaient passées
dans la première pièce, où dame Clotilde dormait sur une chaise près
d'une chandelle dont la mèche rouge et fumeuse s'allongeait au milieu
d'une nappe de suif liquéfié.
L'odeur âcre et nauséabonde saisit à la gorge celle des deux dames de
charité qui avait déposé le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta
vivement la main à sa poche et en tira un flacon.
Mais à l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'était réveillée en saisissant
à belles mains le reste de la chandelle. Elle l'élevait comme un phare
au-dessus des montées obscures, malgré les protestations des deux
étrangères qu'on éclairait en les empoisonnant.
--Au revoir, au revoir, madame la comtesse! crièrent-elles.
Et elles se précipitèrent dans les escaliers.
--Où pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda
Jeanne de Valois.
--Nous vous le ferons savoir, dit l'aînée des deux dames en descendant
le plus rapidement possible.
Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des étages
inférieurs.
Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vérifier si ses
observations sur le rouleau étaient justes. Mais en traversant la
première chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui
servait à calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.
Se baisser, ramasser cet objet, courir à la lampe, telle fut la première
inspiration de la comtesse de La Motte.
C'était une boîte en or, ronde, plate et assez simplement guillochée.
Cette boîte renfermait quelques pastilles de chocolat parfumé; mais, si
plate qu'elle fût, il était visible que cette boîte avait un double
fond, dont la comtesse fut quelque temps à trouver le secret ressort.
Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.
Aussitôt un portrait de femme lui apparut, sévère, éclatant de beauté
mâle et d'impérieuse majesté.
Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable à celui d'un
ordre donnaient à la physionomie de ce portrait une étrangeté étonnante.
Un chiffre composé d'un M et d'un T, entrelacés dans une couronne de
laurier, occupait le dessus de la boîte.
Mme de La Motte supposa, grâce à la ressemblance de ce portrait avec le
visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'était un portrait de
mère ou d'aïeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de
courir à l'escalier pour rappeler les dames.
La porte de l'allée se refermait.
Puis à la fenêtre pour les appeler, puisqu'il était trop tard pour les
rejoindre.
Mais à l'extrémité de la rue Saint-Claude, débouchant dans la rue Saint
Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aperçut.
La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices,
considéra encore la boîte, en se promettant de la faire passer à
Versailles; puis, saisissant le rouleau laissé sur le chiffonnier:
--Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante écus.
Et le papier éventré roula sur le carreau.
--Des louis, des doubles louis! s'écria la comtesse. Cinquante doubles
louis! deux mille quatre cents livres!
Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame
Clotilde, émerveillée à l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais
vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.
--Cent louis! répéta Mme de La Motte... Ces dames sont donc bien riches?
Oh! je les retrouverai!...