M. de Haga s'éloigna.

--Et moi? demanda Condorcet.

--D'une omelette.

--Bon, je renonce aux oeufs.

Et il rejoignit le comte.

--Et moi, dit Favras, qu'ai-je à craindre?

--Une lettre.

--Bon, merci.

--Et moi? demanda de Launay.

--La prise de la Bastille.

--Oh! me voilà tranquille.

Et il s'éloigna en riant.

--À mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troublée.

--Vous, belle comtesse, défiez-vous de la place Louis XV!

--Hélas! répondit la comtesse, déjà un jour je m'y suis égarée; j'ai

bien souffert. Ce jour-là, j'avais perdu la tête.

--Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la

retrouverez pas.

Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon près des autres

convives.

Cagliostro allait y suivre ses compagnons.

--Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi à qui

vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.

--M. de Taverney m'a prié de ne rien dire, et vous, monsieur le

maréchal, vous ne m'avez rien demandé.

--Oh! et je vous en prie encore, s'écria Taverney les mains jointes.

--Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre génie, ne

pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?

--Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.

--Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire à Versailles au

lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le

roi a rachetée pour lui il y a trois ans?

--Rien de plus simple, monsieur le maréchal, répondit Cagliostro. Voici

dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andrée, au roi Louis

XV; mais monsieur n'a pas réussi.

--Oh! oh! grogna Taverney.

--Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, à la

reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.

--Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le

diable m'emporte!

--Oh! oh! fit le maréchal, ne parle pas si cavalièrement du diable, mon

vieux Taverney.

--Effrayant! effrayant! murmura Taverney.

Et il se retourna pour implorer une dernière fois la discrétion de

Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.

--Allons, Taverney, allons au salon, dit le maréchal; on prendrait le

café sans nous, ou nous prendrions le café froid, ce qui serait bien

pis.

Et il courut au salon.

Mais le salon était désert; pas un des convives n'avait eu le courage de

revoir en face l'auteur des terribles prédictions.

Les bougies brûlaient sur les candélabres; le café fumait dans

l'aiguière; le feu sifflait dans l'âtre.

Tout cela inutilement.

--Ma foi! mon vieux camarade, il paraît que nous allons prendre notre

café en tête à tête... Eh bien! où diable es-tu donc passé?

Et Richelieu regarda de tous côtés; mais le petit vieillard s'était

esquivé comme les autres.

--C'est égal, dit le maréchal en ricanant comme eût fait Voltaire, et en

frottant l'une contre l'autre ses mains sèches et blanches toutes

chargées de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai

dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas

un incrédule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Holà! mon

valet de chambre, et mes gouttes?

Le valet de chambre entra un flacon à la main, et le maréchal et lui

passèrent dans la chambre à coucher.

Le Collier de la Reine, Tome I · 第 12 / 118 题